☀︎
Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Suburbia » (Bruce Bégout)

Une formidable somme philosophique et anthropologique autour du sens du suburbain contemporain.

x

IMG_1492

Publié en 2013 chez Inculte, cet ouvrage représente une formidable somme à date du travail souvent inclassable, mais toujours profondément roboratif, de Bruce Bégout. Structurant un ensemble de sources et d’inspirations qui sous-tendent toute son œuvre ou presque, on trouvera ici, dans le charme étrange de l’inachevé auto-proclamé (et soigneusement expliqué), un matériau puissamment synthétique, superbement documenté, hautement spéculatif, par lequel l’exploration du contemporain et la compréhension de certaines de ses plus pertinentes interprétations se soumet à un éclairage à bien des égards décisif.

Les origines de ce livre ? Diverses et en même temps uniques. Brassant une grande période de temps (plus de dix années) et d’espace, Suburbia tente par de multiples moyens de ne pas traiter directement d’une question, mais de tourner autour, de multiplier les angles de vue, d’éviter le piège du traitement central et de prendre des chemins détournés, et ce pour tenter de rendre compte par la pensée, l’écriture, la description, de l’incessante mutation des villes, de leurs expansions, de leurs contractions, de leurs métamorphoses sous les effets d’innovations technologiques, de tendances sociales, de pressions économiques, mais aussi et surtout d’attitudes existentiales. Ce n’est donc pas un même thème qui rassemble ces divers textes, mais un air de famille, l’atmosphère si caractéristique de cette suburbia, de cette frange grandissante des villes qui se développe à l’échelle mondiale en associant des banlieues pavillonnaires, des grands ensembles, des zones commerciales et des espaces de production technologique.
Il ne faut pas chercher ici des thèses, des propositions, encore moins des analyses d’un spécialiste de la ville, ce que je ne suis pas et ne cherche pas à être. C’est en tant que philosophe que je me suis perdu dans cette périphérie quasi illimitée, que j’ai porté mon regard en mes questions. Aussi ma lecture des villes, et des penseurs de la ville (Benjamin, Debord, Soja, Banham, Joseph, etc.), s’effectue-t-elle toujours à partir de problèmes qui ne relèvent pas directement de la vie urbaine : le rapport à l’illimité, la difficulté de connaître l’autre, le trouble de la rencontre et de la relation, la tendance à pallier le défaut de protection par la production de structures défensives visant à l’établissement de l’assurance, etc. (…)

x

826424990-los-angeles-convention-center-staples-center-echangeur-d'autoroute-route-surelevee

Dans une première partie intitulée « Pensées urbaines », Bruce Bégout passe d’abord en revue, en quinze pages de « Suburbia », une brève topologie de l’imaginaire dont il va être ici question, beaucoup plus que d’un réel toujours au bord de l’échappée. Convoquant aussi bien les zones réplicables d’aménagement qui hantent le Xavier Boissel de « Autopsie des ombres » que les quartiers résidentiels quadrillés et circularisés des « États et empires du lotissement Grand Siècle » de Fanny Taillandier, il livre le décor artériel de l’émergence mondiale de la « sous-ville », du développement subreptice de l’imaginaire très urbain, lui, de l’underground et du planqué, de la différence fondamentale entre errance et flânerie, sous le signe de moins en moins indistinct, de plus en plus massif, de l’œuvre de J.G. Ballard.

L’uniformité sociale et l’homogénéité visuelle ont fait peu à peu des villes traditionnelles des sortes de zoos urbains, des réserves culturelles à ciel ouvert que l’on visite avec plaisir, mais où jamais l’idée de les habiter un jour ne nous traverserait l’esprit. À ce rythme, la ville s’éteint à petit feu, drapée majestueusement dans le style maniéré et pathétique des embellissements ultimes. Sa positivité exclusive l’étouffe ; elle meurt de son incapacité d’admettre l’altérité même qui constitue l’essence de la vie urbaine.

