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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Canopus dans Argo : Archives » (Doris Lessing)

Un cycle fictionnel majeur, utilisant avec un brio exceptionnel le détour science-fictif pour décortiquer l’essence de la politique et de la manipulation sous toutes ses coutures, en mêlant étroitement lucidité froide et tendresse inévitable.

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Publié en 1962, « Le carnet d’or », avec son court roman presque « classique » associé à ses quatre carnets thématiques, est largement considéré comme le chef-d’œuvre de Doris Lessing, que consacrera le prix Nobel de littérature en 2007, décerné à quelques jours de son quatre-vingt-huitième anniversaire, saluant en elle « la conteuse épique de l’expérience féminine qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée », selon le communiqué officiel de l’Académie suédoise.

Pourtant, c’est une autre œuvre composée en cinq parties jouant aussi entre elles en étroite résonance, publiée vingt ans plus tard, entre 1979 et 1983, qui représente certainement la plus ambitieuse et la plus aboutie de ses entreprises littéraires, politiques et philosophiques.

Après une première tentative inaboutie au Seuil en 1981, arrêtée tristement après le deuxième des cinq volumes, c’est aux éditions La Volte que l’on doit cette somptueuse édition intégrale, traduite par Paule Guivarc’h (un tome) et Sébastien Guillot (quatre tomes) entre 2016 et 2020, offrant pour la première fois une vision d’ensemble en français sur ces 1 429 pages retorses et passionnantes, qui peuvent en effet être abordées, comme le rappelle soigneusement l’éditeur, par n’importe lequel des cinq points d’entrée possibles, avant de pouvoir saisir l’ampleur et la complexité réjouissantes de leur architecture globale.

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Il est devenu banal de nos jours de dire que les romanciers du monde entier sont en train de rompre les liens avec le roman réaliste, parce que ce que nous voyons autour de nous devient chaque jour plus fou, plus fantastique et plus incroyable. Jadis, il n’y a pas si longtemps, on accusait parfois les romanciers d’exagérer, de faire un trop grand usage de la coïncidence et de l’invraisemblance ; aujourd’hui, les romanciers eux-mêmes accusent sans cesse la réalité de rivaliser avec leurs inventions les plus insensées. (…)
Le vieux roman réaliste se transforme également sous l’influence de ce que l’on appelle, de façon impropre, le roman d’anticipation. Certains le déplorent. J’étais aux États-Unis, en train de faire une conférence, lorsque le professeur qui présidait la séance, et dont le seul défaut était peut-être de s’être trop longtemps nourrie de canons académiques, m’interrompit en disant : « Si vous étiez mon étudiante, je n’aurais pas laissé passer ça ! » (Evidemment, on peut ne pas trouver ça drôle). Je venais de dire que le roman d’anticipation formait, avec la science-fiction, la branche la plus originale de la littérature actuelle, que c’était un genre inventif, plein d’humour, qui avait déjà enrichi toutes sortes d’ouvrages et que les puristes et spécialistes universitaires avaient tort de la dédaigner ou de l’ignorer purement et simplement – leur nature, il est vrai, les empêchant d’agir autrement. Cette opinion serait en passe de devenir la base de l’orthodoxie.
Je désapprouve avec vigueur l’attitude qui consiste à placer un roman « sérieux » d’un côté et, disons, Les Derniers et les Premiers de l’autre.
Quel phénomène que cette explosion de la science-fiction et du roman d’anticipation, jaillie on ne sait d’où, inopinément bien sûr, comme toujours lorsque l’esprit humain se trouve forcé d’étendre ses limites : aujourd’hui vers les astres et les galaxies, demain qui sait vers quoi ! Ces prodigieux magiciens ont dressé la carte de notre monde, de nos mondes, nous ont, mieux que personne, avertis de ce qui se passait et décrit, voilà bien longtemps, notre horrible présent lorsqu’il n’était encore que notre avenir et que les porte-parole officiels de la science affirmaient que tout ce qui nous arrive aujourd’hui était absolument impossible. Ils ont joué le rôle indispensable et – du moins au début – ingrat de l’enfant illégitime et bafoué qui peut se permettre de dire des vérités que les respectables et légitimes rejetons n’osent pas dévoiler, ou bien plus vraisemblablement, n’ont même pas remarqué du fait de leur respectabilité. Ils ont enfin exploré les grandes littératures sacrées avec cette hardiesse qui leur sert à mener à leur conclusion logique les hypothèses scientifiques et sociales afin que nous puissions les étudier. Quelle dette nous avons envers eux ! (Remarques préliminaires à Shikasta)

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Dès sa parution, l’œuvre sera soumise à un véritable déchirement, feutré ou non, dans sa réception. Il y a quarante ans sans doute davantage qu’aujourd’hui (quoique…), le franchissement des barrières douanières érigées entre les genres littéraires ne s’effectue pas impunément. Pour une grande part du lectorat de longue date de Doris Lessing, ancré dans le réalisme social de ses écrits des années 1960 et 1970, résolument sourd à l’incursion pourtant déjà évidente en science-fiction que constituaient indéniablement le dernier volume de son cycle des « Enfants de la violence », « La Cité promise », en 1969, et les romans indépendants « Descente aux enfers » en 1971 et « Mémoires d’une survivante » en 1974, cette revendication de « space fiction » (terme que Doris Lessing tentera de promouvoir avec fougue en ce qui la concerne, non par rejet de l’étiquette « science-fiction », bien au contraire, mais par pudeur, ne se sentant pas du tout légitime en matière de sciences dures en général, et de physique en particulier), affichée sans ambages à la publication de « Shikasta », sonne au mieux comme une bizarrerie peu compréhensible, au pire comme une forme sournoise de casus belli.

L’accueil n’est toutefois pas immédiatement plus chaleureux du côté de la communauté science-fictive : si d’emblée une grande part de ce lectorat-là, traditionnellement méfiant envers ce qui ne vient pas du ghetto, rejette le cycle en gestation comme trop inhabituel et trop compliqué, les autrices et les auteurs ne brillent pas non plus initialement par leur vista. À l’exception notable de Brian Aldiss, extraordinairement cultivé en matière de littérature dite générale et ami de longue date de l’autrice, admirant d’emblée la puissance de « Canopus dans Argo », tout en regrettant le choix de Doris Lessing d’utiliser le terme baroque de space fiction, l’accueil initial est plutôt frais, et il faudra attendre le développement ultérieur du cycle (et la passionnante mise au point rédigée par l’autrice en accompagnement des « Expériences siriennes », l’année suivante, en 1980) pour qu’une véritable reconnaissance se manifeste, marquée par l’Invitation d’Honneur à la convention mondiale de science-fiction en 1987. Même la grande Ursula K. Le Guin, tout en respectant énormément et publiquement le travail de son aînée de dix ans, peinera d’abord à saisir la cascade de niveaux d’ironie et d’abîme dans laquelle Doris Lessing enchâsse ses différents récits au sein du cycle.

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Ce qu’il nous fallait, très précisément, c’était hisser Rohanda au niveau voulu en vingt mille au lieu de cinquante mille ans.
Comme de coutume, nous fîmes des appels de volontaires dans toutes nos colonies, et notre choix se porta sur une espèce issue de la Colonie 10, qui s’est, depuis, révélée remarquablement apte au développement symbiotique.
Bien sûr, une espèce doit posséder des structures mentales particulières pour pouvoir ne serait-ce qu’envisager de telles propositions : disons qu’il ne peut s’agir que d’une race d’aventuriers ! S’il est possible de déterminer les grandes lignes d’une évolution prévisible, il est, par contre, toujours impossible de prédire exactement ce qu’il arrivera lorsque deux espèces seront mises en symbiose, car il y a trop d’inconnues. On ne cacha pas aux volontaires que Rohanda était, par nature, imprévisible, particulièrement soumise au hasard et au changement. Surtout, on ne savait pas comment s’harmoniseraient leurs espérances de vie respectives. En cas d’échec, si les normes actuelles de Rohanda l’emportaient, cette entreprise bénévole pourrait bien être considérée comme très proche d’un suicide ethnique.
Contentons-nous de dire pour l’instant qu’à ce stade et à cette époque, l’espèce était robuste et saine, vive et intellectuellement adaptable ; elle avait gardé le souvenir génétique de sa participation à des expériences de ce type.
De petits groupes de volontaires de la Colonie 10 furent implantés avec succès sur Rohanda, en divers points de l’hémisphère Nord. Ils étaient un millier en tout, mâles et femelles, et presque tout de suite, c’est-à-dire en moins de cinq cents ans, il fut évident que cette expérience serait un remarquable succès.

Présentées au gré des cinq volumes sous formes de documents divers, carnets archivés de diplomates ou d’espions, compte-rendus d’administrateurs, mémoires intimes versés aux dossiers, correspondances officieuses devenues officielles (dans « Shikasta », dans « Les expériences siriennes » ou dans « Les agents sentimentaux de l’empire volyen »), mais aussi d’assemblages de contes, de chansons et de récits « professionnels » transformant les confidences recueillies sur le terrain et auprès des acteurs directs du drame (dans « Les mariages des zones trois, quatre et cinq ») ou encore de récit « à la première personne » par un témoin direct de ce qui s’est passé (dans « L’invention du représentant de la Planète 8 »), les composantes de « Canopus dans Argo : Archives » mettent en scène certains moments de l’histoire multi-millénaire (au bas mot) des empires cosmiques de Canopus, de Sirius, de Puttiora et de la planète pirate ultra-expansionniste de ce dernier, Shammat, dans leurs rivalités complexes exprimées avant tout en termes de politiques coloniales, directes ou indirectes, avouées ou insidieuses, brutales ou se voulant bienveillantes.

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Si le fait colonial est bien, manifestement, l’objet central de ce fleuve décidément intranquille, ce qui ne peut surprendre de la part d’une autrice marquée par ses jeunes années passées en Rhodésie du Sud ségrégationniste, plus de trente ans avant qu’elle ne devienne le Zimbabwe, enfance et adolescence exorcisées avec grâce, puissance et violence dès son premier roman, justement célébré d’emblée (« Vaincue par la brousse », 1950), cette relecture en abîme de l’histoire de la Terre (qu’elle soit nommée Rohanda ou Shikasta par ses « maîtres et possesseurs » d’outre-espace) permet à Doris Lessing de qualifier au pas de course, et souvent de façon aussi drôle qu’acérée, la domination occidentale et ses conséquences. Le twist majeur de la série (qu’il faut avoir les œillères fâchées par le recours à la science-fiction de beaucoup trop de critiques littéraires de l’époque pour ne pas très vite déceler) consiste toutefois, sans ambiguïtés, dans le questionnement inlassable, à travers les cinq volumes, des modalités des « élévations » (David Brin entame d’ailleurs – on y reviendra – son propre cycle science-fictif sur ce thème en 1980, connaissant la gloire dès sa deuxième tentative de 1983, « Marée stellaire ») conduites par les trois empires en présence, capitalisme débridé et manipulateur de Shammat, bureaucratie dictatoriale et matérialiste de Sirius, et même, bien entendu et contrairement aux apparences initiales, spiritualisme « éclairé et bienveillant » de Canopus – que l’intérêt réel de l’autrice pour le soufisme qui irrigue cet empire-là sous des formes plus ou moins dévoyées ne préserve aucunement ici de la critique, plus ou moins tongue-in-cheek (c’est l’un des rôles d’ailleurs assignés, à l’évidence, à « L’invention du représentant de la Planète 8 », plus encore que dans le cadre directement « terrien » de « Shikasta » et des « Expériences siriennes »).

En parcourant maintenant chacun des cinq volumes, avant de revenir à la série considérée dans son ensemble, j’espère pouvoir vous montrer, sans dévoiler les intrigues utilisées, à quel point cette œuvre est une tentative pleinement réussie de totalisation philosophique et politique, utilisant à plein régime la faculté qu’a la science-fiction de permettre les plus acérées des expériences de pensée, en bénéficiant d’une tonalité sauvagement ironique et fondamentalement joueuse – quel que soit le sérieux des sujets abordés, frontalement ou comme en passant -, tonalité qui n’est pas si fréquente au cours de la longue carrière de l’autrice.

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1. « Shikasta » (1979)

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JOHOR communique :
J’ai été envoyé en mission sur de nombreuses planètes colonisées par nous. Je suis habitué aux crises de toutes sortes. Je me suis trouvé au coeur de situations critiques menaçant l’existence d’espèces entières ou de programmes spécifiques soigneusement mis au point. J’ai su plus d’une fois ce que c’était que d’accepter l’échec, final et irréversible, d’une tentative ou d’une expérience portant sur des créatures possédant le potentiel de développement rêvé, attendu. Et puis plus rien, point final, les roulements de tambour s’espacent et se taisent. Silence…
Mais l’aptitude à faire la part du feu exige une détermination bien différente de la patience têtue nécessaire pour résister à l’usure, à la perte insidieuse de substance sur des siècles et des millénaires, avec, au bout du tunnel, une pauvre petite lumière d’espoir.
Le désarroi présente différents degrés et qualités. À mon humble avis, tous ne sont pas inutiles, et il me semble que la disposition d’esprit d’un simple employé mérite d’être consignée.
Je ne suis qu’un membre subalterne de l’Armée des Travailleurs et, en tant que tel, suis tenu de faire ce que l’on m’ordonne. Ce qui ne signifie pas que je n’aie pas le droit, comme tous les autres, de crier : « assez ! » mais des règles invisibles, non écrites, tacites l’interdisent. Ce que ces règles symbolisent, en fait, c’est l’Amour. Du moins, c’est ainsi que je le ressens et beaucoup d’autres avec moi. Il y en a, dans notre Service Colonial, qui, personne ne l’ignore, pensent autrement. L’un de mes objectifs, en rédigeant des pensées qui sortent peut-être du cadre de la stricte nécessité, c’est de justifier ce qui représente encore, après tout, à Canopus, l’opinion générale concernant Shikasta. À savoir que celle-ci mérite bien le temps et les efforts que nous lui consacrons.
Dans ces notes, j’essaierai de rendre les choses aussi claires que possible. Car il en viendra d’autres, après moi, qui étudieront ce rapport, comme j’ai moi-même si souvent étudié les rapports de ceux qui m’ont précédé. Il n’est pas toujours possible de connaître, au moment où l’on consigne un événement ou un état d’esprit, l’effet que celui-ci produira sur un individu, disons dix mille ans plus tard.
Tout change. C’est la seule certitude que nous ayons.
De toutes mes ambassades, ma première, celle qui me conduisit sur Shikasta, fut la pire. Je peux dire, en tout honnêteté, que je n’y ai pas repensé jusqu’à aujourd’hui. Je n’en avais pas le coeur. S’attarder sur un malheur inévitable, non, vraiment, cela ne sert à rien.

