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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « S.O.S. Antarctica » (Kim Stanley Robinson)

L’Antarctique, réjouissant et paradoxal terrain d’utopie scientifique et politique.

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RELECTURE (LA PREMIÈRE LECTURE ÉTAIT EN V.O.)

SOS Antarctica

Publié en 1997, un an après la parution du dernier tome de la Trilogie Martienne, et traduit en français par Dominique Haas en 1998 aux Presses de la Cité, le dixième roman de Kim Stanley Robinson était peut-être celui, à date, qui explorait le plus directement les ressources utopiques d’une littérature contemporaine baignée de science et de technique, emblématique de ce que le genre science-fictif peut produire de plus éclatant, fût-ce en ne projetant un avenir qu’à quelques années en avant, mais en utilisant toute la puissance d’une véritable expérience de pensée, d’un efficace laboratoire du réel et des possibles.

En ce début de vingt-et-unième siècle, une Terre minée par les premiers effets significatifs du réchauffement climatique et des dérèglements qu’il induit et par l’inquiétant épuisement programmé des combustibles fossiles considère d’un oeil bien ambigu l’Antarctique, « protégé » des convoitises depuis 1961 par le Traité du même nom, issu de l’Année Géophysique Internationale de 1958, et depuis lors chasse gardée des scientifiques répartis dans les différentes stations polaires nationales ou multinationales, même si un nombre croissant d’excursions touristiques, plus ou moins extrêmes, y prend place désormais. Alors que le renouvellement du traité semble bloqué pour différentes « raisons », un étonnant « sénateur itinérant » californien dépêche sur place son assistant parlementaire, Wade, en envoyé spécial, pour en savoir plus au moment où une mystérieuse vague de « sabotages écologiques » semble se développer sur le continent blanc.

Wade avait fait des recherches sur le Traité de l’Antarctique (en fait, un ensemble touffu de protocoles et d’accords) l’année précédente, quand le sénateur Winston, qui avait piqué le fauteuil de Phil, avait incité la Commission des relations extérieures à voter un moratoire sur le renouvellement du Traité, qui était en cours de renégociation depuis trois ans. Il était à peu près évident pour Wade que le blocage de la ratification, en dehors du fait qu’il procédait d’une stratégie générale d’obstruction à l’action du Président, était lié à l’éternel combat de Winston contre le Club du Sud et l’hémisphère Sud en général, qui cristallisait dans son esprit toute la fainéantise et l’indolence des mécréants. Et puis le nouveau Traité reprenait l’interdiction d’exploiter le pétrole, les minerais et généralement toutes les ressources prévues par le premier Traité depuis le rattachement du protocole sur l’environnement de 1991. Et ça, ça ne plaisait évidemment pas à Wall Street dont le but était la suppression de toutes les réglementations environnementales et autres entraves à l’exercice de la libre entreprise.

Antarctica

Sur place, Wade découvre à la fois le charme particulier du froid et de la glace, au contact de personnages à la fois paisibles et hauts en couleur, scientifiques passionnés de paléo-glaciologie, guides de haute montagne spécialisés dans les conditions locales, touristes de l’extrême, personnel des bases-vie, ou encore visiteurs inattendus – et même un magnifique maître chinois de feng shui, artiste invité en (brève) résidence, et une situation évoluant rapidement au rythme d’un thriller qui serait curieusement, par moments, englué et confiné au slow motion par les conditions climatiques extrêmes et l’indispensable lenteur méthodique qui engendre ici la sécurité pour les humains, thriller dont il serait bien entendu dommage de révéler plus avant les tenants et les aboutissants.

