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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Féérie pour les ténèbres » (Jérôme Noirez)

Une merveille de cycle macabre, farceur et tendre, qui transcende la littérature de fantasy et d’aventure.

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Féérie intégrale

Publiés sous forme de trois volumes entre 2004 et 2006 chez Nestiqvenen, puis réédités en une somptueuse édition intégrale en deux tomes au Bélial en 2012, comprenant également plusieurs nouvelles liées, sises dans le même univers, les débuts de Jérôme Noirez en tant que romancier donnent d’emblée naissance à l’une des œuvres les plus flamboyantes de la fiction française contemporaine.

Le crépuscule étend ses rets d’encre et de sang sur Caquehan. Une constellation de lampadaires vient de s’allumer dans un frémissement électrique, et une lumière pâle tombe sur le visage érodé de l’officieur de justice Obicion.
Qu’il déteste cette lumière ! C’est une lumière faite pour les rats… une lumière faite pour des choses pires que les rats en vérité.
Les pénonages misérables qui entourent la grande plaine aux rebuts disposent depuis peu de ces troncs de béton chapeautés d’une lampe. Certains ont été installés par les services royaux, d’autres ont poussé, simplement, comme poussent les herbes entre les pavés mal dégrossis.
Le vent attise l’odeur des rebuts, qui n’est ni agréable, ni nauséabonde, juste bizarre. Il transporte aussi des lambeaux de papier, de plastique, qui s’accrochent aux chevilles des passants, aux angles des murs, qui se plaquent comme une vilaine moisissure sur les façades.
Le plastique, voilà une autre chose qu’Obicion déteste. Sentir contre soi cette peau sèche, ni chaude, ni froide, c’est comme caresser la nuque morbilleuse d’un cadavre de cinq jours.
Mais sans doute est-il trop vieux, trop nostalgique pour s’adapter aux changements.

N Féérie

Dans un univers à cheval entre un Moyen-Âge et une improbable Renaissance, déstabilisé et façonné par des bouffées de technologies et d’artefacts contemporains surgissant littéralement des profondeurs, tantôt sous forme de rebuts – électroménager cabossé et déréglé, armes au fonctionnement aléatoire, sacs de supermarchés ou montres sans aiguilles – tantôt sous forme de routes, de bâtiments, d’équipements publics plus ou moins fonctionnels, les humains s’agitent, sans que nul ne semble se soucier de comprendre ou d’expliquer ce qui se passe, chacun dédié à la simple survie, à la satisfaction de ses besoins, ou à la réalisation de ses machinations et de ses ambitions.

Dans le chaos de la grande plaine, les rebuteux achèvent leur travail. Les énormes machines qui fouillent et creusent la Technole se sont arrêtées, bien que les fumées noires de leurs échappements flottent encore au-dessus du sol.
Il est temps pour cette corporation brutale et âpre au gain d’améliorer le quotidien, en plus du marché noir et du trafic de produits chimiques. On pousse les derniers chariots remplis de télévisions, de téléphones, de robots ménagers, de vêtements, de débris de plastique, de sacs de ciment, de pots de peinture, de livres imprimés, de matelas à ressorts, de lampes de chevet, de cuvettes, de bouteilles consignées, de transistors à lampe…
Les fusils de chasse remplacent alors les pelles et les râteaux, car au crépuscule, on chasse le lutin qui pullule dans les rebuts comme des lapins dans une garenne.

Nuits vénéneuses

Dans ce décor baroque, Jérôme Noirez distille à chaque instant une farce macabre, dans laquelle Rabelais et Jérôme Bosch auraient muté pour donner naissance à une galerie de personnages obstinément plus grands, quelle que soit leur « taille », que leurs vies apparentes, mythes potentiels surgis du faux ordinaire, comme Jack Vance en détenait notamment le secret.

Malgasta naquit dans une cabane, au bord du canal, entre l’humidité des ruisseaux et celle de la Mer Clapotante. Elle apprit à capturer les étrilles, à échapper à l’étreinte des ivrognes et à accommoder le varech. Longtemps, son travail consista à ramasser les éponges échouées sur la grève ; un petit commerce d’appoint avec les rares navires qui daignent faire halte. Car à Sponlieux, point d’élevage, point de culture ; par manque de place et par manque de terre. Une forêt de conifères aux troncs maigres couvre bien les pentes escarpées de l’île, mais leur bois ne vaut rien.
Non, à Sponlieux, il n’y a que les étrilles et les éponges.