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« Shikasta », le premier volume mettant le feu aux poudres en 1979, regroupe un ensemble de notes canopéennes et de textes shikastiens (« terriens ») tardifs, destinés à être archivés d’abord, à servir à l’édification des étudiants et des futurs administrateurs impériaux ensuite. Mis bout à bout, et en attendant que les autres volumes de « Canopus dans Argo » ne viennent en éclairer parfois fort crûment les points aveugles et les palinodies, ils composent un vaste récit englobant aussi bien des dizaines de millénaires d’évolution préhistorique – « expliquant » au passage, avec un discret pétillement d’humour dans le récit, pourtant censé être légèrement blasé, des agents coloniaux canopéens, bon nombre de découvertes archéologiques et de mythes ancestraux – que la plupart des événements mis en scène dans la Torah, la Bible ou le Coran, pour dérouler ensuite à vive allure une histoire contemporaine axée sur la domination brutale d’un « petit bout de continent » sur l’ensemble du monde ou presque, avec un final en forme d’apocalypse et de post-apocalypse qu’il s’agira bien de digérer.

Au fil des pages, on trouvera aussi bien, comme incidemment ou au contraire en brusque exergue, des conditionnements génétiques dignes, plus tard, du « Xénocide » (1991) d’Orson Scott Card, des évolutions et dévolutions accélérées dont le témoignage évoquera par moments la narration cruelle et tendre du « Des fleurs pour Algernon » (1966) de Daniel Keyes, l’ultra-violence en combinaison blanche de l’« Orange mécanique » (1962) d’Anthony Burgess, une touche décisive du « The Second Coming » (1919) de W.B. Yeats, une incursion dans la naissance opérationnelle des religions que n’aurait certainement pas reniée, toutes proportions gardées, le Salman Rushdie des « Versets sataniques » (1988), des discussions politiques dialectiques à la fois parodiques et fort sérieuses, à l’image de celles irriguant le « S.O.S. Antarctica » (1997) de Kim Stanley Robinson, de même que plusieurs relectures du temps long de l’Histoire qui évoquent irrésistiblement les approches infrastructurelles du Eric Hobsbawm de « L’ère du capital » (1975) ou de « L’ère des empires » (1987).

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Par exemple : Adaptez-vous aux différents niveaux de vie qui forment, autour de la planète, des enveloppes concentriques – six en tout – dont aucune n’exige de vous un effort particulier car vous ne ferez que les traverser – aucune, sauf la dernière Enveloppe, ou Cercle, ou encore Zone : la Zone Six, qu’il vous faut étudier en détail puisque vous devez y demeurer aussi longtemps qu’il le faudra pour accomplir les tâches qui vous ont été confiées, celles qui ne peuvent être entreprises qu’en passant par la Zone Six. C’est un endroit terrible, plein de dangers, auxquels l’on peut cependant faire face, comme le prouve le fait que, pas une fois, nous n’avons perdu un seul de nos émissaires parmi les centaines et les centaines que nous y avons envoyés, même parmi les plus inexpérimentés. La Zone Six peut soumettre ceux qui n’y sont pas préparés à toutes sortes d’mbûches, d’entraves, de fatigues. Ceci vient de ce qu’une forte émotion caractérise la nature de ces lieux, une « nostalgie » comme on l’appelle là-bas, c’est-à-dire un désir de ce qui n’a jamais existé, tout au moins sous l’aspect ou la forme imaginée. C’est le royaume des chimères, des fantômes et des esprits, de l’ébauche et de l’inachevé ; mais si vous êtes sur vos gardes et restez vigilant, rien ne vous résistera.
Par exemple : Il est recommandé de prendre le temps de sa familiariser avec les diverses perspectives permettant d’observer les créatures de Shikasta. Vous trouverez toutes les dimensions possibles à Shikasta dans les pièces 1 à 100 de la Section 31, de l’électron jusqu’à l’Animal Dominant. La fascination qu’exercent ces différentes perspectives constitue de réels dangers. À l’échelle de l’électron, Shikasta apparaît comme un espace vide où vibrent imperceptiblement des formes floues : infimes traces de substance, minuscules impulsions isolées les unes des autres par de vastes espaces. (Le plus grand bâtiment de Shikasta s’effondrerait si l’on enlevait les espaces qui maintiennent ses électrons séparés et l’on ne trouverait plus à sa place qu’un fragment de substance gros comme un ongle de Shikastien.) La gamme des sons est telle sur Shikasta qu’il vaut mieux ne pas s’y exposer sans avoir subi un entraînement préalable. Quant à ses couleurs, elles vous tueront si vous n’y êtes pas préparé.
Bref, aucune des planètes que nous connaissons ne présente un degré de vibrations aussi intense et aussi agressif que Shikasta, et une trop longue exposition à ces vibrations peut fausser et corrompre le jugement.

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« Shikasta » propose ainsi plusieurs tonalités et plusieurs écritures étonnamment variées : les notes « administratives » sont majoritaires, mais on y lira aussi abondamment le journal d’une jeune fille locale, témoin malgré bien elle de l’une des façons les plus spectaculaires d’opérer pour un agent canopéen en immersion (« Journal de Rachel Sherban »), on y goûtera bon nombre de fines démonstrations de littérature indicielle (dont certaines apparaîtront comme telles dès ce premier volume, tandis que d’autres ne prendront leur couleur définitive qu’une fois éclairées rétrospectivement par la lecture de volumes ultérieurs au sein du Cycle), et on y découvrira même, oscillant entre les « Slogans » de Maria Soudaïeva et certains écrits à la luminosité ambiguë de Lutz Bassmann, comme un étrange proto-post-exotisme chez Doris Lessing.

[Pendant les transmissions correspondant à ce stade de son ambassade Johor, croyant (non sans raison) que notre Service Colonial ne se fait pas toujours une idée exacte de certaines difficultés locales, nous a fourni des informations factuelles que nous n’avions pas réclamées. La vision à long terme de l’entretien et du développement d’une planète ne nécessite ni ne réclame la sympathie ou l’empathie de visions immédiates et partiales. Cependant, on ne réside pas sur Shikasta (deux des Archivistes responsables de cette note ont eux-mêmes subi l’expérience shikastienne) sans éprouver de puissantes émotions dont il faut se défaire en partant. Nous soumettons aux étudiants ce document, ainsi qu’un autre, persuadés qu’ils les trouveront utiles à plus d’un titre. Les Archivistes.]

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2. « Les mariages entre les zones trois, quatre et cinq » (1980)

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Plus encore que des ragots, les rumeurs engendrent des chansons. Nous autres, Chroniqueurs et compositeurs de notre Zone, déclarons qu’avant même que les conjoints de cet exemplaire mariage n’aient pris conscience de ce que les nouvelles directives signifiaient pour eux, les chansons nous avaient déjà envahis, et se diffusaient d’un bout à l’autre de la Zone Trois. Et, bien sûr, il en était de même dans la Zone Quatre.

