☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le rêve de Galilée » (Kim Stanley Robinson)

Science et religion, science et société : une fable habile et songeuse sur le rôle de l’humain derrière les révolutions scientifiques.

x

Le rêve de Galilée

x

Publié en 2009, traduit en français en 2011 par David Camus et Dominique Haas aux Presses de la Cité, ce gros roman de Kim Stanley Robinson poursuit de plus d’une manière la méditation sur le travail de rupture scientifique que contenaient déjà plusieurs excellents chapitres de son chef d’œuvre « Chroniques des années noires », et sur la confrontation dynamique entre la science et le pouvoir, pouvoir politique dans la très contemporaine « Trilogie climatique », pouvoir religieux ici.

Tout à coup, Galilée sentit qu’il avait déjà vécu cet instant – il s’était déjà trouvé au marché d’artisanat du vendredi, devant l’Arsenal de Venise, avait déjà senti peser sur lui un regard, déjà levé les yeux et remarqué qu’un homme l’observait, un étranger de grande taille, au visage étroit et au profil aquilin. Comme la fois précédente (mais quelle fois ?), l’étranger lui signala par un hochement du menton qu’il avait perçu son regard, puis avança dans sa direction, louvoyant entre les couvertures, les tables et les éventaires surchargés qui parsemaient le Campiello del Malvasia. L’impression de déjà-vu était si forte que Galilée se sentit pris d’un léger vertige, bien qu’une partie de son cerveau demeurât suffisamment détachée pour se demander comment il était possible de sentir le regard de quelqu’un posé sur soi.

Réécrivant minutieusement (et de manière toujours aussi impressionnante quant à la qualité de sa documentation technique et historique) la vie de Galilée, Kim Stanley Robinson ose explorer de fort près la délicate question du statut social et psychologique du scientifique – qui n’en est pas moins un humain « comme les autres », avec ses doutes, ses faiblesses, ses lâchetés, ses passions et ses idiosyncrasies plus ou moins dommageables -, en plongeant dans l’époque de l’émergence de la science moderne, autour de ce qui sera appelé plus tard la « révolution copernicienne », et qui fournira à Thomas S. Kuhn la première matrice de sa « Structure des révolutions scientifiques ».

galileos_dream

Il était facile d’imaginer qu’un polisseur de lentilles, au cours de son travail, présente devant ses yeux deux lentilles l’une sur l’autre, pour voir ce qui se passerait. Il s’étonna de ne l’avoir jamais fait lui-même. Cela dit, ainsi qu’il venait de le découvrir, ça ne donnait pas grand-chose. Ce qu’il ne peut s’expliquer, sur le moment. Enfin, il pourrait toujours approfondir la question, à sa façon habituelle. Au pire, il n’aurait qu’à regarder à travers différentes sortes de lentilles agencées de toutes les façons possibles ; il verrait bien ce qu’il en sortirait.

Ce qu’à mon avis trop de lecteurs-blogueurs français (à la différence de nombre de leurs homologues anglo-saxons) ont négligé à la sortie du roman chez nous, c’est que Kim Stanley Robinson est bien loin de ne proposer ici qu’un roman historique (de grande qualité, jusque dans son maniement de la farce rabelaisienne, de la ripaille et de la satire à certains moments judicieux) mâtiné d’une excursion dans le lointain futur des sociétés humaines développées au sein des lunes jupitériennes de Io, Europe, Ganymède et Callisto. En profonde cohérence avec la quête socio-philosophique, traitée au puissant filtre du roman, qui est la sienne au moins depuis la « Trilogie martienne » (1993-1996), mais que l’on peut retracer quasiment aux origines de la « Trilogie californienne » (1984-1990), l’auteur positionne soigneusement son protagoniste historique au coeur d’un noeud d’équations dont la résolution est tout sauf simple ou simpliste, et dont un manichéisme « anti-religieux » (sachant qu’on ne peut soupçonner Kim Stanley Robinson de prosélytisme en la matière) est résolument absent : la civilisation future utilisée ici n’a rien d’un « deus ex machina » (sans jeu de mots), mais joue bien son rôle d’authentique soutien spéculatif, en permettant d’envisager au cas par cas les conséquences possibles de diverses modalités, historiques ou imaginaires, de relation entre la science et la religion et d’installation du scientifique dans la cité. Les choix historiques attribués à Galilée prennent alors toute leur perspective et tout leur retentissement, au-delà de la seule personne du savant génial, bricoleur et fêtard, singulièrement dénué de sens politique, mais doué d’une curieuse générosité paradoxale.

De sa place à la proue du bac, il contemplait le soleil couchant. Dans le temps, il aurait passé la nuit en ville, généralement au palais rose de Sagredo, – « l’Arche », avec sa ménagerie de créatures sauvages et ses fêtes endiablées. Mais désormais Sagredo était à Alep, en mission diplomatique. Quant à Paolo Sarpi, malgré sa charge prestigieuse, il vivait dans une cellule de moine aux murs de pierre ; et tous les autres partenaires de beuveries de Galilée avaient eux aussi déménagé ou changé d’habitudes nocturnes. Non, ces années étaient loin derrière lui. Ça avait été de bonnes années, même s’il était fauché à l’époque – ce qu’il était encore. Travailler toute la journée à Padoue, faire la fête toute la nuit à Venise. D’où le fait que ses retours à la maison se produisaient généralement à l’aube, debout à la proue d’une barge, encore sous le coup des lueurs résiduelles du vin et du sexe, des rires et du manque de sommeil. Ces matins-là, le soleil jaillissait sur le Lido, derrière eux, et se répandait sur ses épaules, illuminant le ciel et la surface de la lagune, lisse comme un miroir, un espace aussi clair et net qu’une preuve évidente : tout était lavé de frais et se gravait sur ses globes oculaires, luisant de la promesse d’une journée où tout était possible.

S’il peut dérouter par son grand écart permanent entre le XVIIème siècle historique de Rome, Florence et Venise et le XXXIème siècle imaginaire des lunes jupitériennes, ce roman s’inscrit sans peine parmi les apports précieux de la science-fiction contemporaine à notre compréhension de la société, de ses failles et de ses possibles, plus que jamais dans le respect de l’intelligence de la lectrice ou du lecteur, récusant les slogans et les mots d’ordre faciles pour questionner le réel en profondeur. Avec en prime un rythme enlevé et un humour souvent farceur, jouant d’une véritable tonalité de « cape et épée » joliment utilisée à contre-emploi,  maniés par un narrateur désabusé, philosophe et gentiment complice qui ne se révèlera entièrement qu’à l’issue de la fable.

Ce qu’en dit Adam Roberts (en anglais) dans The Guardian est ici, et ce qu’en dit Roz Kaveney (en anglais également) dans The Independent est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « La guérison  (Roberto Gac) | «Charybde 27 : le Blog - 7 avril 2015

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :