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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « A Woman of the Iron People » (Eleanor Arnason)

Un très beau roman de premier contact, d’anthropologie et de questionnement politique des normes sociales.

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RELECTURE, TOUJOURS EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE

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Publié en 1991, le deuxième roman d’Eleanor Arnason obtint la même année le premier James Tiptree Jr. Award, le prix de science-fiction couronnant les œuvres qui questionnent le plus décisivement les notions de genre et leurs implications sociales apparentes, ainsi que le Mythopoeic Award, sans doute la récompense la plus crédible en matière de mythographie appliquée à la fiction.

Roman en apparence relativement classique d’un « premier contact » entre une humanité issue de la Terre et une civilisation « extra-terrestre », « A Woman of the Iron People » use avec efficacité de ses techniques narratives pour renverser les perspectives et brouiller allègrement les perceptions, sans jamais sacrifier la clarté du récit et du propos.

Double roman, « A Woman of the Iron People » parallélise le récit de Nia, qui se demande sincèrement si elle est « perverse », dans cette société pré-industrielle matriarcale où « l’amour » entre un homme et une femme n’existe pas, et de Lixia, jeune anthropologue de terrain qui fait partie de l’équipe de reconnaissance envoyée à la surface de cette première planète habitée et habitable rencontrée par son expédition partie deux siècles plus tôt de la Terre.

Très souvent comparée à Ursula K. Le Guin – tout particulièrement à celle qui écrivit « La main gauche de la nuit » (1969), prix Hugo et Nebula, Eleanor Arnason excelle à entraîner sa lectrice ou son lecteur dans une découverte subtile et sophistiquée d’une société radicalement différente, où il sera rappelé à juste titre qu’ici, c’est l’humain qui est l’ « alien », d’une société dont l’ensemble du fonctionnement social, rudimentaire sous bien des aspects et complexe sous bien d’autres, s’écarte résolument du nôtre, par une conception sociale étrangère des rapports de sexe, d’amour et de reproduction. Sans doute moins spéculative (mais aussi plus ramassée et plus humoristique par moments) que l’approche souvent austère de son illustre devancière californienne, la démarche retenue par la New-Yorkaise est sans doute encore plus précise dans son questionnement de l’observation participante, de l’impact sur une société de sa rencontre d’une autre, selon qu’elle soit plus ou moins avancée technologiquement, et des dilemmes que suppose nécessairement le fait même d’accepter d’interagir.

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Raffinement supplémentaire loin d’être gratuit, faisant écho aux instructions détaillées en cas de premier contact, joliment technico-administratives, qui servent d’introduction au roman, Eleanor Arnason a fait de son vaisseau d’exploration terrien l’avant-garde scientifique d’une société post-capitaliste, utopie environnementale ayant eu à cœur de réparer les dégâts écologiques et sociaux de deux siècles de déchaînement des avidités sur Terre, équipage au sein duquel cohabitent globalement harmonieusement Russes marxisants post-soviétiques, Américains libertaires, ou encore Chinois marxisants et taoïstes, pour de savoureuses discussions politico-historiques, liées à la manière même de prendre les décisions collectives autour de ce premier contact, en quelques scènes qui peuvent rappeler le Kim Stanley Robinson de « S.O.S. Antarctica » ou de la « Trilogie Martienne », par exemple.

Derek coupa la radio. « As-tu remarqué à quel point Eddie utilise la première personne du singulier ? Quand il parle, il est celui qui prend toutes les décisions et porte toutes les responsabilités, sans aide de la part du reste du comité. »
« Je, moi, mon mien –
Chacun est un signe du malin. »
« C’est ce que nos sorciers avaient coutume de nous dire. Guettez ces mots, disaient-ils. Si une personne les utilise trop souvent, ou y place trop d’importance, alors elle est en train de tomber dans le puits de l’ego. Et c’est une situation dangereuse. Vous pourriez bien être face à un avide ou à un dingue de pouvoir. (Traduction improvisée)

Malgré quelques scènes un peu longues et répétitives d’exploration de la faune et de la flore locales (je dois reconnaître que ce n’est pas l’exercice d’imagination que je préfère dans la science-fiction, tous auteurs confondus), malgré une potentielle naïveté politique (qui apporte aussi une bienvenue bouffée de fraîcheur idéaliste – mais néanmoins lucide – dans un genre qui en manque parfois singulièrement), Eleanor Arnason offre à sa lectrice et à son lecteur une fiction captivante, audacieuse dans ses questionnements psychologiques et sociaux, passionnante par l’épaisseur réelle de ses personnages principaux, qui ne se contentent pas du tout d’être les ectoplasmes porteurs de thèses que trop d’émules de la grande Ursula K. Le Guin ont souvent maladroitement créé en littérature. Il reste toujours aussi inexplicable pour moi, à ce jour, qu’aucun éditeur français n’ait entrepris la traduction de ce beau roman.

Ce qu’en dit (en anglais) John Garrison dans Strange Horizons est ici.

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Eleanor Arnason

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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