Du Grand au Petit
Du Haut vers le Bas
De Quatre à Trois
Je ne puis aller.

C’était là une comptine d’enfants. Le lendemain du jour où j’avais appris la nouvelle, je les regardais l’interpréter depuis mes fenêtres. Et l’un d’eux se rua sur moi dans la rue avec une « énigme » qu’il tenait de ses parents : si l’on accouple un cygne et un jars, qui prendra le dessus ?
Ce qu’on disait et chantait dans les camps et les casernes de la Zone Quatre, nous préférons n’en laisser aucune trace écrite. Non pas que nous ayons tendance à tourner autour du pot. C’est plutôt que toute chronique nécessite un ton approprié.
Suis-je en train de suggérer que l’un méprisait l’autre ? Non, il nous est expressément interdit de critiquer les Ordres des Pourvoyeurs, mais disons que nous autres, dans la Zone Trois, gardions en tête ces vers de mirliton fort populaires à l’époque :

Trois précède Quatre.
Nous prônons la paix et l’abondance,
Eux – la guerre !

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Les Zones 1 à 6, espaces voisins de la planète qui fut Rohanda, difficiles à situer précisément hormis pour les impériaux eux-mêmes, canopéens ou siriens, n’étaient évoquées que très fugitivement dans « Shikasta », hormis sans doute la Zone 6, avec sa dimension de bardo ou de purgatoire qui distillait une inattendue coloration post-exotique à l’orée du cycle de Doris Lessing. Trois d’entre elles deviennent absolument essentielles dans ce deuxième volume de la série, permettant aux royaux personnages que sont Al.Ith, Ben Ata et Vahshi de contribuer en puissance à un plan narratif complexe sous ses allures de fable parabolique relativement simple.

C’était par la culpabilité qu’elle se sentait écrasée, quand bien même elle n’aurait pu la nommer ainsi, n’ayant jamais eu conscience qu’un tel état puisse exister. Reconnaissant, parmi les nombreuses émotions accablantes, calamiteuses, qui s’agitaient en elle, qui arboraient tant de nuances, de couleurs et de poids différents, celle qui à force de revenir semblait finalement devenir le fondement, la substance même de toutes les autres, la jeune femme s’imprégna peu à peu de son goût, de sa texture – pour au bout du compte la nommer Culpabilité. Moi, Al.Ith, je suis fautive. Mais chaque fois que cette pensée l’envahissait, une vague de dégoût et de soupçons venait la balayer loin de son esprit. Comment elle, Al.Ith, pouvait-elle être fautive, dans l’erreur ? Peut-être était-elle effectivement devenue l’esclave de la Zone Quatre, mais demeurait encore en elle cette certitude, à la base de toutes les autres, que tout était enchevêtré, mêlé, mélangé, que tout ne formait qu’un ; un individu ne pouvait donc se retrouver seul dans l’erreur, c’était là chose impossible. Si tort il y avait, il ne pouvait qu’être partagé par tout le monde, dans toutes les Zones – voire au-delà, cela ne faisait guère de doute. Cette pensée s’empara d’Al.Ith comme une espèce de rappel : voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas réfléchi à ce qui se passait loin des Zones… la jeune femme ne songeait d’ailleurs presque jamais aux Zones Une et Deux – alors même que cette dernière s’étendait juste là-bas, au nord-ouest, au-delà d’un horizon qui semblait comme se plier et se déplier dans du bleu ou du violet… Elle n’avait pas regardé là-bas depuis… depuis… impossible de s’en souvenir.

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L’opéra « Les mariages entre les zones trois, quatre et cinq », créé en 1997 par Philip Glass, avec livret de Doris Lessing

En zoomant avec une force impressionnante, là où ce sujet était évoqué, significativement déjà, dans « Shikasta » sous l’angle de l’histoire longue des transformations sociales et des oppressions séculaires, sur le rôle de la relation entre les sexes dans l’évolution politique possible des sociétés, « Le mariage des zones trois, quatre et cinq » ne se contente toutefois pas de nous offrir à la fois un condensé accéléré et décalé de tous les heurs et malheurs du mariage bourgeois et du piège de l’amour fusionnel (thème par ailleurs cher à Doris Lessing, s’il en est) et une fable rusée à propos d’émancipation féminine (qui résonnerait, du côté de l’autodéfense, avec le « Se défendre » d’Elsa Dorlin, par exemple) : en imposant par le haut, sans échappatoire, successivement, deux mariages royaux entre zones réputées historiquement étanches (on en trouvera d’ailleurs une jolie réminiscence dans le « Trames » de Iain M. Banks en 2008), le deuxième roman du cycle dynamite déjà les hypothèses de lecture qui auraient pu être trop vite échafaudées à la lecture du premier volume, associant idéalisme, spiritualisme et matérialisme en une recette subtile de l’évolution et du changement nécessaire (ce que la remarquable spécialiste de l’autrice qu’est Phyllis Sternberg Perrakis traitera avec une grande finesse dans son « Sufism, Jung and the Myth of Kore : Revisionist Politics in Lessing’s « Marriages » » en 1992), confirmant les aspects les plus directement manipulatoires de toute domination, fût-elle « bienveillante », distillant la passion soufiste maîtrisée de l’autrice en confiant à la retraite et à l’ermite des rôles non négligeables (on songera à la remarquable analyse effectuée par Shadia S. Fahim en 1994 dans son « Doris Lessing and Sufi Equilibrium : The Evolving Form of the Novel »), poussant inexorablement à l’acceptation de doses relativement élevées de multiplicité et d’incertitude pour des sociétés en mouvement, jouant avec une ruse consommée de l’inversion des positions et des points de vue par la translation Zone 3 / Zone 4 vers Zone 4 / Zone 5, et anticipant déjà avec détermination sur le quatrième volume du cycle en affirmant le rôle multivoque de la chronique et du récit.

Après nous avoir proposé un vertigineux grand récit dans le premier volume, Doris Lessing le révoque subtilement en doute dès les premières pages de ce deuxième volume d’abord apparemment déconnecté (« Avions-nous donc pris l’habitude de nous voir sous un faux jour ? », qui annonce avec force « Les expériences siriennes »), et affirme au fil des pages sa conviction centrale, celle qui fait, davantage encore que du détour anthropologique, du détour science-fictif le moyen privilégié – ultime – de changer un regard trop univoque porté sur le monde.

Des gens passaient continuellement de la Zone Cinq à la Zone Quatre, désormais. Et de la Quatre à la Trois – et de chez nous, par le col. Là où auparavant il n’y avait que stagnation, régnait à présent de la légèreté, de la fraîcheur, de la curiosité, ainsi qu’un puissant désir de changement.
Car c’est ainsi que nous voyons tous les choses, désormais.
Et le mouvement ne se fait nullement à sens unique – tant s’en faut.
Nos chansons et nos contes, par exemple, ne sont pas seulement connus dans le royaume détrempé situé « là-bas » – tout comme nous connaissons les leurs ; ils résonnent également sous les tentes ensablées de la Zone Cinq, et autour de ses feux de camp.