Poursuivant avec les six pages de « Walter Benjamin : La ville à déchiffrer », Bruce Bégout passe la ville en tant que décor déjà mythique au tamis de ses petites choses, recueillies philosophiquement par Theodor Adorno, Siegfried Kracauer ou Ernst Bloch, tout en étant quasiment théorisées dans leur ensemble par Georg Simmel, pour, en lisant le « Livre des passages » (1924-1939) de Walter Benjamin, proposer un contrepoint plutôt subtil sur ce qui vivait là – et dont on est maintenant privé – avant que la suburbia n’entame son essor.

x

universal_studios_hollywood

Avec les douze pages de « Making-of : Dans les coulisses des fabriques du rêve », il s’agit ensuite de saisir, en géographe comme, déjà, en spécialiste des effets spéciaux, comment l’île suburbaine, obéissant à un pragmatique « principe Galapagos », et rejoignant paradoxalement la poésie du Patrick Bouvet de « Petite histoire du spectacle industriel » ou celle de l’Éric Vuillard de « Tristesse de la terre », empruntant ses techniques spectaculaires marchandes à l’industrie du divertissement, devient un lieu où la mécanique à l’œuvre, loin de se dissimuler, apprend à se montrer telle qu’elle est, dans un singulier renversement progressif de la charge de la preuve.

Cette logique du ré-enchantement profane et sériel commence à être bien connue : d’une accumulation de faits, il s’agit de faire un événement. À la première se bousculent journalistes et professionnels, qui attendent de voir ce qui n’aura lieu non pas qu’une fois mais plusieurs fois, un nombre n de fois. Car c’est là que réside l’essence intime de l’industrie culturelle : transfigurer la quantité en qualité, métamorphoser le calcul en ébahissement. À quoi le programme de la vraie philosophie critique répondra toujours : apercevoir des chiffres derrière les lettres, se désenivrer des mythes en les comptant. Enquêtes et statistiques constitueront toujours la cellule de dégrisement des agents sociaux, le lieu où ils perçoivent, noir sur blanc, les chiffres implacables de leurs agissements.

x

15819

Cette première partie s’achève avec les 82 pages de « Dériville : Les situationnistes et la question urbaine », presque à lui seul un ouvrage dans l’ouvrage, formidable analyse historique, technique, philosophique et politique du rôle de cette psychogéographie bien particulière mise en oeuvre par Guy Debord, ses collègues situationnistes et leurs émules. De façon beaucoup plus précise (plus ambitieuse et plus spéculative, aussi) que le pourtant déjà précieux « Psychogéographie ! » de Merlin Coverley (qui abordait en effet presque uniquement en passant le rôle exact de la dérive pratiquée par les situationnistes), Bruce Bégout montre, exemples et analyses en main, à quel point cet art politique-là, sous son apparente innocuité, est sans doute le démonte-pneu le plus adapté et le plus puissant pour une compréhension intime de la suburbia

La deuxième partie de l’ouvrage, sous le titre générique « De quelques villes », correspond quasiment à une étude de cas, de situations, d’exemples de cette philosophie des confins urbains en transformation silencieuse, éprouvée sur le terrain : « Quitter les villes (Bordeaux) », qui résonne curieusement mais logiquement avec les travaux d’Éric Chauvier, son « Anthropologie » ou sa « Rocade bordelaise » par exemple, « Faux Paris : Une fiction », qui nourrira l’expérience vertigineuse du « Paris est un leurre » de Xavier Boissel, « Introduction à la ville binaire » qui rapproche habilement les sémiotiques de Paris Plages et du centre commercial Carré Sénart pour détecter le caractère absorbant et absolutiste de la suburbia, et enfin « Dans la gueule du Léviathan (Mon expérience de Las Vegas) » et son poétique appendice « Le cimetière de néons de Las Vegas », qui confrontent le matériau amassé jusqu’ici à la deuxième plus emblématique des villes incarnant le phénomène dont il est question (la première d’entre elles aura droit à toute la fin de l’ouvrage), confrontation qui évoquera certainement l’étonnante investigation conduite, depuis un tout autre angle pourtant, par le John d’Agata de « Yucca Mountain ».

x

484028

La troisième et dernière partie, « L.A.B. (Los Angeles Book) », s’ouvre par un bel aveu effectué en toute humilité et en une copieuse note de bas de page par Bruce Bégout : ces 170 pages, qui creusent, éclairent et démontrent l’ensemble des propos rassemblés jusque là dans « Suburbia », en établissant le rôle de Los Angeles comme remplaçante légitime du « Paris capitale du XXème siècle » de Walter Benjamin (la superbe note de lecture de ma collègue et amie Charybde 7 est ici), constituèrent bien en leur temps l’ébauche d’un travail consacré à la ville hollywoodienne et automobile, travail que l’auteur jugea alors inutile de poursuivre sous sa forme initiale lorsqu’il prit connaissance de l’exceptionnel « City of Quartz » (1990 – mais traduit en français seulement en 1997) de Mike Davis, ouvrage qui, malgré « des différences et des différends » potentiels par rapport aux lignes conductrices retenues par Bruce Bégout, « avait fait le job ».

