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Je me souviens

Je me souviens de : « État dynamique des stocks » (Alain Wegscheider)

Améliorer l’efficacité de son trafic d’êtres humains avec des consultants en supply chain management. Drôle et glaçant.

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Etat dynamique des stocks

Depuis 1995, approximativement, je collecte, disons à mes heures perdues, toute une littérature qui établit une sorte de pont entre mes préoccupations professionnelles de ces trente dernières années et mes passions littéraires et philosophiques. Littérature sur l’objet « entreprise » donc, tant du côté de l’héritage critique et caustique d’un emblématique René-Victor Pilhes (« L’imprécateur », 1974) que, par exemple, vers les explorations alternatives d’un Bruce Sterling (« Les mailles du réseau », 1988) ou d’un Kim Stanley Robinson (« SOS Antarctica », 1997) pour ne citer que deux exemples d’auteurs de science-fiction capables de se pencher avec brio et inventivité sur ces réalités.

C’est en 2003 que je tombai ainsi quasiment par hasard sur ce troisième roman d’Alain Wegscheider, publié chez Calmann-Lévy cette même année. Lui-même consultant, dans le civil, en systèmes d’information pour de grands groupes industriels, l’auteur utilise avec un grand brio sa connaissance détaillée du consulting technique contemporain, particulièrement dans les domaines logistique et informatique, pour déployer avec crédibilité (ce que trop d’écrivains ratent dans le domaine, faute de compétence, pour n’offrir in fine que des farces caricaturales à peine drôles) une histoire de boss mafieux souhaitant améliorer l’efficacité de ses filières de traite des êtres humains, et requérant pour cela les services d’une entreprise spécialisée, qui dépêche sur place deux de ses collaborateurs, dévoués et opiniâtres, mais au demeurant fort peu doués.

Roberto ne comprenait plus rien. Il avait compté et recompté, et il commençait à en avoir assez :
– On en a combien, du coup ? Trente-deux ou trente-trois ?
– Ils étaient trente-trois quand on a compté la première fois. Et maintenant, on en a trente-deux. Je comprends pas.
Simon avait répondu en marmonnant. Il lui semblait que des gens avaient changé de place pendant l’inventaire, mais comment savoir ? On ne voyait rien sur le quai plongé dans l’obscurité et en plus, ils se ressemblaient tous.
– Et je note quoi sur le bordereau ? s’énerva Roberto.
Il était tard. Sa femme était à l’hôpital avec une fracture du bassin. On rigolait dans son dos à cause de la danse sur la table et du savon que Daniel lui avait passé pour avoir gâché sa soirée. Alors forcément, il était nerveux.
– Je ne suis pas sûr, reprit Simon. Sur le papier, il y a marqué dix-neuf gars et seize filles. Et on n’en a pas assez dans les deux cas, parce que dix-neuf et seize font… trente-cinq.
– Et informatiquement, on en a trente. Cinq décès ont été enregistrés depuis le départ. Le container a chuté de plusieurs mètres à Bangkok.
– C’est pour ça qu’ils boitent tous. Ça fait deux fois. Elle est merdique, cette filière.
– T’inquiète pas. C’était une de leurs dernières livraisons. Daniel a trouvé d’autres fournisseurs. Des Géorgiens. Au niveau Qualité, d’après lui, ça n’a rien à voir avec les Chinois… Bon, j’en ai marre. Je suis fatigué. On compte une dernière fois. Le premier qui bouge, je le refous à la mer.

Cocktail détonant réussi, donc, à la fois très glaçant et très drôle, mise en abîme faussement joyeuse et redoutablement crédible des techniques de management appliquées à la marchandisation efficace de tout ce qu’il est possible d’imaginer, fût-ce pour lors illégal. Une belle réussite, qui sera sublimée sous une autre forme, cinq ans plus tard, d’une écriture encore plus affûtée, par le « Génie du proxénétisme » de Charles Robinson.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici, et la règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » est .

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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