Nous sommes à présent sur la pente de la ville. Derrière nous, on voit l’aéroport sur la glace, et, par-delà la mer de Ross, le continent proprement dit,  à une cinquantaine de kilomètres. C’est une perspective magnifique. De ce côté, les montagnes se dressent au-dessus de l’océan : des pics plus hauts que le Fuji et le mont Blanc se dressent à moins de douze kilomètres de l’océan. Il s’agit, comme vous le voyez, d’une chaîne complexe, aux facettes multiples, profondément creusée de vallées glaciaires sur lesquelles ruissellent les rayons jaunes, obliques, du soleil couchant. Certains jours, un effet d’optique provoque la fata morgana qui fait paraître les montagnes cinq fois plus hautes qu’elles ne le sont en réalité. Oh, que cette vue de McMurdo est puissante ! Elle fait intervenir simultanément toutes les oppositions du paysage : hsü-shih, le vide-plein, yin-hsien, l’invisible-visible, chin-yuan, le près-loin ou infini-fini. Il s’ensuit tout naturellement que la cinquième dimension, li, le vide devant l’espace-temps, ressort fortement. Tout comme cette valeur du paysage qui transcende la notion de beauté, son i-ching, ou densité de l’âme, et sa résonance divine, ou shen-yun.
Ici, dans la ville proprement dite, tout est kao-yuan, vu vers le haut. Je vais donc commencer par monter sur Ob Hill, la colline de l’Observatoire, le cône volcanique qui se trouve au bout de la péninsule, au-dessus de la ville, vous le voyez à présent.
D’ici, comme vous pouvez le constater alors que je monte, la perspective devient p’ing-yuan : vues d’un sommet proche, les montagnes lointaines se perdent dans l’infini. J’aime beaucoup le p’ing-yuan.
Les bâtiments que vous apercevez en bas sont ceux de la Station de McMurdo, sur l’île de Ross. L’endroit rappelle ces villes minières de Mongolie, envahies par la rouille. Mais ce point de vue shen-yuan, c’est-à-dire de haut en bas, n’est que partiel. Nous verrons bientôt que le village désert, à la disposition apparemment aléatoire, est occupé par une civilisation qui utilise les dernières découvertes de la technologie futuriste. C’est un étrange endroit, comme vous allez le constater.
Mais d’abord, la péninsule. L’île. La glace de mer hérissée d’icebergs. La chaîne de montagnes, au loin, si loin et en même temps si nette. Magnifique, vraiment.

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La station McMurdo, la plus importante de l’Antarctique, vue depuis Ob Hill.

Si elle n’est pas dénuée d’une certaine saveur, l’intrigue du thriller est toutefois avant tout un prétexte pour Kim Stanley Robinson, prétexte pour se livrer aux explorations en forme d’odes d’une diabolique précision, dans lesquelles il excelle – comme le démontraient, entre autres, la Trilogie Martienne ou Les années du Riz et du Sel (« Chronique des années noires »KSR n’a décidément pas toujours de la chance avec la traduction des titres de ses romans en français, celui-ci se voyant affligé ici d’un « S.O.S. » superflu, bien étranger au texte d’origine…).

Ode à l’exploration et à la montagne, tout d’abord : grâce à quelques narrateurs choisis parmi les plus passionnés des « permanents » de l’Antarctique, ou parmi les plus insatiablement documentés des voyageurs venus s’offrir quelques sensations (très) fortes, notamment à travers divers circuits touristiques authentiques appelés « Sur les traces de » tel ou tel explorateur, grâce à une documentation impeccable et toujours aussi fouillée qu’à son habitude, Kim Stanley Robinson s’assure que la folie incompétente et héroïque de Scott, la préparation et l’assurance méthodique d’Amundsen, ou le courage débonnaire de Shackleton, qui continuent à irriguer en profondeur la « culture » des praticiens de l’Antarctique, n’ont bientôt plus de secrets pour la lectrice ou le lecteur. Dans les remerciements placés en annexe, livrant quelques-unes de ses meilleures sources, l’auteur ne tarit d’ailleurs pas d’éloges sur le fondamental « The Ice » de Stephen Pyne, généralement considéré comme la bible de l’Antarctique, sur les deux biographies écrites par Roland Huntford, « Scott & Amundsen » et « Shackleton », et surtout sur les deux récits les plus extraordinaires à propos de ces folles équipées du début du vingtième siècle, « Shackleton Boat’s Journey » de Frank Worsley et « The Worst Journey in the World » d’Apsley Cherry-Garrard. Et par-delà l’histoire, les descriptions minutieuses et efficaces des treks de certains des protagonistes devraient enchanter tou(te)s les alpinistes, chevronnés ou simplement curieux.

