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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Rêves arctiques » (Barry Lopez)

Un exceptionnel tour d’horizon, intense et stimulant, de l’écologie de l’Arctique et de son histoire.

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Publié en 1986 (et lauréat du National Book Award américain cette année-là), traduit en français en 1987 par Dominique Dill chez Albin Michel, puis retraduit en 2014 par Dominique Letellier chez Gallmeister, les « Rêves arctiques » de Barry Lopez sont sans doute l’un des plus complets et des plus beaux exemples de nature writing, dans toute sa puissance, et bien au-delà, que je connaisse.

Infatigable marcheur et visiteur, accompagnateur de très nombreux scientifiques sur le terrain au fil des années, doté d’une formidable capacité d’assemblage et de synthèse des données, à la fois rigoureux et désireux de projeter du sens sur les faits, Barry Lopez offre ici une somme exceptionnelle sur l’Arctique, principalement de l’Alaska, du Canada et du Groenland, mais offrant quelques excursions ponctuelles en Laponie et en Sibérie, opérant globalement sur le même terrain d’enquête et de jeu que les photographies du « Nomad » (2011) de Jeroen Toirkens et Jelle Brandt Corstius.

Dans l’Arctique, les arbres sont nimbés d’une aura d’endurance implacable. La section du tronc d’un saule de Richardson pas plus gros que le doigt pourra montrer, à la loupe, plus de deux cents cercles de croissance annuelle. La plupart du temps, la toundra semble dégarnie d’arbres alors qu’elle est souvent couverte d’un épais tapis de saules et de bouleaux très petits et très vieux. On se rend compte soudain que l’on marche sur une forêt. (…)

Si donc, à la fin de notre voyage, face à la toundra, nous regardions la liste des créatures adaptées à l’Arctique en nous demandant pourquoi elle est si courte, nous n’aurions qu’à lever les yeux vers cette étoile jaune qui brûle avec bienveillance dans le ciel bleu de l’été. C’est la lumière du soleil, toujours la lumière du soleil, qui importe le plus. Comme facteur de limitation de la vie, elle l’emporte même sur la température. La principale raison pour laquelle il y a si peu d’espèces ici, c’est que trop peu d’entre elles ont un processus métabolique ou un mode de croissance qui peut s’adapter à une luminosité si faible. (En second lieu, beaucoup de créatures à sang chaud ne peuvent conserver assez de chaleur pour survivre dans le froid extrême.) Sur les quelques 3 200 espèces de mammifères que nous aurions pu rencontrer en remontant vers le nord, nous n’en trouverions guère que 23 capables de vivre au-delà de la ligne des arbres dans ce désert froid et si pauvrement éclairé. Sur quelque 8 600 espèces d’oiseaux, seules six ou sept – grand corbeau, harfang des neiges, lagopède alpin, sizerin blanchâtre, gerfaut, mouette de Ross et mouette blanche – passent l’hiver dans le Haut-Arctique, et il n’y en a que 70 qui viennent dans le Nord pour se reproduire. Sur les innombrables espèces d’insectes, on n’en trouve que 600 dans l’Arctique. Et sur environ 30 000 espèces de poissons, moins de 50 ont trouvé le moyen de vivre ici.

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À partir des froides réalités géographiques, géologiques et physiques, Barry Lopez nous propulse aux côtés intimes de quelques-uns des animaux familiers des lieux, qu’il utilise comme chevilles ouvrières pour nous faire saisir au plus près les complexes et néanmoins robustes équilibres qui caractérisent ce milieu si particulier – et si extrême. Avec chacun leur chapitre, le bœuf musqué (qui, malgré ce nom commun dans presque toutes les langues contemporaines, est en fait un caprin – une sorte de chèvre, quoi !), l’ours blanc et le narval deviennent ainsi nos précieux éclaireurs dans la compréhension d’une éthologie qui toujours se dérobe, mais qui en chemin dévoile beaucoup de notre propre imagination et de notre propre désir (c’est d’ailleurs le sous-titre d’origine de l’ouvrage : « Imagination et désir dans un paysage nordique »).

