☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « De l’esprit d’aventure » (Gérard Chaliand, Patrice Franceschi, Jean-Claude Guilbert)

Un riche entretien croisé, néanmoins un peu décevant sur le fond.

x

esprit_daventure

Publié en 2003 chez Arthaud et réédité aux éditions de l’Aube en 2008, ce livre d’entretiens très prometteur se révèle toutefois, malgré une réelle richesse, un peu décevant à la lecture.

La série d’entretiens, montée ensuite en chapitres thématiques, réunit dans un château écossais Gérard Chaliand, spécialiste de terrain, historien anthologiste des mouvements de guérilla et souvent observateur-participant (en particulier aux côtés d’Hamilcar Cabral en Guinée-Bissau, Patrice Franceschi, écrivain voyageur, journaliste de terrain, organisateur de missions humanitaires, président honoraire de la société des explorateurs français et capitaine du trois-mâts « La Boudeuse », et Jean-Claude Guilbert, grand reporter, écrivain, compagnon de route d’Hugo Pratt et vivant en Éthiopie.

Gérard Chaliand : L’esprit d’aventure implique le goût du risque voire sa recherche. Précisons d’emblée que l’esprit d’aventure, tel que nous allons l’aborder, ne concerne pas seulement ses manifestations physiques mais aussi celles des aventures de l’esprit. Le goût du risque est ce qui caractérise ce qu’on appelle en anglais les « pathfinders », les découvreurs de pistes, ceux qui, intellectuellement ou physiquement, ou les deux à la fois, ont ce courage parce qu’ils ont une conviction qui les pousse à sortir des sentiers battus. Ce goût du risque et de l’innovation est souvent opposé à l’esprit du temps.
Intellectuellement, les exemples sont nombreux, et on peut citer Copernic, Giordano Bruno et Galilée qui ont modifié la conception de l’univers, tenue pour vérité avant eux dans le monde chrétien. Le goût du risque, qui dans le cas de Giordano Bruno lui a coûté la vie, est aussi une avancée vers l’inconnu. L’esprit d’aventure est lié à l’inconnu, au courage, au caractère, au dépassement. Il est passion et volonté. Peut-être est-ce une manière de refuser ce qu’on appelle la grisaille de la vie quotidienne. L’esprit d’aventure paie, en exaltation de l’existence ce qu’il coûte en sécurité.

Portrait Patrice Franceschi_marinière_red

Patrice Franceschi

Au-delà d’un retraçage tout à fait digne d’intérêt des parcours personnels des trois protagonistes, les thèmes abordés sont souvent passionnants : liens entre esprit d’aventure, créativité et innovation, différences entre aventure et « simple » exploit sportif, notion de « conquête de l’inutile » associée ou opposée à « curiosité insatiable de l’autre », amitié et passion, empathie et sensibilité, toutes réflexions appliquées aussi bien à des champs littéraires que scientifiques, à des guerres de conquête comme à des mouvements de libération, pour dégager peut-être une essence qui touche à la rencontre et à l’invention, à la folie et à la méthode.

Hélas, la richesse des propos est en partie gâchée par des interventions intempestives et parfois très obsessionnelles : en de trop nombreuses occasions, Patrice Franceschi et Jean-Claude Guilbert semblent vouloir à toute force introduire les « valeurs » de l’aventure, souvent guidées, dans un cas, par une forme de mysticisme chrétien (avec une forte tentation d’utiliser les prophètes de toute nature comme archétypes des grands aventuriers), et dans l’autre cas, par une référence permanente au « Portrait de l’aventurier : T.E. Lawrence, Malraux, von Salomon, L.N. Rossel » (1965) de Roger Stéphane, en guise de viatique intellectuel absolu, alors même que Gérard Chaliand tente poliment et désespérément de ramener perpétuellement le débat sur un terrain plus large et plus analytique. Le résultat final, quoique réellement intéressant, déçoit donc inévitablement.

jean-claude-guilbert

Jean-Claude Guilbert

Gérard Chaliand : La guerre, c’est le désordre, un désordre que les dirigeants, quand ils sont intelligents, cherchent à organiser. Mais, même organisé, c’est encore le désordre. D’ailleurs, ce que les deux parties cherchent, c’est à casser l’ordre de l’autre. On est donc dans une sorte d’espace de liberté considérable, avec les armes, la présence de la mort, et une participation physique. Une situation extrême. En 1982, au Panshir, malgré la présence des Soviétiques sur le terrain, j’ai pu voir le travail politique et organisationnel réalisé par Massoud. C’était un détournement du léninisme et du maoïsme pensé par un organisateur et un stratège de grand talent.

Gérard Chaliand : Certes, il faut participer pour pouvoir parler d’aventure. Mais il faut aussi posséder un bagage suffisant, qui permette que cette action ne soit pas juste une participation sans comprendre. J’accorde beaucoup d’importance au savoir. Il faut arriver armé. C’est pourquoi je privilégie l’étude des sociétés au sens large, l’aspect religieux, anthropologique, sociologique, etc., et mon itinéraire a été essentiellement, à cet égard, solitaire. Pour reprendre la phrase de Melville : « La mer a été mon Harvard et mon Yale », le terrain et la lecture ont été mes universités. Par ailleurs, dans les sociétés que j’ai pu rencontrer au cours de ma vie, je me suis rendu compte que les voyages n’étaient pas seulement spatiaux, mais aussi sociaux. Beaucoup de gens n’auront connu dans leur vie qu’une catégorie sociale : la leur, celle avec laquelle ils travaillent. Quand on a connu à la fois la paysannerie de tel ou tel pays, et qu’on a en même temps fréquenté des chefs d’Etat, des syndicalistes, des dirigeants de guérilla et d’autres catégories sociales, qu’il s’agisse de la petite bourgeoisie, de marchands, etc., on dispose d’une connaissance que l’on ne peut que très difficilement acquérir chez soi. Cela permet aussi, au fil du temps,  – parce que ma vie a été essentiellement une succession de voyages -, grâce aux connaissances acquises sur les sociétés en question, d’être à la fois dedans et dehors, ce qui donne une capacité d’analyse souvent plus grande parce qu’on est à cheval sur plusieurs sociétés, pas juste deux, comme ceux, par exemple, qui sont d’origine étrangère, et qui connaissent plus ou moins leur société d’origine et celle d’accueil, mais trois, quatre, dix, selon la chance qu’on a eue de séjourner longuement dans des sociétés qu’on a pu pénétrer, dont on connaît les cultures. C’est cela qui rend, à mon avis, le voyage de l’aventurier productif, c’est cela qui rend l’action féconde – parce que je connais des gens qui ont beaucoup voyagé, qui ont vu beaucoup de choses, mais qui ne connaissent que des anecdotes. Le monde est plein de voyageurs qui n’ont retenu que des anecdotes. Si on veut assumer davantage d’humanité, il faut se fatiguer. Il faut travailler, accroître ses connaissances. Prendre plaisir à découvrir l’Autre.

x

Gérard Chaliand

Gérard Chaliand

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :