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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « L’Expédition » (Monica Kristensen)

Entre Svalbard et pôle Nord, les failles et les noirceurs dissimulées dans les méandres d’une expédition polaire privée médiatisée.

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Monica-KRISTENSEN-expedition

L’archipel norvégien du Svalbard : entre 74° et 81° de latitude nord, ses glaciers et ses fjords, ses 6°C de température moyenne en été et ses – 15°C en hiver, sa réserve mondiale de semences (si brillamment mise en scène par Xavier Boissel dans son « Rivières de la nuit »), ses 2 300 habitants (dont 800 citoyens russes et ukrainiens, pour la plupart employés de la mine de charbon de Barentsburg), son statut transnational extrêmement particulier et ses 4 000 ours blancs. L’archipel a priori inhospitalier, à la position géographique longtemps jugée stratégique, est aujourd’hui principalement une vaste réserve naturelle, même si l’avidité habituelle en matière de carburants fossiles le menace régulièrement. Cette position géographique en fait également l’une des bases arrières privilégiées pour les expéditions, passées ou contemporaines, souhaitant atteindre et toujours reconquérir le pôle Nord « à l’ancienne ».

Sur le plus isolé de tous les océans, même durant l’hiver froid et sombre, il y a de la vie. Des mouvements furtifs entre les crêtes de compression d’une hauteur vertigineuse, un plouf étouffé dans l’eau noire et lisse d’une cassure dans la glace. Une ombre glisse sur la neige. Une créature dangereuse, massive, rôde patiemment à l’affût de sa prochaine proie.
L’ours, un vieux mâle jaune tout balafré, s’était égaré bien trop au nord au cœur de cet hiver noire. Le printemps précédent, la banquise s’était disloquée inhabituellement tôt et retirée loin de la tache formée par Kvitøya, une toute petite île inhabitée au nord-est du Svalbard. L’ours avait erré sur les plages durant tout l’été sans rien d’autre que des œufs et des algues pour se nourrir.
L’hiver venu, l’animal avait de nouveau migré vers le nord. Il n’avait alors plus qu’un seul objectif en parcourant la banquise : trouver de quoi manger. Puis un jour, tout à coup, de manière inopinée, la chance lui avait souri : il avait flairé une présence humaine. Quand, ici et là, il perdait sa trace, il reniflait patiemment autour de lui, jusqu’à ce qu’il la détecte à nouveau. Il lui arrivait aussi, parfois, de tomber sur des blocs d’excréments, gelés mais mangeables – à de endroits où la neige était complètement retournée. Par moments, il se couchait pour économiser ses forces, mais la plupart du temps il suivait cette piste. Il courbait la tête face au vent, laissant derrière lui des kilomètres et des kilomètres d’empreintes de pas lourds. Dans les rafales de neige, le froid intense et la nuit hivernale. Toujours plus au nord.
Le mois le plus froid de l’année dans l’océan glacial Arctique est mars, quand la lumière revient. La neige crépite alors de froid et des colonnes de brume grise s’élèvent de la mer. Par temps clair, la lune et les étoiles qui brillent haut dans le ciel illuminent la glace tandis que les aurores boréales dansent sur la voûte céleste.
L’ours ne cessait de maigrir. La peau distendue sous son ventre se balançait à chacun de ses pas. La faim le rongeait, tel un rat vivant dans son estomac vide. Les semaines passaient et le printemps se rapprochait. Au loin, l’horizon s’embrasait, et chaque jour les flammes de lumière montaient un peu plus haut dans le ciel.
Jusqu’à ce qu’un jour, il les aperçoive : les tentes, les caisses, les hommes et les chiens. L’ours polaire s’immobilisa. Il resta ainsi longtemps, les pattes serrées, la tête levée. Puis il se tapit derrière une crête et attendit.

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Traîneau à chiens - Spitzberg - Norvège

Le roman débute pour ainsi dire lorsque Knut Fjeld, l’un des quelques policiers locaux dépendant du bureau du Gouverneur, doit rejoindre en hélicoptère, après un ravitaillement à bord d’un navire scientifique, une expédition polaire se trouvant déjà loin au nord du Svalbard, sur la banquise, après qu’une attaque d’ours blanc y ait été signalée. Une fois sur place, alors que les fenêtres météorologiques semblent se refermer, il s’aperçoit vite que certaines choses semblent quelque peu clocher au sein de cette  aventure hautement sponsorisée, lancée par quelques Norvégiens fortunés amoureux de l’extrême et des grandes figures historiques de l’exploration polaire.

