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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « La complainte de Foranza » (Sara Doke)

Lorsque le progrès technique et un féminisme combatif et inventif viennent secouer en beauté la fantasy d’un Moyen-Âge italien tardif. Rusé et somptueux.

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Je déteste profondément mon prénom, Aphrodisia, qu’y a-t-il de pire ? C’est un prénom plein de promesses que je n’ai aucune intention de tenir. Un prénom de catin. Un prénom qui me rappelle sans cesse le calvaire qui m’a fait naître. Le combat de ma mère au nom de chasseresse. Et le sort qu’il m’a imposé. On ne refuse pas son destin, 0 Foranza.
Ma mère, ah, ma mère ! Artemisia la magnifique, admirée de tous pour son talent, révérée de toutes pour son combat. Artemisia Gentileschi, la première pictoresse d’une principauté qui refusait la peinture aux femmes, dépassant son maître de père par l’immensité de son génie, créant le scandale par sa création. Ma mère qui m’a appris que seuls les hommes montrent leurs faiblesses, qui m’a dressée, à la dure, à ne rien divulguer, à masquer ma vérité, à toujours présenter une expression stoïque. Ma mère qui m’a confiée à un maître d’armes dès mon plus jeune âge, qui m’a armée pour que jamais je ne souffre ce qu’elle a subi. Grâce à qui je n’ai jamais eu à me battre. Ma condition féminine et sa froideur me protègent toujours. Être la fille d’une légende n’est pas toujours facile, à Foranza.
Il y a peu d’enquêteurs dans la cité-État, encore moins d’enquêteurs séculiers, d’autant moins d’enquêtrices. Mais la fille d’Artemisia la scandaleuse est unique en son genre, à plus d’un titre. Je refuse la voie sacrée de mes pères. Ultime descendante d’une longue lignée de peintres, je tourne le dos aux pinceaux. Aphrodisia la mal nommée préfère d’autres outils pour ses talents et ses sens affûtés. Un destin d’une portée bien plus vulgaire, à Foranza.

Dans la Cité-État de Foranza, réputée pour la profondeur de son art pictural et l’intensité de son culte officiel des Fées, des meurtres assombrissent soudainement l’atmosphère en s’en prenant au cœur de la culture de la ville, par l’assassinat de plusieurs modèles professionnels de peintres renommés. Tandis que l’enquêtrice chargée de l’affaire tente de comprendre le puzzle proposé par la tuerie, aidée par un souple réseau d’amis et d’assistants fourmillant d’idées de progrès technique à même de faciliter voire révolutionner l’investigation, les nuages s’amoncellent sur la cité, avec une vague de viols dans les ruelles sombres et, bientôt, une mystérieuse épidémie. Sous le triple choc, ce qui pouvait jusqu’alors faire discrètement figure de modèle social avancé dans cette Italie rêvée d’une autre Renaissance se met à vaciller.

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Giotto, Le sermon aux oiseaux, 1299

Le mal empire et se répand. Malgré le couvre-feu, malgré la quarantaine, malgré la fermeture des ateliers et des fabbricas. Les médiciennes sont démunies et débordées. Les artisanes comme les ouvrières sont désœuvrées. Les plus téméraires ont rejoint les dispensaires pour aider au mieux de leurs maigres moyens. Les plus pauvres en sont réduites à accepter la charité nourricière de leurs voisins. La solidarité est réconfortante dans les quartiers touchés.
Mais la maladie est sortie de Lutea. Et de Caerulea. Elle a pris toute la ville d’assaut et nulle ne semble y résister. Il y a de plus en plus de doctoresses souffrantes. La faculté de médecine commence à s’en émouvoir.
Pourtant, pour les éminents soignants de l’Ordre, les pathologies des femmes sont au pire une indisposition psychique, et au mieux une prière. La fratrie n’a-t-elle pas dit que les marées comme la douleur des dames servent les saintes fées aussi bien qu’un rituel bien mené, surtout lorsqu’elles sont bien cachées derrière un masque imperturbable, lorsqu’elles s’intensifient du devoir de maîtrise.
Toutefois, les proportions prises par l’épidémie, comme son arrivée dans les parties les plus respectables de la cité, deviennent préoccupantes. Autant que le fait que le mal décime les médiciennes. Qui va prendre soin des patientes à présent ?

