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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Les désordres du monde – Walter Benjamin à Port-Bou » (Sébastien Rongier)

En arpentant aujourd’hui le petit port catalan qui fut la fin du voyage pour Walter Benjamin, une formidable méditation poétique et politique sur les chaos passés et peut-être à venir.

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Rongier

On avait laissé la France après Cerbère, dernier village estampillé tricolore. Sur la D 914, le nom avait surgi, ceint de rouge sur le panneau indicateur. Premier signe des enfers.
Le savait-il, lui qui avait pris une autre route, d’autres chemins que ces lignes sinueuses ? Cerbère, sa route posée au-dessus des flots, Cerbère et son ultime gare au flanc de la montagne. La ville cherche à déborder de ses corniches, s’inventant des courbes qui flotteraient sur l’eau, comme poussée par la place prise par les trains. La ville est un nœud de rails, point de passage entre deux pays, point d’arrêt entre les écartements ferroviaires, obligeant les machines à d’étranges rites dans les tunnels qui percent les roches. La ville est une ligne de trains, serrés les uns contre les autres, abrités par des voûtes de briques, empilées et multipliées, comme pour amortir les vibrations et le poids des machines.
Après Cerbère, on allait entrer à Port-Bou, le désordre du monde.

26 septembre 1940 : le philosophe Walter Benjamin, juif et ex-allemand (la déchéance de nationalité était bien alors pratiquée avec vélocité par le régime nazi), réfugié à Paris – où la naturalisation lui a été refusée – avant la guerre et désormais en danger du fait de la politique collaborationniste antisémite du régime pétainiste (mais les soucis et les séjours en camp d’internement pour étrangers apatrides avaient commencé pour lui dès septembre 1939 et la déclaration de guerre), s’est embarqué in extremis à Marseille avec l’intention, enfin, de fuir en Espagne. Mais débarqué à Port-Vendres, franchissant clandestinement la frontière pour parvenir à Port-Bou, il y est pris dans un micmac administratif pourtant ponctuel, et ne supportant plus l’idée d’être livré à ses bourreaux, il se suicide dans le petit port catalan en absorbant une dose massive de stupéfiants qu’il avait conservée au cas où, justement.

Port-Bou, petite station balnéaire, se concentre sur une anse qui forme sa plage principale. Les panneaux multiplient les indications et explications autour de la Platja Gran de Port-Bou. Les habitations semblent s’être multipliées, puis subitement arrêtées. Comme si la ville reflétait en minuscule la crise traversée par le pays, l’explosion de la bulle immobilière ayant particulièrement touché la Catalogne, et toute l’Espagne, comme le rappelle un livre d’Anthony Poiraudeau. Toujours est-il que Port-Bou ressemble à une cité morte lorsque nous traversons ses rues le 7 novembre 2012, vers 15 heures. Tous ont déserté à la fin de l’été. Sur les hauteurs, le feu n’a pas épargné les flancs de collines. En bas, au plus près de l’eau immobile, un groupe de voyageurs et leurs chiens, errance internationale. Ils regardent l’eau. Comme moi, tout à l’heure. Je pensais déjà à Port-Bou, et à la recherche vaine de Walter Benjamin dans cette ville. Les SDF et leurs sacs à dos, que fuient-ils ? La France ? Les autres hommes ? Lui, Walter Benjamin, fuyait la France, celle qui collaborait et livrait à l’envahisseur nazi les juifs et les étrangers qui se croyaient accueillis par ce pays et allaient en mourir. C’est bien la France que Walter Benjamin fuyait alors, quand il arrivait à Port-Bou.

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Avec ce « Les désordres du monde », publié en 2017 chez Pauvert, Sébastien Rongier nous offre une sublime plongée, songeuse et mélancolique, mais néanmoins politiquement acérée, dans le tourbillon terrible des derniers mois de Walter Benjamin, dans ce moment d’oscillation cruelle où le philosophe, tout entier absorbé dans ses recherches parisiennes en bibliothèque pour son jamais totalement achevé « Baudelaire », sent bien le péril monter mais ne s’en « occupe » pas vraiment, tout en minimisant lourdement ses difficultés quotidiennes et financières auprès de ses amis qui s’inquiètent, de là où ils ont déjà pu se réfugier (et c’est le cas notamment de Adorno et de Horkheimer aux Etats-Unis) ou presque à ses côtés, mais lancés dans l’échappée de manière nettement plus volontariste (que l’on songe alors à Hannah Arendt). Et de nous être offerte dans le cadre d’une pérégrination familiale dans le Port-Bou d’aujourd »hui, où seul le monument de Dani Karavan dédié à l’auteur posthume de « Paris, capitale du XIXe siècle » semble vouloir se distinguer, pérégrination pas véritablement psychogéographique, mais laissant pénétrer la terrible absence de magie des lieux dans nos perceptions, cette méditation tragique n’en prend que davantage de puissance poétique et politique (on songera certainement, dans un registre pourtant fort différent, à l’également décisif « Narré des îles Schwitters » de Patrick Beurard-Valdoye, à propos d’une autre échappée à l’Allemagne nazie). Sébastien Rongier sait s’abstenir à merveille de forcer le trait, de prophétiser à rebours, mais sa description songeuse d’un chaos qui rattrape les impétrants dégage d’elle-même ses vertus possiblement, à nouveau, annonciatrices – et nous touche ainsi au plus profond.

Je ne fuis rien. Je ne marche même pas dans les pas de l’autre. Juste approcher cet inconcevable d’un homme fuyant mon pays qui collaborait à son assassinat. On vient à Port-Bou pour ces fragments de mémoire et de pensée. Avec et au-delà des livres. Je ne sais pas exactement ce que je vais récolter ici, pas seulement éprouver le lieu, mais peut-être inventer les sédiments du passage de Walter Benjamin et bientôt ses traces. Je n’ai pas le goût des commémorations, des maisons d’écrivain où l’on peut voir « le bureau » de l’auteur mort, et la plume encore humide de l’encre, quelle mascarade. Et pourtant, je suis là. Je ne m’explique pas vraiment. Pas encore. Je regarde ma fille aînée glisser le long du toboggan qui fait face à la mer. Elle demande si elle peut continuer pendant que je furète alentour. Elle imprime son mouvement à la ville, et son rire est le seul son perceptible. Car Port-Bou est une ville fantôme. Un peu comme ces tableaux de Zoran Music peignant Venise vidée, faite de figures humaines disparaissant, s’évanouissant sous les traits du pinceau. Ici, pas même un chien qui traîne. Un café au bord de la plage où gravitent les rares âmes errantes. La saison est terminée. Les restaurants sont fermés. Comme le syndicat d’initiative à côté du toboggan. Comme la boutique de souvenirs. Comme la maison de la Guardia Civil : bouclée, fermée, verrouillée et cependant vidéo-surveillée. Au numéro 9 de la rambla de Catalunya, le bâtiment impose son sérieux raide et triste. Pourtant, des fenêtres peintes en vert anglais ne font pas disparaître le blanc passé, en bout de course, de la façade, agrémenté de ce rose saumon qui a envahi la ville. Au frontispice de la porte : Casa Cuartel de la Guardia Civil. Todo por la patria. Le bâtiment semble abandonné, comme la ville.

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