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3. « Les expériences siriennes » (1980)

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Je suis Ambien II, membre des Cinq.
Je me suis engagée à rédiger un compte-rendu de nos expériences sur Rohanda, connue à cette époque sur Canopus sous le nom de Shikasta.
Je vais employer les divisions temporelles communément admises tant par nous-mêmes que par l’Empire de Canopus :
(1) La période courant jusqu’au premier pic de radiations en provenance d’Andar.
(2) Celle qui s’étend entre le premier et le deuxième pic de radiations – à nouveau en provenance d’Andar.
(3) De la seconde irradiation jusqu’à l’échec de l’Alliance Canopus-Rohanda, aussi connue sous le nom de Catastrophe. On qualifie parfois cette troisième période d’Âge d’Or.
(4) La période de déclin ultérieur – dont traitera l’essentiel de mon rapport.
Je me bornerai simplement à mentionner les expériences menées avant la première irradiation – elles sont dûment documentées dans la rubrique Zoologie Inférieure. Pendant la période (1), Rohanda était chaude et humide, marécageuse, avec des mers si petites qu’on aurait dit des marais et de profonds océans troublés par une activité volcanique continuelle. Sur une petite étendue émergée vivaient quelques animaux terrestres, mais c’était surtout dans les eaux que grouillait la vie – énormément de poissons et de nombreuses variétés de lézards. Certains d’entre eux étant inconnus sur d’autres Planètes Colonisées, comme sur notre Planète Natale, nous effectuâmes avec succès plusieurs transferts d’espèces. Nous introduisîmes également sur Rohanda des espèces originaires d’autres mondes, pour voir comment elles allaient évoluer. Toutes les expériences que nous menâmes au cours de la période (1) demeurèrent modestes, et ne diffèrent guère de celles que nous conduisions dans d’autres parties de notre Empire.
(2) Personne n’avait anticipé le premier pic de radiations en provenance d’Andar. Tant Canopus que Sirius furent prises au dépourvu. Nous avions gardé la planète sous surveillance depuis l’ultime guerre qui nous avait opposées ; la nouvelle situation nous imposa une intensification de nos activités. L’irradiation eut pour effet d’éradiquer plusieurs espèces en une seule nuit, et d’accélérer l’évolution. La planète demeura torride, nuageuse, baignée de l’atmosphère débilitante qui accompagne de telles conditions. Pourtant de nouvelles espèces semblaient apparaître un peu partout, et celles qui existaient déjà se transformaient rapidement. En moins d’un million de R-années, outre la multitude de poissons et de reptiles, surgirent des animaux volants et des insectes – tous précédemment inconnus. L’endroit regorgeait de vie. Devint également bientôt clair qu’il nous fallait nous attendre à une période de gigantisme. Les lézards, en particulier, firent montre de cette tendance : il y en avait quantité d’espèces, certaines cent fois – voire davantage – plus grandes qu’auparavant. La végétation devint géante et nauséabonde. Terres et eaux étaient à présent infestées d’énormes animaux de toutes sortes.
Tout ce temps nous ne cessâmes de conférer avec les Canopéens, quand cela semblait nécessaire à l’une ou l’autre – ou bien aux deux. C’était parfois Sirius, parfois notre empire rival, qui entamait les discussions.
Nous fournissions toujours aux Canopéens des rapports sur les activités que nous menions sur la planète, sans apparemment éveiller beaucoup d’intérêt dans leurs rangs – je reviendrai par la suite sur ce point important. Canopus en faisait de même de son côté, mais nous non plus ne mettions pas énormément d’énergie à les étudier. Au risque de me répéter, c’est là un point essentiel, comme vous vous en rendrez compte bientôt.

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Proposé avec une superbe préface de Catherine Dufour dans la somptueuse édition française de La Volte, le troisième volume du cycle est certainement le tome décisif parmi les cinq quant à la tenue architecturale de l’ensemble du projet. Là où « Shikasta » était une narration canopéenne, ultra-dominante et se voulant extraordinairement bienveillante (malgré les nombreux indices permettant d’en douter), « Les expériences siriennes » – comme le seront chez Orson Scott Card « La stratégie de l’ombre » pour « La stratégie Ender » et chez John Scalzi « Zoé » pour « La dernière colonie » – relit entièrement « Shikasta » d’un autre point de vue, sirien ici en l’occurrence, projetant à la surface du texte à la fois certaines palinodies canopéennes et les extraordinaires points aveugles de leurs principaux « rivaux », par la voix d’Ambien II, l’une des plus puissantes dirigeantes, de facto, de l’Empire sirien, en charge du programme colonial à eux concédé dans l’hémisphère sud de notre Terre.

C’est ici que le plus haut rendement est atteint dans le cycle en matière de parodie en abîme des rapports de force entre empires rivaux qui, presque littéralement, ne se comprennent pas (en dehors naturellement de Canopus, manipulant les autres à sa manière, dans le très long terme) : au-delà des différences entre les modèles philosophiques et historiques qui sous-tendent les modes d’administration coloniale proposés par Sirius, appuyé sur une analyse de type marxiste, a priori pertinente, mais tirant nettement, au fur et à mesure que tout se dévoile, vers les pires pentes du stalinisme ou du maoïsme, Doris Lessing nous offre un véritable grand jeu de paranoïas et de lettres volées, de planifications illusoires et d’accidents inévitables, ou de fonctionnements psychologiques étrangers les uns aux autres (la longue influence de l’anti-psychiatrie de R.D. Laing sera nettement perceptible dans ce volume, même si l’écho le plus net de ces entrechocs sera sans doute à saisir chez le Kim Stanley Robinson de « Chronique des années noires »), mais aussi de savoureux méandres du côté des origines communes de certains ensembles de contes et légendes, avec notamment une incursion inattendue et de toute beauté dans les mythologies navajo et hopi (on songera sans doute ici au magnifique travail collectif, scientifique et littéraire, réalisé aux éditions La Ville Brûle avec « Variations sur l’histoire de l’humanité »), ou bien une impressionnante leçon d’historiographie hégélienne puis marxiste (avec toutefois une pincée d' »histoire-bataille » mise en oeuvre aux tipping points pour influencer l’histoire longue), n’hésitant pas à mobiliser avec une sérieuse ironie la dialectique maître-esclave, un travail sur la pauvreté, la corruption et les classes dirigeantes, ou une variation amusée sur la logique qui sous-tend les différents types d’ovnis (et d’abductions) enregistrés par une certaine culture populaire complotiste – de même que la prolifération des gourous et autres spin doctors à certains moments de notre vie collective (ce qui anticipe largement sur certains thèmes centraux du cinquième volume du cycle).