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Station Amundsen-Scott (Pôle Sud)

Nom de Dieu ! Cette expédition est vraiment maudite.
Elle regarda derrière elle. Elle allait trop vite, à nouveau. Derrière elle, Carlos tirait l’autre traîneau banane, suivi par X et Wade, puis Ta Shu, qui faisait quelques pas, un tour sur lui-même et repartait en parlant toujours à son public éloigné ou, plus probablement, en enregistrant son commentaire. Venaient ensuite Jorge et Elspeth, manifestement épuisés. Jim fermait la marche avec Jack, qui soutenait son coude droit avec sa main gauche. Ils avançaient tous les huit au ralenti, pour autant que Val puisse en juger. Le vent soufflait par rafales, maintenant, des coups sournois alternant avec des plages de calme. Pour un peu, elle aurait eu pitié de Jack. C’était un enfoiré, d’accord, mais sa clavicule brisée devait le faire horriblement souffrir à chaque faux pas sur la glace. Il n’avait pas pardonné à Val de l’avoir harcelé, dans le bassin de Mohn. Et il n’était pas le seul. X lui aussi lui en voulait, à cause de leur histoire. Forcément. Cette expédition était vraiment maudite.
Wade tenait son poignet devant sa bouche et hurlait. Sans doute une nouvelle tentative infructueuse de communiquer avec le monde. À moins qu’il n’ait entendu une sonnerie et tenté de répondre. Il glissa et se hâta de reprendre son bâton de ski. De toute façon, qu’il réussisse à rétablir le contact ou non, ils n’avaient plus rien à attendre du dehors, maintenant. Val repartit, transie mais soulagée de ne plus faire face au vent. Le glacier était presque plat, à cet endroit. Il descendait juste à peine vers le bas. La glace bleue était crevassée, comme d’habitude, mais à part ça, la marche n’était pas difficile. Ils longeaient une ligne de moraine noire et rouille, sur leur gauche. Les falaises noires qui encadraient le glacier des deux côtés avaient été de toute évidence abrasées par des versions antérieures du glacier, qui devait être plus haut d’au moins trois cents mètres, à l’époque, car les parois étaient rayées sur cette hauteur, au pied des remparts qui devenaient ensuite des pics et partaient à l’assaut du ciel, tout là-haut. Le canyon n’était pas étroit et profond comme l’Axel Heiberg, mais sa largeur avait quelque chose d’encore plus impressionnant, les réduisait à l’état de fourmis. Tout était énorme. Le camp de base de Shackleton était à près de trente kilomètres de là, au confluent du glacier McGregor et du Shackleton, sous le mont Wade. Mais rien de tout ça n’était visible sous l’amas de nuages qui montaient du canyon, à part le mont Wade qui les dominait de toute sa hauteur, neige blanche sur fond de nuages blancs. Une tempête approchait.

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Ode à la science, ensuite : science appliquée avec passion à l’Antarctique lui-même, bien entendu, ce qui ne surprendra pas les adeptes de la Trilogie Martienne, mais aussi et peut-être surtout, réflexion sur la pratique contemporaine de la science, sur ses enjeux épistémologiques et politiques, qui n’a sans doute d’égale dans le genre (et même au-delà) que, comme le signale d’ailleurs Dominique Warfa dans sa chronique de 2001 – dont le lien est repris à la fin de cette note, le pénétrant « Un paysage du temps » (1980) de Gregory Benford.