Dans la mesure où l’humanité peut contourner les lois de l’évolution, il lui incombe, disent les biologistes, de créer une autre loi à laquelle obéir si elle veut survivre et ne pas épuiser sa base de subsistance. Elle doit apprendre à restreindre ses désirs. Elle doit inventer d’autres moyens plus sages de se comporter vis-à-vis de la Terre. Elle doit devenir plus attentive aux impératifs biologiques du système de protoplasmes dépendant du soleil, et dont elle dépend à son tour. Elle le fera non par manque d’imagination, mais parce que tel est l’accomplissement de cette sagesse à laquelle elle aspire depuis des siècles. Ayant pris en main son propre destin, elle doit maintenant appliquer son intelligence critique à la façon dont elle peut limiter ses prétentions.

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Tout au long de l’ouvrage, par petites touches intenses plutôt que par longs exposés, Barry Lopez questionne notre sagesse collective. Montrant joliment, dans les chapitres consacrés à l’histoire de l’exploration de l’Arctique, de la découverte progressive de sa géographie et – beaucoup plus tardivement – de son écologie propre (et emblématique), la part de création fantasmatique qui s’y est longtemps développée – et rejoignant ainsi le beau travail d’Emmanuel Hussenet dans son « Rêveurs de pôles – Les régions polaires dans l’imaginaire occidental » (2004) -, il ne cède à aucun moment à une dénonciation systématique de l’impact désastreux de l’avidité industrielle sur ces régions qui peuvent encaisser beaucoup de la part de la nature, mais qui sont particulièrement fragiles face à la lourde main du poseur de pipelines, du mineur et du gérant de plateforme pétrolière. Distillant de nombreux exemples du court-termisme qui préside hélas presque toujours au « développement » (et résonnant ainsi, dans la profondeur du réel, tant avec la fabuleuse fable polaire qu’est « Les fusils » de William T. Vollmann qu’avec les travaux science-fictifs de Kim Stanley Robinson, « SOS Antarctica » et « La trilogie climatique », mais aussi, plus curieusement, « Trilogie martienne »), il nous offre une singulière immersion dans le conflit toujours moins larvé entre la vision dominante d’un monde hostile à plier à notre volonté, quoi qu’il en coûte, et celle, toujours minoritaire, d’une quête scientifique et humaine où l’harmonie et la bienveillance auraient toute leur place.

Les Esquimaux ne préservent pas cette intimité avec la nature sans payer un certain prix. Quand j’ai réfléchi aux différences entre eux et les hommes de ma propre culture, j’ai compris qu’ils ont plus peur que nous. Dans leur vie quotidienne, ils ont davantage de raisons d’avoir peur. Ils n’éprouvent pas une peur débilitante comme celle de se voir précipités de leur umiak dans l’eau froide. Ils ont peur parce qu’ils acceptent totalement ce que la nature comporte de violence et de tragique. C’est une peur liée au fait qu’ils savent que les événements soudains et cataclysmiques font autant partie de la vie, du fait de vivre réellement, que les moments où l’on s’arrête pour contempler quelque chose de beau.

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Livre fascinant, qui convoque avec aisance et fluidité une impressionnante masse de données fort joliment jointoyées pour le plaisir de la lecture et de la découverte – mais aussi en filigrane une bonne part de la fiction prenant pour cadre ces espaces apparemment désolés, « Rêves arctiques » offre peut-être surtout une exceptionnelle leçon d’anthropologie, historique (dans les nombreux exemples de mépris à l’égard de populations autochtones témoignant pourtant, notamment, d’une intime compréhension du fonctionnement de leur milieu, même sans arsenal scientifique officialisé) et prospective (dans la réflexion permanente, au fil des pages, quant à la capacité de l’espèce humaine à maîtriser ou non ses pulsions de domination et d’exploitation). Une grande lecture, indispensable, et pas du tout réservée, loin de là, aux amoureuses et aux amoureux du froid et de la glace.

En me redressant, je crois apercevoir mon propre désir. C’est comme si j’avais trouvé le paysage et les animaux au bout d’un rêve. Les limites du paysage réel se confondent avec celles d’un lieu que j’avais rêvé. Mais ce que j’avais rêvé n’était qu’une esquisse, une belle esquisse de lumière. Je me dis que le travail continuel de l’imagination, qui tend à unifier le monde réel et le monde rêvé, est une expression de l’évolution humaine. Le désir conscient est d’atteindre un état, même provisoire, qui serait, comme la lumière, sans limites, enrichissant, imprégné de sagesse et de création, un état dans lequel on aurait absorbé jusqu’à cette noirceur même qui, auparavant, était un signe perpétuel de défaite.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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