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Je vais d’abord m’attaquer à ce que je considère comme la racine du problème : cette guerre ayant naguère opposé Canopus à Sirius.
Elle se termina par une Trêve… dont nous célébrons toujours l’anniversaire de nos jours. La bestialité et l’horreur des combats, nous les avons formalisées en histoires d’exploits héroïques que nous enseignons à notre jeunesse. Le fait est que Canopus remporta cette guerre et qu’au moment même où l’on aurait raisonnablement pu s’attendre à ce qu’ils nous humilient, nous imposent tributs et châtiments, ils convoquèrent nos chefs vaincus, nous rendirent nos Planètes Colonisées – qu’ils étaient pourtant en position de garder pour eux-mêmes -, nous prévinrent qu’il nous fallait rester derrière nos frontières, nous offrirent coopération et amitié, insistèrent pour présenter cet accord comme une trêve, de manière à nous éviter l’ignominie de la défaite vis-à-vis de nos empires et États partenaires.
Une éternité plus tard – tout récemment, pour tout vous dire -, j’ai demandé à mon ami canopéen Klorathy, le chef de leur Administration Coloniale, ce que lui et ses semblables pensaient de ce comportement aussi magnanime que grandiloquent, alors que nous autres Siriens ne leur en avions jamais su gré, allant au contraire jusqu’à effacer de nos livres – voire, apparemment, de nos souvenirs – toute allusion au fait que l’Empire canopéen avait remporté cette guerre, et s’était alors comporté comme aucun autre ne l’avait fait nulle part – du moins à ma connaissance. À ses yeux, il était « encore trop tôt pour en tirer la moindre conclusion », aussi préférait-il « différer son jugement ».
Je me borne à rapporter cette remarque typiquement canopéenne. Sans faire le moindre commentaire. Pas ici, en tout cas.
J’ai précédemment dit que Canopus n’avait pas manifesté beaucoup d’intérêt pour les résultats de nos expériences sur Rohanda – ou sur n’importe quelle autre planète, au demeurant.
Tout comme nous n’avions pas compris leur attitude à la fin de la grande guerre qui nous avait opposés, nous ne comprenions pas – et tel est toujours le cas – leur indifférence envers notre travail.
Elle s’expliquait en fait par l’immense avance qu’ils maintenaient sur nous : jamais ils n’eurent quoi que ce soit à apprendre de nous. Nous autres, cependant, interprétions systématiquement leur attitude comme une volonté de nous dissimuler quelque chose : si leur orgueil les poussait à feindre l’indifférence, ils s’employaient en secret à dénicher autant d’informations que possible – sans doute même envoyaient-ils des espions dans nos territoires pour profiter gratuitement de notre labeur.
Notre disposition d’esprit nous a invariablement conduits à méjuger leurs intentions.

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C’est certainement dans « Les expériences siriennes » que l’expérimentation conduite par Doris Lessing sur les différents degrés de fiabilité d’une narration atteint son point culminant, particulièrement gratifiant pour la lectrice ou le lecteur – et c’est ce que soulignait Linda Chown dans sa conférence de 2004, « Revisiting Reliable Narration: Doris Lessing and the Politics of Perspective ». La dissymétrie des rapports de force et de finesse donne une puissance particulière (et un sel indéniable) aux véritables expériences de pensée science-fictives qui sont ici conduites par-dessus et à l’insu des « expériences siriennes », que cela concerne les questions de fin du travail et de société d’abondance (que les dirigeants comme Ambien II ne parviennent pas à résoudre avec l’intelligence et l’élégance de la Culture de Iain M. Banks), la possibilité de l’utopie frugale (rejoignant peut-être paradoxalement les préoccupations sociologiques et anthropologiques des « Dépossédés » d’Ursula K. Le Guin, six ans plus tôt), ou l’écologie politique qui s’installe peu à peu, presque subrepticement, au centre de la réflexion sous-jacente à l’œuvre fictionnelle (ce que J. Glover soulignait dans son article de 2006 dans Current Writing, déjà à propos du volume précédent : « The Metaphor of the Horse in Doris Lessing’s The Marriages Between Zones Three, Four and Five: An Ecofeminist Question? »).

C’est ici aussi que le parallèle et l’écho se font inévitables, plus encore que dans « Shikasta », avec le cycle « Élévation » de David Brin (le terme Uprising est bien employé en quelques occasions par Doris Lessing) : si les fondations de la société galactique complexe où une très grande part du prestige des espèces en présence dépend du nombre d’espèces qu’elles ont « élevées » sont posées dès le premier roman, « Jusqu’au cœur du soleil » (1980), encore quelque peu maladroit, l’envol se produit dès les deux tomes suivants, « Marée stellaire » (1983) et « Élévation » (1987). En étudiant de près les dizaines de modèles d’élévation évoqués, en détail ou en simple aperçu, par l’astrophysicien devenu superbe auteur de science-fiction, on trouverait sans peine plusieurs figures évoquant le modus operandi de Canopus, de Sirius ou de Puttiora. Même si, de l’aveu de l’auteur américain, le déclic à l’origine de sa magnifique série provient plutôt de « La planète des singes » (1963) de Pierre Boulle et des « Seigneurs de l’Instrumentalité » (1950-1966) de Cordwainer Smith, et que le traitement psychologique et génétique retenu par Brin est à la fois nettement plus scientifique et gaillardement plus flamboyant, les dimensions politique et morale des deux oeuvres ne sont pas si éloignées que l’on pourrait d’abord le croire (et c’est l’auteur Greg Bear qui notera de son côté, quelques années plus tard et devenu ami de Doris Lessing, la passion partagée de ces deux géants – et la sienne propre – pour la métaphysique cosmique de l’Olaf Stapledon de « Les derniers et les premiers » (1930) et de « Créateur d’étoiles » (1937)).

On pourrait aussi noter la proximité de certains concepts de colonisation et de domination évoqués ici, implicitement ou explicitement, avec ceux qui traversent la trilogie « Gaïa » de John Varley, contemporaine puisque publiée entre 1979 et 1984, pour s’assurer que les abîmes ouverts ici sous les pas de la lectrice ou du lecteur ont bien à voir avec les affirmations qui hantent « Les expériences siriennes », pleines d’un indéniable humour noir, évoquant assez directement le colonialisme comme un humanisme ou vantant le fardeau de l’homme sirien, discours que l’on peut toujours autant s’étonner de voir ressurgir, sérieusement, dans les années 2000 sous la plume de divers « penseurs » occidentaux.

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4. « L’invention du représentant de la planète 8 » (1982)

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Vous voulez savoir ce que nous inspiraient les Agents canopéens à l’époque de la Glace.
C’était d’ordinaire Johor qui venait, mais lui ou un autre arrivait sans prévenir – et fortuitement, selon toute apparence – pour rester plus ou moins longtemps, et durant ces agréables visites, qu’on attendait toujours avec impatience, nous donnait des conseils, nous montrait comment utiliser plus efficacement les ressources de notre planète, nous suggérait de nouveaux appareils, méthodes et techniques. Et puis partait sans jamais nous dire quand aurait lieu la prochaine visite de Canopus.
Les Agents canopéens ne différaient guère les uns des autres. Moi-même, comme mes rares congénères ayant été emmenés sur d’autres Planètes Colonisées pour y recevoir instruction et formations de diverses natures, savions qu’il fallait reconnaître à tous les fonctionnaires du Service colonial canopéen une indéniable autorité. Mais c’était là l’expression de qualités intimes, non celle de quelque position hiérarchique. Sur ces autres mondes, il était toujours aisé de distinguer les Canopéens des indigènes – une fois qu’on avait appris quoi regarder. Et cela nous rendait plus conscients de ce qu’ils apportaient à notre Planète 8.
Tout ce qui avait été planifié, construit, fabriqué sur celle-ci – tout ce qui n’y était pas naturel – l’avait été conformément à leurs spécifications. C’était à eux, à Canopus, que notre espèce devait sa présence sur ce monde. Ils nous avaient emmenés ici après nous avoir créés à partir de lignées originaires de divers mondes.
Il n’est donc pas pertinent de parler d’obéissance : parle-t-on d’obéissance lorsqu’il s’agit de revenir à sa propre origine, à son existence même ?
Ou parle-t-on de rébellion…
Une rébellion faillit advenir, à une occasion :
Lorsque Johor nous enjoignit d’encercler notre petit globe d’un haut mur épais, et nous expliqua comment obtenir des matériaux de construction qui nous étaient inconnus à l’époque. Il nous fallait mélanger dans certaines proportions bien précises des produits chimiques avec nos propres pierres locales broyées. Ériger ce mur allait mobiliser toute notre force, tous nos efforts et toutes nos ressources pendant un long moment.
Nous soulignâmes ce point : comme s’il y avait des chances que Canopus ne fût pas déjà au courant ! C’était là une… protestation, ainsi que nous l’appelions entre nous. Et telle fut la limite de notre « rébellion ». Le silence souriant de Johor nous rappela la nécessité de construire un mur.
Pour quoi faire ?
Nous allions le découvrir en temps voulu, fut sa réponse.