Graham hocha la tête. Il appréciait la prudence de Michelson dans ce domaine, parce qu’il pensait comprendre ce qui la motivait. Toute annonce prématurée, faite avant que le travail ne soit achevé et la publication des résultats acceptée, risquait de gravement compromettre leurs recherches. La diffusion sur Internet et la presse de vulgarisation scientifique étaient aussi potentiellement dangereuses l’une que l’autre. La strate de dépôts de hêtre qu’ils avaient trouvée dans les siriennes d’Apocalypse était une découverte cruciale, Graham en était sûr. Encore fallait-il qu’elle soit convenablement présentée dans un dossier bouclé de partout. Ce serait alors une pierre très solide dans l’édifice, peut-être même ferait-elle pencher les plateaux de la balance en faveur de la vision mobiliste. Mais ils n’en étaient pas encore là. Pour le moment, ils n’avaient qu’un peu de matière organique couleur de rouille et voilà tout. Elle pouvait avoir deux cents ans comme deux cent millions d’années. Les fixistes les mettraient probablement au défi de se justifier sur ce point, comme sur tous les autres auxquels ils arriveraient à penser. Ils devaient donc bâtir un cadre pour ces fragments afin de réfuter toutes les objections possibles à l’interprétation qu’ils en faisaient. Car un objet demeurait un objet jusqu’à ce que les objections aient été contrées. Il fallait les localiser dans le réseau dense de l’histoire pour les changer en faits, des faits qui viendraient ensuite étayer une théorie. Cette partie du processus était cruciale si on voulait faire un travail durable, qui ait une portée. Michelson enrôlerait donc une bardée de paléobotanistes, de paléobiologistes, de géomorphologistes, de géophysiciens, de paléoclimatologistes et de glaciologues comme Graham lui-même, qui tous mettraient leur spécialité au service de la théorie, et dont la carrière dépendrait plus ou moins, par la suite, du succès ou de l’échec de la vision mobiliste.

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Ode à la nature et à la soutenabilité, encore : si les préoccupations écologiques – et celles d’un développement soutenable et en harmonie avec la planète, sans rejet de la science, bien au contraire – hantent l’œuvre de Kim Stanley Robinson depuis sa trilogie des Trois Californies (1984-1990), et si elles forment une grande partie de la toile de fond scientifique et politique de la Trilogie Martienne (1993-1996), c’est la première fois avec « Antarctica » qu’elles occupent une place aussi centrale (en attendant la Trilogie Climatique, justement, de 2004-2007), de la prémisse initiale liée aux formes prises par le réchauffement climatique, jusqu’aux mesures mises en vigueur par la National Science Foundation américaine (ici en charge d’une bonne partie du continent), en passant surtout par les débats et par les discussions acharnées de la troisième partie du roman.

Ode à l’utopie sociale et politique, enfin : si cette caractéristique centrale d’ « Antarctica » court le risque de faire trouver le roman un rien bavard à certains lecteurs, la puissance des « exposés » dissimulés tout au long de l’intrigue romanesque et du flot du thriller, jusqu’à leur épanouissement dans la troisième partie du roman, justifie largement, par son intelligence et sa pertinence, par sa radicalité (ou plutôt ses radicalités – car les points de vue mis en scène sont multiples, jusqu’au bout) qui surprend toujours autant sous la plume d’un auteur américain relativement « grand public », l’espoir placé, encore aujourd’hui, depuis Darko Suvin et son « Métamorphoses de la science-fiction » jusqu’aux récents travaux de Fredric Jameson (qui fut le directeur de thèse de Kim Stanley Robinson, rappelons-le), avec son « Archélogies du futur », dans la science-fiction comme genre littéraire en prise sur le réel et hautement décisif au plan social et politique, en tant que véritable laboratoire de pensée, accessible et diffusable.

On pourra regretter quelques maladresses dans la traduction de Dominique Haas (habitué de Ken Follett, d’Alastair Reynolds et de David Eddings notamment), qui avait pourtant achevé correctement le gigantesque travail entrepris par Michel Demuth sur la Trilogie Martienne. Si les « gibis » pour les « beakers » (surnom semi-affectueux des scientifiques sur place), ou les « melons frappés » (???) pour les « iceheads » (vieux routiers de l’Antarctique) peuvent faire sourire ou agacer, si les chercheurs de « l’état de l’Ohio » pour « Ohio State » (sous-entendu, comme partout aux États-Unis, Ohio State University, l’université de Columbus) peuvent réellement énerver, la douzaine de bizarreries relevées ici ou là ne gêne pas vraiment la lecture et l’appréciation de ce très grand roman, qui mériterait certainement une réédition en français.

La belle lecture de Dominique Warfa pour Galaxies n°11, reprise dans noosfere, est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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