À leur grande inquiétude, il n’y avait aucune trace de l’expédition à la position que celle-ci avait indiquée vingt-quatre heures plus tôt. Or, dans cette région déserte, essayer de localiser des petites tentes sur la glace était à peu près  aussi vain que chercher une aiguille dans une botte de foin. Knut avait espéré que ses membres auraient la présence d’esprit de ne pas bouger après avoir lancé leur appel. Même s’il est vrai que cela n’aurait sans doute pas changé grand-chose, la banquise étant elle aussi en perpétuel mouvement. Dans le pire des cas, le floe sur lequel l’expédition avait monté le camp avait ainsi pu dériver de plusieurs kilomètres au terme de cette dernière journée.
Pendant de longues minutes, la glace défila sous leurs yeux sans qu’ils aperçoivent le moindre signe de vie. Il régnait un silence de mort dans l’hélicoptère, tous les hommes présents partageaient la même inquiétude : il n’y avait du carburant que pour quelques courts survols de reconnaissance. Ils devraient ensuite faire demi-tour. Tentant le tout pour le tout, le commandant de bord décida de changer de cap, en décrivant des cercles de plus en plus grands autour de la position donnée. Les nerfs tendus, tous scrutaient les crêtes de compression et les chenaux, les ombres et les motifs sur la glace. Au tout dernier moment, le mécanicien distingua l’expédition à travers une éclaircie dans la couche nuageuse.
Le campement offrait une vue pitoyable. Même à plusieurs centaines de mètres d’altitude, il était évident que la situation avait mal tourné. Si l’une des deux tentes était encore dressée, l’autre s’était écroulée. La toile en lambeaux battait dans le vent. Où étaient donc les explorateurs ? Ils s’étaient probablement tous réfugiés dans la tente encore debout. Le sommet de celle-ci était à peine visible derrière la haute crête de compression. Knut se pencha vers l’avant et parcourut la glace du regard. L’expédition était partie avec deux traîneaux, or il n’en voyait qu’un seul. Un peu plus loin, les chiens étaient attachés le long d’une chaîne déployée sur la glace. Ils ne bougeaient pas. Ils gisaient comme des tas informes et sombres sur la neige et rien dans leur comportement ne semblait indiquer qu’ils avaient remarqué l’hélicoptère. Le vacarme du rotor aurait pourtant dû les réveiller. À cette heure, ils devraient être en train de courir en aboyant comme des fous.

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vaktbilen

La Norvégienne Monica Kristensen est sans doute avant tout une glaciologue réputée et une exploratrice polaire reconnue, tant en Arctique qu’en Antarctique (elle a participé à deux raids fameux sur les traces de Roald Amundsen au pôle Sud, dont celui, tragique, de 1993 lors duquel l’un de ses collègues a trouvé la mort en chutant dans une crevasse), avant de diriger pendant plusieurs années les secours en mer au Svalbard. C’est donc à partir d’une expérience de toute première main qu’elle a commencé à écrire des romans policiers, tous situés dans l’archipel norvégien, à Longyearbyen ou ailleurs, à partir de 2007. Son cinquième, « L’expédition », publié en 2014, traduit en français en 2016 chez Gaïa par Loup-Maëlle Besançon, avant d’être repris en poche chez Babel Noir début 2019, est sans doute emblématique de sa manière de scénariser une intrigue relativement simple pour en faire un formidable moyen d’exploration, à la fois d’un milieu naturel et des transformations humaines qui y sont apportées, et de certaines failles psychologiques amplifiées par les détours retors de l’avidité économique. En comparant ce récit plus rusé qu’il n’y semble d’abord à la rigueur scientifique d’expéditions lourdes telles celles des travaux de l’antarctique Vostok, ou à des projets plus légers mais hautement préparés tels celui de Jean-Louis Étienne, ou en le rapprochant de la superbe fiction de Kim Stanley Robinson, « S.O.S. Antarctica » (1997) ou de l’excellent et glaçant « Polaris » (2015) de Fernando Clemot, la lectrice ou le lecteur saisira la qualité de la visée de Monica Kristensen et de sa façon d’appréhender, en multipliant habilement les points de vue, une certaine folie polaire et ses ravages potentiels lorsque la mystique et l’argent des sponsors finissent par tenir lieu de seuls guides éthiques en ces contrées hostiles à l’homme.

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À propos de Hugues

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