Obicion, l’officieur de justice, Estrec de Gourios, le féeur issu d’un village que nul ne connaît, Malgasta, la rude aventurière issue d’un des lieux les plus inhospitaliers de l’univers, Jectin de Lourche le sculpteur irrévérencieux, Grenotte et Gourgou, les orphelins à l’insouciante rage de vivre chevillée au corps, Jobelot, le musicien et poète aux mystérieuses sources d’inspiration, Quinette, la petite chienne à poil long, Orbarin Oraprim, le roi féru de cuisine et de cochonaille, dès « Féérie pour les ténèbres » (2004), Gamboisine, l’étrange jeune fille qui sourit au soleil et à la lune, Lentise d’Aspe, l’intrépide capitaine voguant sur la mer si souvent déchaînée appelée l’Hibondière, Ostre l’Ourselet, le chasseur demi-ours venu des lointains et sauvages Brolhs en ambassade, Thopasion, le chauffeur mécanicien, habité faucheur de marguerites avant l’heure, à partir de « Les nuits vénéneuses » (2005, réédité sous le titre « Le sacre des orties »), Barugal le fou, l’héroïque et machiavélique seigneur, Syldeguis, le soldat découvrant sa vocation de menuisier, l’enhantine, monumentale et insatiable fée des caves, dans le dernier tome, « Le carnaval des abîmes » (2006) : autant de personnages soigneusement déjantés, authentiquement épiques, qui prennent chair (ou ce qui en tient lieu) et cœur sous nos yeux parfois incrédules de lectrice ou de lecteur, développant à loisir un redoutable mélange d’aventure, d’action, de cruauté, de tendresse et d’amour improbable.

Le carnaval des abîmes

Tout de même, les fichoiros des profondeurs, l’horreur dans le Fondril, Estrec, retenu corps et âme quelque part dans des abîmes dont elle a du mal à se figurer la profondeur, cela en fait des émotions pour un baptême de vertige… Il avait l’air bien gentil, ce féeur. Malgasta s’était même accoutumée à l’idée de se glisser dans sa couche. Et puis, elle a une dette envers lui. Quel sort l’attend en bas ? Ça ne peut être qu’un sort peu enviable. Mais comment pourrait-elle le récupérer, elle qui ne sait pas vertiger, même fin saoule au Martini ?
Elle se sent terriblement impuissante et l’impuissance est une des vingt-sept choses qui l’agacent prodigieusement… Et lorsqu’elle est agacée, vraiment agacée, pas simplement contrariée, car la contrariété est son pain quotidien, il vaut mieux qu’hommes, bêtes et monstres passent au large.
« Cul enchifrené ! Prune de con ! »
Malgasta s’agite dans la cuisine en mordant nerveusement la première phalange de son index. Des coups de fusils retentissent sur la plaine : la chasse au lutin a commencé. Il y a donc presque un jour entier qui s’est écoulé depuis leur vertige. Un jour !
« Vogue-étron ! Torche-fiente ! »
Elle s’agite de plus belle, tape du pied, dérape dans les fuites d’eau, glisse sur le carrelage, se raccroche à la table, la table bascule, elle se raccroche à un buffet, le buffet s’effondre sous son poids, elle se raccroche à une poignée de porte, la poignée lui reste dans la main, il n’y a plus rien à quoi se raccrocher, elle se cogne au chambranle, s’étale dans les flaques, se cabosse la tête et les genoux.
« Merderie de merderie ! Panade de vit !
– Eh ! Là ! Au-dessus ! C’est fini le charivari ! hurle quelqu’un depuis l’étage inférieur.

Carte FPLT jpg

C’est qu’ici, sous la terre, il n’y a pas que des décharges inversées exhumant progressivement leurs rebuts : dans « l’En-Dessous » ou dans le « Fondril » prolifèrent les « rioteux », créatures dénaturées ou mutants hirsutes, paillards, joyeusement cruels et occasionnellement philosophes, à l’image  de Meurlon, l’ « esmoigné » (amputé de diverses parties du corps), de Mesvolu, le surpuissant « fraselé » (aux innombrables membres surnuméraires), ou de Hognard, l’atroce « entier » amateur de chair fraîche et tendre.

Malgré l’effroi que ces rioteux sèment volontiers chez les humains, les véritables monstres souterrains sont encore autres, tels le mystérieux Charnaille, ou les créatures hybrides que sont Dandin d’Ando et dame Plommard, par exemple, et leur statut incertain entre vie et mort, entre féérie et magie noire, refusant de céder leur trépas à la charge du Tombier, cette incarnation secrète de la Mort que ne renierait peut-être pas l’Ingmar Bergman du « Septième Sceau » ou, plus encore, le Terry Pratchett du « Faucheur ».

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Elle voit une gueule hérissée de canines pourries qui fond sur sa gorge, et que l’envie de mordre, d’arracher, de laper le sang frais, agite de mouvements incontrôlés.
Une si belle gorge, comment lui résister, lorsqu’on est un renassier à un stade avancé de la maladie ?
« Y a d’la joie, bonjour bonjour les hirondelles… »
Les mâchoires claquent dans le vide et seuls quelques poils raidis par la bave frôlent la pomme d’Adam de Malgasta, qui en profite pour appliquer à l’aveuglette un nouveau coup de cric.
« Y a d’la joie, dans le ciel par-dessus le toit. »
Repoussant la bête dont elle vient de déboîter les mâchoires, Malgasta sort la tête du coffre et regarde, interloquée, les autres renassiers qui refluent, abandonnant sur les sièges le contenu de leurs intestins. Une panique indescriptible semble s’être saisie d’eux.
« Y a d’la joie, et du soleil dans les ruelles. »
Les bêtes se battent maintenant pour sortir, laissant leurs derniers poils contre les éclats qui couronnent le pare-brise. Leurs jappements de terreur se mélangent à une musique tonitruante.
« Y a d’la joie, partout y a d’la joie. »
C’est cette musique, qui sort des hauts-parleurs de la voiture, ces hurlements à faire trembler les fondations de la forteresse de Barugal le fou, qui les terrorisent. Leur ouïe altérée par la rage ne peut supporter ce charivari dément qui n’appartient pas à ce monde.
Sans rien comprendre à la chanson, Malgasta donne également de la voix.
« Tout le jour, mon cœur bat chavire et chancelle
C’est l’amour, qui vient avec je ne sais quoi
C’est l’amour, bonjour bonjour les demoiselles
Y a d’la joie, partout y a d’la joie. »
La plupart des renassiers, pris d’une folie plus grande encore que celle qui leur est coutumière, se jettent dans le vide. Les autres essayent maladroitement de remonter, sautant sans succès depuis le toit dans les éboulements de papier.
« Yadlajoa » beugle Malgasta en sortant à son tour de la voiture.
Elle montre du doigt les bêtes qui s’épuisent vainement dans les journaux, et s’esclaffe de ce rire qui lui donne la force de dix hommes, la philosophie d’autant de doctrinaires, et un appétit pour la vie contre lequel même le Tombier y casserait sa pelle.
« Yadlajoa ! Bonjoubonjoulézirondelles ! »
Puis la musique et la voix du ménestrel hystérique retournent au néant d’où elles ont surgi, et il n’y a plus alors que le rire de Malgasta, et les grognements insistants de trois renassiers qui ont retrouvé le peu d’esprit qu’ils possédaient.
« Trois seulement… Allez, agneaux morveux, venez voir Malgasta la bergère ! Yadlajoa ! »

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Si le rationnel est rare dans cet univers (à part peut-être, faussement paradoxalement, chez les rioteux), si l’irrationnel est gentiment et farceusement accepté, ce sont les croyances organisées en religions qui en prennent au passage lourdement pour leur grade. Églises et foules fiévreuses d’adeptes ou de sectateurs constituent bien souvent un beaucoup plus grand danger que la cruauté systématique du monde d’en-dessous, ou même que l’avidité individualiste des exploiteurs de tout poil qui s’évertuent à pulluler au sein de ce monde au bord du chaos et du bouleversement.

Ce qui fait sans doute la grande force et l’intense réussite de ce roman foisonnant, qui le hisse aux sommets de la littérature, qu’elle soit d’aventure, de fantasy ou « tout court », c’est à la fois son écriture, sa poésie et sa musique (Jérôme Noirez est par ailleurs musicologue, et il n’y a ici nul cliché, pour une fois, à dire que cela s’entend). L’inventivité langagière, le choix des noms propres, des mots-valises éventuels ou (mais oui !) des insultes, des désignations à deviner en fonction du contexte (méthode familière bien entendu aux lectrices et lecteurs de science-fiction et de fantasy, mais qui peut à l’occasion dérouter initialement les autres), l’utilisation méthodique et pourtant invisible à première lecture des canevas bakhtiniens de l’usage du carnaval et de la transgression merveilleuse, la mixture, concoctée dans les bas-fonds des souterrains du monde, entre violence rieuse, tendresse de cape et d’épée, et vertige métaphysique ou politique, extrêmement présent dans les interstices du récit : tout cela concourt à créer un stupéfiant chef d’œuvre en guise de premier (triple) roman. Les illustrations d’Aurélien Police ajoutent également diablement, comme toujours avec cet illustrateur, au charme de l’écrit.

Ce qu’en dit Patrick Imbert est ici, ce qu’en dit Jean-Luc Rivera est , tous deux repris sur noosfere, et Nébal en parle avec beaucoup de justesse là-bas. Et l’article théorique de Jérôme Noirez lui-même, « Le merveilleux discordant – Contre-texte et littérature carnavalesque : les sources médiévales d’un merveilleux discordant dans le cycle Féérie pour les ténèbres » est, sans jeu de mots, une pure merveille, à lire ici.

Pour acheter chez Charybde les deux tomes de la somptueuse intégrale, c’est ici et . Pour les trois tomes séparés, sans les nouvelles et les compléments, en poche, c’est ici, et là-bas.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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