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Changement de décor complet, en apparence, avec le quatrième volume de la série, racontant par la voix d’un conteur professionnel (corporation dont le rôle avait déjà été amplement évoqué ailleurs, dans « Le mariage entre les zones trois, quatre et cinq ») – qui se révèlera toutefois en cours de route être loin de n’être que cela – le calvaire d’une civilisation confrontée à un brutal âge glaciaire d’une ampleur peu commune, même à l’échelle cosmique. Colonie ou protectorat de Canopus, dont l’émissaire le plus présent dans ce roman-ci est déjà une vieille connaissance pour la lectrice ou le lecteur du cycle, la Planète 8 agit ainsi à l’échelle de l’ensemble comme le terrible révélateur des limites morales et politiques de la bienveillance canopéenne – et travaille au cœur les frontières mouvantes et dangereuses entre une spiritualité de l’acceptation et une dynamique de survie. La présence d’un immense mur contre la glace et d’un hiver qui n’en finit pas d’abord de venir, plus de quinze ans avant le début du « Trône de fer » de George R.R. Martin, et dans un contexte évidemment fort différent, pourra éventuellement entraîner un sourire ému, avant que la récitation de la tragédie en cours n’impose son étrange poésie – c’est nettement celui des cinq volumes dans lequel la tonalité de la narration s’écarte le plus des habitudes adoptées par Doris Lessing pour le reste du cycle.

Mais sortons de la spéculation sociologique pour revenir à mon petit livre. Je mentirais en prétendant que j’ai aimé l’écrire ; lors de sa rédaction la neige, la glace et le froid semblaient comme m’envahir en permanence, ralentir mes pensées et processus mentaux.
À moins qu’il n’y ait eu autre chose à l’œuvre. J’ai terminé son écriture le lendemain de la mort d’une personne que je connaissais depuis longtemps – sans que me vienne alors à l’esprit l’idée de faire le lien entre les deux. La malheureuse a mis longtemps à décéder, et elle aussi avait faim, car elle refusait de manger et de boire – afin d’accélérer les choses. Elle avait 92 ans, un âge qu’elle trouvait… raisonnable pour partir.
Nous sommes loin d’en savoir suffisamment sur nous-mêmes, me semble-t-il : on pourrait se demander plus souvent si nos existences, ou certains incidents les émaillant, ne constituent pas des analogies, des métaphores ou des échos d’évolutions et d’événements arrivant à d’autres personnes – ou animaux, ou pourquoi pas forêts, roches et océans – dans ce monde qui est le nôtre, voire sur d’autres planètes ou dans des dimensions différentes.

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Comme l’avaient montré en leur temps les vertiges de l’introspection et les tentatives de l’auto-analyse, c’est toujours par le regard des autres qu’une pratique peut apparaître. Par la voix du représentant de la Planète 8, un décalage à l’intérieur du décalage se produit, et le paternalisme spiritualiste canopéen semble à son tour bien nu, après son triomphe apparent dans « Les expériences siriennes ». Même si la pratique coloniale ne semble pas être le sujet principal et direct de ce quatrième volume, il contribue ainsi hautement à l’entreprise jamais totalement achevée de Doris Lessing, notée brillamment par exemple dans le « Postcolonialism: Zimbabwe to Star Wars » d’Anthony Chennells et Debra Raschke en 2001. Si l’on explore aussi ici, comme en passant, les fonctions sociales et politiques de la littérature de voyage, d’une manière subtile que ne renierait sans doute ni Nicolas Bouvier ni l’Emmanuel Ruben de « Dans les ruines de la carte », l’autrice nous offre peut-être avant tout une expérience de mise à l’épreuve de l’intellection spinoziste de la nécessité, patiemment nourrie d’une passion pour le récit d’expédition arctique ou antarctique (passion qu’elle détaille dans la postface de ce volume-ci, comparant avec ferveur les mérites et les failles de Scott, d’Amundsen et de Shackleton, par exemple). Démontrant dans les creux du récit une singulière résonance avec la belle formule (beaucoup plus récente) de John Le Carré, à propos de Joseph Conrad et de ses héros faillibles, il s’agit aussi d’éprouver la justesse ou la partialité d’une méditation telle que : « La discussion n’enseigne rien aux enfants ou aux jeunes, nous avions appris cela de Canopus. Seul le temps et l’expérience y parviennent ».

 « Conscients qu’il nous fallait de tels moments de révélation pour que nos transformations intérieures se conforment aux changements extérieurs » : « L’invention du représentant de la planète 8 », parmi les cinq volumes de « Canopus dans Argo : Archives », est sans doute celui qui prend le plus à cœur le leitmotiv de l’usage intime et politique de la science-fiction revendiqué avec force par Doris Lessing.

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5. « Les agents sentimentaux de l’empire volyen » (1983)

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Klorathy, depuis la planète indépendante Volyen, à Johor, sur Canopus
J’ai demandé à quitter Shikasta – pour me retrouver sur un monde dont la caractéristique dominante est la même que sur Shikasta. Fort bien ! Je vais supporter ce mandat jusqu’au bout. Mais je vous avise par la présente, formellement, de mon aspiration à être envoyé, lorsque j’en aurai fini ici, sur une planète aussi arriérée, éprouvante que vous le souhaiterez, mais dont les populations ne semblent pas souffrir en permanence de démence autodestructrice.
Venons-en maintenant à mon rapport initial. Cela fait cinq V-années que je me trouve ici, et je peux confirmer certains rapports récents selon lesquels notre agent Incent aurait été victime d’une attaque de Rhétorique – ce qui n’a rien d’inhabituel, après tout, ni de forcément malvenu si l’on considère cela comme une vaccination contre pire encore -, mais malheureusement il ne s’en est pas remis, et souffre toujours d’un état résistant de Rhétorique Ondulante.
Il a succombé aux ruses de Shammat voilà dix V-années, rapportant ses réactions dans une lettre que je joins à la présente. Veillez s’il vous plaît à ce qu’elle parvienne aux Archives.
(Lettre d’Incent à Klorathy)
Je ne lui ai rien répondu, mais s’il avait démissionné je lui aurais bien entendu demandé de reconsidérer sa position. Il n’en a rien fait, cependant. J’ai entendu dire qu’il s’était rapproché des forces rebelles de Volyendesta, suffisamment pour être blessé au bras et hospitalisé dans la foulée. Puisqu’il était prévu que je passe par le système volyen, j’ai décidé d’en profiter pour lui rendre visite.
Volyen elle-même bouillonne d’émotions de toutes sortes, de même que ses quatre colonies – à te point que je n’avais nulle part où placer Incent afin qu’il se dérobe au stimulus des mots assez longtemps pour retrouver son équilibre. Non, il me fallait soit le renvoyer chez lui, sur Canopus, en préconisant de le déclarer inapte au Service Colonial, ce que j’étais réticent à faire – vous le savez, je répugne toujours à gaspiller l’expérience de jeunes fonctionnaires susceptibles de s’endurcir sur le long terme -, soit considérer cela comme un cas dans lequel il faut se montrer patient.
Nous pouvons bien sûr choisir de le soumettre à la Cure d’Immersion Totale, mais cela ressemble quand même à une mesure de dernier recours. En attendant, il reste à l’hôpital.