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Codex Atlanticus, sheet 30 verso

Le roman proposé par Sara Doke, son premier après bon nombre de nouvelles (et de traductions magnifiques – on se souviendra par exemple de l’impressionnant « La fille automate » de Paolo Bacigalupi), publié en février 2020 aux éditions Leha, est spectaculaire à plus d’un titre.

Au-delà d’une intrigue joliment ramifiée, où la cape et l’épée du « Gagner la guerre » de Jean-Philippe Jaworski ou du « Bâtard de Palerme » de Luigi Natoli s’intriqueraient habilement au mysticisme dévoyé du « Nom de la rose » d’Umberto Eco, l’autrice nous propose ici au moins trois réussites à noter tout particulièrement, pour faire de « La complainte de Foranza » une lecture essentielle.

D’abord, le fait religieux qu’elle met fort habilement en œuvre autour du culte des Fées à Foranza, introduisant d’emblée l’élément fantastique dans sa cité de la Renaissance, tout en se situant dans un angle diamétralement opposé à celui des jouissifs enchâssements de métaphores contemporaines sarcastiques du « Danse avec les lutins » de Catherine Dufour, repose sur une théogonie orientée et opératoire, dont les caractéristiques jouent un rôle narratif réel (jusqu’au primat de la peinture dans ce culte, jusqu’aux directions prises par certaines hérésies, jusqu’aux dimensions vaudou de la pictomancie), loin des exercices de style de tant d’ouvrages de fantasy (même parmi ceux jugés « les plus grands ») où l’on subodore que l’auteur ou l’autrice ont voulu avant tout se faire plaisir dans ce qu’ils perçoivent comme un passage obligé, sans véritable connection aux intrigues ou aux nécessités de l’écriture. Ici, loin de ces palinodies, les Fées existent pour de bonnes raisons, et leurs avanies immémoriales et « logiques » influencent fort directement le déroulé des événements à Foranza – tandis que la religion et ses arrières-mondes déploient toutes leurs traditionnelles conséquences sociales et politiques.

Malgré les circonstances qui rassemblent les convives, les conversations murmurées dans cet atelier sont loin d’être joyeuses. La beauté qui les entoure n’adoucit pas l’inquiétude. Chaque mot entendu sur son passage devant les toiles du maître qu’on fête ce soir est assombri par l’appréhension et le chagrin. C’est l’esprit même de la cité qui est violé par ces crimes. Le peintre, le modèle, les croyances. Esmée ressent chaque larme intimement, comme des coups de couteau dans une toile, comme un déchirement dans la trame.
Cette partie de la ville est l’âme de Foranza, comme le palais princier en est le cœur et les bosquets sacrés en sont la conscience. Ici, ces choses sont palpables. Chaque quartier est un organe. Et tous battent à l’unisson, au même rythme qui, malgré son harmonie, semble avoir ralenti, semble pleurer les femmes assassinées, pluie de désespoir et de colère rentrée. Foranza tout entière est une fleur dont le campanile du frère aîné est le pistil. Une fleur sensuelle dont on doit réprimer sa faim comme son désir affolé quand on la contemple.

