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Général

Mes lectures les plus marquantes en 2014

Vingt-deux titres qui auront marqué, d’une manière ou d’une autre, mon année 2014.

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On peut discuter sans fin de l’intérêt ou de la pertinence des « palmarès de fin d’année ». Le pratiquant à titre plus ou moins personnel depuis 2006, je trouve malgré tout l’exercice utile, car il me force à jeter un œil dans le rétroviseur, et à me demander, même si c’est très « à chaud », pourquoi certaines lectures me marquent, à un instant donné, davantage que d’autres. L’exercice est ainsi éminemment personnel, chaque lectrice et chaque lecteur s’appuyant sur un corpus différent et une histoire qui lui est propre pour nourrir sa lecture de n’importe quel ouvrage.

Il est évidemment artificiel d’extraire 22 titres parmi les 318 lus (et commentés sur ce blog) en 2014. Ma première sélection comportait 54 titres, la deuxième en conservait encore 37, et pour aboutir à ce « presque Top 20 », il fallait éliminer de fort belles lectures de l’année. Subjectif, donc, c’est certain, ce choix est aussi temporaire : il n’est pas rare qu’au bout de quelques années, une lecture apparaisse rétrospectivement moins puissante, ou moins originale, tandis qu’un nouveau regard (ou un changement chez moi, tout simplement) fait ressortir avec plus d’acuité un livre qui avait alors été écarté, fût-ce de bien peu.

J’espère qu’en l’état, cette petite liste peut aussi permettre aux lectrices et lecteurs de ce blog de disposer ainsi d’un (très) rapide résumé de mon année, et de mieux éclairer le type de subjectivité qui est la mienne dans mes notes de lecture au fil de l’eau.

Par ailleurs et pour mémoire, je n’ai pas inclus les éventuels quelques livres tout récents que j’ai pu lire en 2014 mais qui ne seront disponibles en librairie qu’en janvier 2015 (tout particulièrement ceux de Max Blecher, Fabien Clouette et Sylvain Coher).

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Emmanuel Adely, « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la Terre ait porté » (2014) : parce qu’un dantesque monologue intérieur, condensant le surentraînement, l’adrénaline, le prosaïsme consumériste le plus banal, le christian metal et le jeu vidéo FPS, fût-ce dans le crâne d’un soldat des forces spéciales en route pour abattre Ben Laden, en dit infiniment et redoutablement sur notre monde.

Edyr Augusto, « Moscow » (2001) : parce que dans le regard d’un « mauvais garçon » brésilien, psychopathe halluciné, se révèle sans effets spéciaux une terrifiante banalité du mal, personnel et social.

Pierre Bergounioux, « Le récit absent/Le baiser de sorcière » (2010) : parce qu’en une écriture concise et quasiment poétique se conjuguent miraculeusement l’essai historique de grande ampleur et l’analyse du cas concret d’un équipage de char soviétique en 1945.

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Mircea Cărtărescu, « Orbitor » (1996) / « L’œil en feu » (2002) : parce que la réécriture flamboyante et onirique d’une enfance et d’une jeunesse roumaines déploie ici tout le pouvoir foisonnant de l’imagination et de la langue.

Brian Evenson, « La langue d’Altmann » (1994) : parce que plus varié et plus savoureux que les grandes réussites macabres et résolument aberrantes des courts romans de l’auteur, ce recueil de nouvelles atteint plusieurs fois une quasi-perfection dans son écriture, et un étonnant pouvoir d’évocation insensée.

Vassili Golovanov, « Éloge des voyages insensés » (2002) : parce que rarement tropisme arctique, anthropologie, élucidation du sens du fait de voyager et saisie d’un moment historique à retentissement personnel (la fin de l’Union Soviétique) auront été aussi magnifiquement assemblés et mis en résonance.

Gabriel Josipovici, « Goldberg : Variations » (2002) : parce que ces variations musicales détournées avec une immense subtilité et une maîtrise proprement extraordinaire réussissent à dire le mystère de la création littéraire dans tout son foisonnement culturel, historique, géographique et simplement humain.

Alban Lefranc, « Si les bouches se ferment » (2014) : parce que beaucoup trop rares sont les romans ou les biofictions qui parviennent à saisir l’essence, les racines et les contradictions de la révolte, de la révolution et du terrorisme urbain occidental, dans le cas d’espèce emblématique de la Fraction Armée Rouge allemande, et à le faire d’une écriture lucide et poétique à la fois.

David Peace, « Le quatuor du Yorkshire » (1999-2002): parce que rendre compte de la mutation d’un monde et de la disparition programmée des humains de la « vieille industrie » européenne, tout en inscrivant dans chaque phrase de chaque protagoniste l’obsession et la névrose engendrées par la frénésie marchande et individualiste ressemblait à un pari impossible, et que cette authentique saga policière le réussit haut la main.

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David Peace, « Rouge ou mort » (2013) : parce que ce roman réédite l’exploit quinze ans plus tard, en utilisant avec une incroyable force et une beauté poétique obsessionnelle le matériau fourni par le football anglais, le club du Liverpool FC, et son entraîneur mythique des années du renouveau et du changement.

Andreï Platonov, « Tchevengour » (1929) : parce que l’auteur parvient à communiquer l’intensité et la folie des années de guerre civile en Russie, tout en usant de la farce, du subrepticement fantastique, de l’énorme et du subtil pour proposer une rare expérience de l’histoire se faisant à l’échelle humaine, mine de rien.

Thomas Pynchon, « Fonds perdus » (2013) : parce qu’il faut l’immense maîtrise et la folle imagination de Pynchon pour associer aussi jouissivement la révolution internet, le terrorisme et la finance contemporaine, bien au-delà d’une variation complotiste, en touchant aux vertiges métaphysiques, le tout baignant dans un humour permanent et speedé.

Kim Stanley Robinson, « Chroniques des années noires » (2002) : parce que bien loin d’une n-ième tentative uchronique potentiellement vite oubliée, l’un des plus obsessionnellement conquérants de la documentation parmi les grands écrivains américains contemporains ose assumer l’ambition de peser les rôles de la science, de l’économie et de la religion dans l’histoire des sociétés, en composant cette gigantesque fresque d’un monde « sans Occident ».

Emmanuel Ruben, « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » (2013) : parce qu’il fallait oser associer une bribe d’histoire familiale algérienne et le suicide d’un grand-parent à la figure d’Albert Camus, à sa correspondance troublante avec René Char, et en extraire un véritable kaddish, chanté ou incanté avec ferveur et lucidité dans les méandres d’une tragédie.

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Anne-Sylvie Salzman, « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » (2014) : parce que cette invention d’un pays balkanique, menée avec une précision poétique qui soulève l’admiration, parvient à intégrer histoire, mythologie, géographie, culture, conte et récit de voyage en un recueil d’une saisissante beauté en même temps que d’une singulière résonance sociale et politique.

Alberto Sánchez Piñol, « Victus » (2012) : parce que très peu d’auteurs (vraiment une poignée) parviennent à créer de véritables romans historiques picaresques, nimbés de drôlerie en plein cœur du dur et du tragique, et à en extraire en continu une résonance politique toujours aussi actuelle.

Arno Schmidt, « Scènes de la vie d’un faune » (1953) : parce que sur le terrain fangeux de l’installation d’Hitler au pouvoir et dans les recoins de la petite société allemande d’avant deuxième guerre mondiale, ce roman questionne la relation sociale et l’illusion de la fuite solitaire, dans une langue puissante, morcelée, drôle et vitale.

Jeff VanderMeer, « La cité des saints et des fous » (2001) : parce qu’il existe peu de mosaïques imaginaires d’une telle ampleur, parcourant des centaines d’années de l’histoire d’une ville inventée, osant la juxtaposition expérimentale de dizaines de formes narratives qui se répondent, se complètent ou se télescopent, guidant le lecteur pour mieux le perdre ou vice versa, en un feu d’artifice réjouissant d’invention et d’humour.

Antoine Volodine, « Terminus radieux » (2014) : parce que l’auteur a su ici transfigurer l’intensité incantatoire qui hante son œuvre depuis trente ans, pour nous en offrir à la fois une introduction, une synthèse provisoire possible, et une grande aventure au souffle épique des morts, des moribonds et des pour ainsi dire vivants.

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Edward Whittemore, « Le quatuor de Jérusalem » (1977-1987) : parce qu’il s’agit sans doute là du roman total de l’histoire du Moyen-Orient, associant étroitement histoire, religion et politique à travers une galerie de personnages totalement hors normes, foisonnant d’humour et d’étrange folie et sagesse alors même que la tragédie fait perpétuellement rage, en apparence.

Le panorama ne serait pas complet sans deux essais à savourer encore et encore.

Claro, « Cannibale lecteur » (2014) : parce que peu très peu d’essais littéraires parviennent à communiquer avec autant d’intelligence et de ferveur l’envie de découvrir ou redécouvrir des auteurs, connus ou moins connus, tout en proposant une inattendue écriture poétique à part entière.

Mike Davis, « City of Quartz » (1990) : parce que cette construction historique syncrétique, associant sociologie, anthropologie, économie, études culturelles et politiques, appliquée à la ville de Los Angeles, est un modèle quasiment inégalé, transversal, intelligent et passionnant, habile à décrypter ce qui se passe, ici et ailleurs.

Tous ces ouvrages sont naturellement disponibles (lorsqu’ils ne sont pas épuisés, ça arrive) à la librairie Charybde, sur place ou par correspondance.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Mes lectures les plus marquantes en 2014

  1. Voici une liste qui sort des sentiers battus. C’est le petit plus que j’attends du libraire.
    Je vais y puiser de nouvelles idées. Bonnes lectures pour 2015

    Publié par jostein59 | 6 janvier 2015, 07:12
  2. Merci beaucoup ! Et belles lectures aussi en 2015 !

    Publié par charybde2 | 6 janvier 2015, 07:40
  3. Merci pour cette liste m’sieur !
    Comme dit avant moi, son caractère assez unique est très appréciable. Si j’en ai lu (et adoré) quelques-uns, ou prévu d’en lire d’autres, beaucoup plus nombreux sont ceux pour lesquels j’étais totalement passé à côté (malgré leur présence sur le blog, oui !) et qui viennent s’ajouter à ma pile… On regrette presque que vous n’ayez pas osé le top 30 !

    Sinon, je me doute que c’est prévu, mais il est tellement rare de tomber sur un lecteur qui les a aimés (et commentés) (très bien en plus) que je suis obligé de le dire : si vous n’avez pas encore lu « L’aile tatouée », jetez-vous dessus sans tarder ! J’ai trouvé le troisième tome d’Orbitor encore plus épique que le second, nous avons là une véritable épopée nationale. Rien que pour ça… D’ailleurs, certaines digressions font écho à des rêveries mineures des précédents tomes, il vaut mieux ne pas trop espacer leur lecture pour savourer le clin d’oeil. :}

    Longue vie à la librairie Charybde !

    Publié par Puck | 11 janvier 2015, 04:21

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