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Le dernier volume du cycle a été présenté à l’occasion par Doris Lessing elle-même comme « le plus proche d’une franche satire ». Cette formule tombe bien entendu juste, mais « Les agents sentimentaux de l’empire volyen » propose aussi bien davantage à la lectrice ou au lecteur. Donnant à voir la face cachée (ou plutôt la face la plus machiavéliquement stalinienne, mise en scène par la sincère communiste revenue des errances soviétiques après 1956) de l’empire sirien, dont le progressisme agencé raconté par Ambien II dans « Les expériences siriennes » se révèle alors pleinement comme la tendance minoritaire qu’il était, ce récit canopéen des menées de diverses factions dans le petit système planétaire de Volyen se révèle en critique radicale d’une tentation romantique de la politique, et plus encore en questionnement sans relâche des pièges du langage. Il est en conséquence parfaitement logique que le « 1984 » de George Orwell, comme le « Lingua Tertii Imperii » de Victor Klemperer, aient été évoqués par la critique littéraire, tant la maladie rhétorique, convoyée par les révolutionnaires professionnels, les agents provocateurs et toutes sortes d’espions et de prêcheurs, domine ce roman de conclusion technique.

Je me suis rendu directement à l’Hôpital des Maladies Rhétoriques. Sur les conseils d’Ormarin, que l’agent 23 s’est montré prompt à écouter, on l’appelle ici l’Institut d’Études Historiques. J’arborais l’apparence d’un conférencier venu visiter les lieux pour juger de l’opportunité d’y prendre un rendez-vous.
Le site a été choisi, après consultation de leurs géographes, pour offrir le maximum d’occasions de stimulation naturelle. Il s’agit d’une courte péninsule vallonnée située sur une côte orageuse, où l’océan ne cesse de rugir avec tumulte, et où l’effet de la lune joue pleinement. Juste derrière elle, le continent offre, à des distances raisonnables, des terrains des plus contrastés. D’un côté s’élèvent des montagnes aussi grandioses que sinistres, remplies de tombes d’alpinistes par trop ambitieux. De l’autre s’étendent de vastes et anciennes forêts, qui garantissent l’émergence de pensées profondes sur le vieillissement, le passage du temps, l’inévitable déclin. Et, se déployant presque jusqu’à l’hôpital lui-même, une crête de sable stérile, rocheuse, qui, si on la suit, conduit aux prémices d’un désert tantôt brûlant tantôt glacé, lugubre, torride et hostile, rempli d’escarpements soulignant des cieux parfois écarlates, parfois lilas, souvent d’un jaune sulfureux, mais toujours changeants ; il y a là tellement de sables, de schistes, de graviers et de poussières déplacés en permanence d’un endroit à l’autre par des vents capricieux que cela génère automatiquement des réflexions sur la futilité et la vanité du moindre effort – ce qui conduira, si le malade persiste à marcher tant bien que mal sur des os séchés, des morceaux de bois qui appartenaient jadis à des forêts, des restes de navires (car ce désert était autrefois, fortuitement, le lit d’un océan), ainsi que des rochers dans lesquels on peut trouver ensevelies les empreintes d’espèces depuis longtemps éteintes, à une réaction fort satisfaisante, et des plus salubres. C’est ce que notre Agent 23 a appelé la Loi de l’Inversion Instantanée – elle décrit ce qui se passe quand, pour reprendre les propres mots des indigènes, « il y a trop d’une bonne chose ». Cela provoque un raidissement intérieur, empreint d’obstination, qu’ils expriment ainsi : Et alors ? Il faut bien manger !

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Les paroles et leurs conséquences, l’excitation par les mots, la face sombre de la ferveur militante : en suivant avec ironie le travail de Canopus sur les pièges de l’empathie et de l’observation participante (qui hantait déjà les quatre tomes précédents), Doris Lessing procède à une soigneuse et néanmoins endiablée miniaturisation des mises en abîme effectuées dans « Shikasta » et dans « Les expériences siriennes ». Résonnant aussi bien avec « La zone du dehors » d’Alain Damasio qu’avec la « Théorie de l’agir communicationnel » de Jürgen Habermas ou « Les jeunes gens » de Mathieu Larnaudie, « Les agents sentimentaux de l’empire volyen », en miroir du procès symbolique infligé au colonisateur terrien dans le premier volume, inscrit en son centre névralgique un véritable procès (prenant pourtant place au beau milieu d’une invasion militaire) contre les structures et les modes de formation des citoyens comme des élites auto-proclamées, mettant sur la sellette, de manière rusée et criante, l’absence d’enseignement psychologique et anthropologique qui permettraient aux superstructures idéologiques de toutes, de tous, de chacune et de chacun, enfin, d’agir à bon escient.


Robert Alter, dans le New York Times en 1981, à l’occasion de la parution des « Expériences siriennes », saluait avec crainte et respect le « mode visionnaire » désormais pleinement activé chez Doris Lessing. Malgré une tendance au didactisme, incarnée dans des personnages prompts à la discussion animée et aux exposés souvent douteux (l’objectivité variable et toujours questionnable de toutes les narratrices et de tous les narrateurs de « Canopus dans Argo : Archives » est un délice en soi), la complexité et l’intrication de la machine de guerre intellectuelle déployée au fil de ces 1 429 pages force l’admiration.

Müge Galin (« Between East and West – Sufism in the Novels of Doris Lessing », 1997), Paulina Kamińska (« Science-fictionalization of trauma in the works of Doris Lessing », 2016), Clare Hanson (« Doris Lessing in Pursuit of the English, or, No Small, Personal, Voice », 1990), Katherine Fishburn (« The Unexpected Universe of Doris Lessing: A Study in Narrative Technique », 1985), et davantage encore Phyllis Sternberg Perrakis (« The Marriage of Inner and Outer Space in Doris Lessing’s Shikasta », 1990, et « Touring Lessing’s Fictional World », 1992, tous deux dans la formidable revue Science Fiction Studies), pour ne citer que quelques-unes des chercheuses et critiques s’étant penchées de près sur ce monstre à facettes, ne s’y sont pas trompées : « Canopus dans Argo : Archives » nous offre un somptueux léviathan, capable de parcourir des registres extrêmement variés, développant les ruses des diverses langues de bois pour les passer au filtre d’une ironie souveraine, et ainsi nous pousser, sans relâche, à toujours reconsidérer ce que nous lisons, entendons et éprouvons, au carrefour personnel de l’intime et du politique.

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Les mariages des zones trois, quatre et cinq

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L’invention du représentant de la planète 8

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Doris Lessing en mars 1982

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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