En trois sous-ensembles solides et redoutablement documentés (« La ville indéfinie », « Helldorado » et « Homelessness »), l’auteur élabore ici un questionnement foisonnant et subtil, qui excelle à relier – comme Mike Davis, en effet – les faits et les sens d’abord, vus de loin, si potentiellement disjoints.

Il est donc question de Los Angeles, métropole américaine de près de 15 millions d’habitants, sise dans le sud de la Californie, dont l’aspect en apparence éclaté et l’étendue quasi infinie défient toute représentation précise. Il est donc question d’une ville contemporaine, de ses formes de configuration spatiale, des multiples effets esthétiques, sociaux, politiques qu’elle produit sur le comportement et les pratiques de ses résidents, des désirs et des intentions qu’elle en reçoit en retour, de ce mélange d’objectivité ouverte et de subjectivité flottante qui constitue, en fin de compte, toute expérience urbaine. Il est donc question de la production du sens social dans l’univers quotidien qui, par sa tendance à consacrer ce qui se fait, masque ses propres conditions d’élaboration. Il est donc question de la difficulté d’une méthode descriptive qui doit simultanément rendre compte de ce qui apparaît dans sa donation phénoménale et débusquer les visées cachées, les attentes déçues et les idéalisations des acteurs sociaux qui s’y entremêlent depuis toujours et font de la ville le palimpseste de leurs motifs.

x

suburbia

Dans cette ébauche qui est bien davantage qu’une esquisse, le philosophe Bruce Bégout rappellera incidemment à la lectrice ou au lecteur qu’il est aussi créateur littéraire, nourri de références fictionnelles qui produisent du sens fort à propos, et lui-même écrivain, romancier ou nouvelliste (on jugera de sa plume acérée hors des terrains de l’essai en se penchant par exemple, sur le terrifiant « Le ParK », ou bien sur l’acide et rusé « L’après-midi d’une terroriste »). En mobilisant ainsi connaissances et analyses issues des champs les plus variés, et parfois les plus inattendus, il nous offre ainsi un ouvrage captivant, et même important, dont on ne peut que vivement souhaiter une réédition prochaine, l’édition Inculte de 2013 étant actuellement totalement épuisée.

(…) C’est donc à partir de l’anthropologie philosophique, de l’interrogation  sur ce qui marque l’expérience humaine et la modifie, la déporte, l’affecte, que la ville est vue, parcourue, interpellée, décrite et auscultée. C’est dans cette perspective philosophique qu’il m’a semblé que la suburbia constituait un bon terrain d’analyse de cette formation hybride de l’humanité, car, à la différence des villes historiques qui ont perdu leur élan et leur attrait, elle accepte de soumettre les hommes, tous les hommes, à une prise en compte radicale de ce qui les constitue et les nie, faisant de la négativité le moteur même de son développement. Car la suburbia – ce mot qui veut dire l’extension des villes au-delà de leurs limites, la dissolution de l’urbain dans un espace sans centre ni périphérie – condense la négativité comme jamais : l’hyperconsumérisme, la pression écologique, la violence urbaine, le repli individualiste et défensif, l’enlaidissement des entrées de ville, la peur, l’isolement, le vide culturel, l’ennui. Mais, parce qu’elle laisse advenir cette négativité, elle s’y expose, y fait face et tente tant bien que mal d’inventer, parfois de façon naïve et outrancière, avec ses moyens, des formes de vie qui persistent dans cet environnement hostile ; et c’est pourquoi, en dépit des multiples reproches qu’on peut lui faire (laideur, monotonie, anomie, etc;) et qui sont souvent justifiés, elle fait pourtant preuve d’un dynamisme qui ne se contente pas de louer l’énergie pour l’énergie (le stade ultime du nihilisme qui veut que la force s’exprime quel que soit son but) mais qui, de manière dialectique, objective cette nocivité pour la dépasser. Voilà pourquoi l’esprit souffle ici dans la suburbia et continue son œuvre d’un auto-accomplissement historique vers le règne sans fin de la liberté. Lorsqu’on observe derrière son pare-brise ce monde fait de hangars et de panneaux, de ronds-points et de nœuds autoroutiers, on a peine à croire que le processus d’émancipation de l’humanité passe par là, et on se convainc plutôt que l’aliénation a enfin trouvé un territoire à sa mesure. Mais c’est tout le sens de ce livre de montrer que, malgré, ou grâce à, cet espace en apparence sans valeur, sens ou beauté, les hommes aspirent sans cesse et partout à leur liberté, même avec les pauvres moyens que l’on met à leur disposition.

x

images-duckduckgo-com1

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :