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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La Côte Dorée » (Kim Stanley Robinson)

Le roman du comté californien d’Orange, entre complexe militaro-industriel et contre-culture errante, comme un futur malsain où seule la poésie peut encore rendre un peu de couleur à la vie.

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RELECTURE

la cote dorée

Publié en 1988, traduit en français dès 1989 par Emmanuel Jouanne chez J’ai Lu, le quatrième roman de Kim Stanley Robinson, le deuxième de la souple « trilogie californienne » qui propose trois visions différentes de futurs possibles ancrés dans le comté d’Orange, au sud de Los Angeles, offre au lecteur – qui accepte ce regard sur 2027 – à la fois une incursion dans les arcanes des grands programmes d’armement du complexe militaro-industriel américain (le comté d’Orange est le premier employeur aéronautique militaire des États-Unis depuis fort longtemps), une réflexion légèrement désabusée sur la force très relative de la contre-culture et des drogues récréatives illégales (le comté d’Orange fut aussi considéré à certaine époque comme le premier producteur de molécules hallucinogènes synthétiques), et un magnifique regard poétique, construit sur l’histoire locale et globale, sur la manière dont certaines formes d’urbanisation modifient en profondeur les êtres humains qui y sont exposés.

C’est en parcourant récemment les formidables chapitres socio-historiques de la « City of Quartz » de Mike Davis que j’ai été pris d’une irrépressible envie de relire presque séance tenante ces 530 pages qui en formaient dans mon souvenir comme le pendant onirique et romanesque, attaché au point aveugle de l’historien californien qu’est le comté d’Orange, souvent mentionné (en particulier lors des nombreux épisodes de fragmentation immobilière) mais jamais décrypté comme l’est le comté de Los Angeles.

Dès cette époque, l’écriture et la construction caractéristiques de Kim Stanley Robinson, qui se déploieront avec tant de brio dans la « Trilogie martienne » et dans les romans ultérieurs, commencent à être bien en place : fils narratifs multiples soigneusement enchevêtrés mêlant aussi bien informations factuelles issues des média que flux de conscience des protagonistes (l’auteur a plus d’une fois confessé sa fascination pour la trilogie « U.S.A. » de Dos Passos et donc, bien entendu, pour le « Tous à Zanzibar » de John Brunner), dialogues souvent brutaux, personnages capables de lucidité et d’ironie, travail incessant pour dissimuler le didactisme presque inévitable de certains thèmes dans des dialogues ou des flux narratifs laissant un réel travail (jouissif) au lecteur, arrière-monde poétique pouvant réapparaître si une opportunité, même ténue, lui est fournie.

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Dans la foule de protagonistes émerge une famille nucléaire, les McPherson, qui donne accès aux deux microcosmes passés à la loupe par l’auteur : collègues du père, Dennis McPherson, les cadres dirigeants de la firme LSR, acteur majeur des programmes électroniques de « guerre des étoiles », et les amies et amis de Jim McPherson, le fils, acteurs plus ou moins underground d’une contre-culture et d’un repli dans les marges qui apparaît en filigrane comme la seule véritable solution, aussi faible soit-elle, laissée par les parents – de cette classe moyenne et supérieure aisée qui « fait » le comté d’Orange – à leurs enfants déroutés par ce qu’est devenu leur monde, et leur vie. Et c’est Jim McPherson, passionné d’histoire locale, véritable Mike Davis jeune incarné dans le roman, qui, en quête de sa vocation d’écrivain jusque-là fuyante, trouvera peut-être incidemment un moyen de réouvrir un portail poétique enfui.

Pasztor

Profitant de sa plongée dans les méandres corrompus de l’U.S. Air Force et de l’industrie aérospatiale américaine (les grands scandales de l’ère Reagan, traités par exemple avec acuité dans le « When the Pentagon Was for Sale » d’Andy Pasztor, sont encore tout proches au moment de la parution du roman), Kim Stanley Robinson nous offre aussi, à la manière d’un Jean-Marc Agrati mais sous une forme bien différente, une méditation mélancolique et néanmoins fouillée sur le devenir de l’ingénieur.

Un très grand roman, annonçant déjà l’ampleur des travaux suivants de l’auteur, sachant utiliser toutes les ressources du genre science-fictif pour traiter du « ici et maintenant » habillé d’ « ailleurs et demain ».

MBU

« Dennis McPherson entre dans son bureau un matin, simple saut pour passer prendre le courrier avant de foncer à White Sands, Nouveau-Mexique, pour superviser un essai du V.P.D., désormais baptisé Abeille-Tempête. Il trouve une note lui enjoignant de monter voir Lemon. Son pouls s’accélère à mesure que l’ascenseur s’élève. Il ne s’est passé qu’une semaine depuis que Lemon a piqué une de ses crises, martelant son bureau et devenant tout rouge et hurlant en s’adressant directement à McPherson : « Vous faites votre boulot trop lentement ! Vous êtes un putain de pinailleur de perfectionniste, et je ne le tolérerai pas ! Je ne veux pas de traînards dans mon équipe ! Il s’agit d’une guerre comme toutes les autres ! On passe à l’offensive quand l’occasion se présente, et on y va jusqu’au bout ! Je voulais voir cette proposition pour Abeille-Tempête HIER ! Et ainsi de suite. Lemon aime faire sauter les verrous de temps à autre, tous ceux qui travaillent pour lui sont d’accord là-dessus. Ce n’est pas pour ça que McPherson apprécie davantage la chose. Lemon n’est plus ingénieur depuis si longtemps que des petits problèmes comme le poids ou le voltage ou la fiabilité ne signifient plus rien pour lui. Ce sont là des choses dont il laisse aux autres le soin de s’occuper. En ce qui le concerne, c’est rentabilité, calendriers, élan de l’équipe, look de celle-ci. C’est l’intrépide dirigeant de l’équipe, le petit Führer de son petit Reich en conserve. Si le projet était le mouvement perpétuel, il continuerait de beugler à propos de délais, de prix de revient, de relations publiques,… »

Kim-Stanley-Robinson (Nisbet Wylie)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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