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Bartolomeo_Colleoni,_statua_equestre_del_Verrocchio,_Venezia,_campo_di_san_Zanipolo

Ensuite, pour constituer toute son atmosphère de Renaissance italienne historique, avec ses emprunts rusés à Venise, à Florence ou à Gênes, et la transformer en un fabuleux Gutenberg-punk (on songera certainement à la manière dont China Miéville, dans son premier roman de 2000, « Perdido Street Station », s’emparait du steampunk pour le malaxer et lui offrir, là aussi et enfin, un contenu politique), Sara Doke a su rassembler les tentations éparses du progrès scientifique et du jeu joliment anachronique des inventions (son utilisation subtile de la figure de Léonard de Vinci, par exemple, n’a rien à envier aux ruses d’un Stéphane Levallois) en une épistémologie cohérente et en une réflexion poussée sur les impacts sociaux des améliorations techniques, ce qui est relativement rare, paradoxalement, dans les littératures se rattachant, de près ou de loin, au genre fantasy. C’est jusqu’ici fort logiquement sur ses frontières science-fictives, et plus particulièrement du côté du monumental Kim Stanley Robinson (« Les années du Riz et du Sel » en 2002, ou « Le rêve de Galilée » en 2009) que l’on en trouvait les réussites les plus achevées. Si le fourmillement d’inventivité autour du traitement de l’image, tout particulièrement, évoquera peut-être aussi le fondateur « Livre XIX » de Claro, c’est plus spécifiquement dans sa mise en avant rarissime des liens entre science dure et technique ou artisanat au quotidien, d’une part, et dans sa perspicacité en matière de création collective, d’autre part, que Sara Doke parvient à irriguer de manière profonde et inattendue son matériau historique et fantastique.

Son dernier projet en date concerne un problème récurrent rencontré lors de toutes les enquêtes et de nombreuses recherches : la prise de notes en mouvement. Plus d’une fois, il a remarqué les difficultés auxquelles se heurtent les scribes et autres clercs qui tentent d’inscrire le détail de l’investigation lorsqu’ils ne disposent pas du confort d’une écritoire stable. Transporter plumes, encrier, parchemins, même rangés dans la boîte pendue autour de leur cou et les utiliser dans des circonstances inconfortables demandent une dextérité et une concentration épuisantes. L’usage de la mine de plomb et du papier qu’on ne trouve qu’à prix d’or chez les fournisseurs de luxe pourrait leur faciliter la tâche. La valeur et la rareté du support le réservent de fait à un emploi religieux, voire cérémoniel. Mais le grattage et le nettoyage des vélins sont fastidieux et fragilisent le cuir. En outre, le simple fait d’utiliser une matière animale pour quelque chose d’aussi trivial que des enquêtes judiciaires est presque un sacrilège.
Pasquale et Leh’Ona se concentrent donc à la fois sur le support et sur l’instrument. Le journaliste fréquente régulièrement les plus éminents scientifiques et inventeurs de la cité dans le cadre de son métier de rapporteur. Il connaît aussi nombre de collectionneurs, voyageurs et marchands exotiques sur lesquels il compte pour se tenir au courant des découvertes étrangères. Questions, recherches, visites, analyses et recoupements font partie intégrante du travail qui lui permet de financer ses expériences. Ses mécènes sont exigeants quant à la qualité des informations et des observations qu’il leur fournit. Étonnamment, si ses prospections lui apportent des pistes intéressantes, ce sont l’esprit pratique et les contacts de Leh’Ona avec les ouvrières et artisanes qui leur servent à comprendre et souvent à résoudre leurs problèmes.

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Enfin, pour faire de « La complainte de Foranza » un roman féministe particulièrement inventif et intelligent, Sara Doke se faufile avec une grande adresse entre les stéréotypes de genre en en prenant plusieurs simultanément à rebrousse-poil, dans des directions inattendues ou divergentes, pour mieux montrer sans bavardage leurs caractères de constructions sociales et idéologiques avant tout. Au-delà de l’ajout d’un superbe personnage, tout en finesse, à une galerie contemporaine d’enquêtrices féministes hard-boiled, aux côtés paradoxaux d’une Sharon McCone, d’une Vic Varshawski ou d’une Sandra Khan, l’autrice passe en revue, mine de rien et en les transposant, un certain nombre de « chapelles » féministes qui se pourraient si aisément se tromper de lutte – et l’on retrouvera là la sagesse acérée d’une Ursula K. Le Guin en la matière, au prix de critiques éventuelles de la part de radicalités fourvoyées. Analysant au fil d’une enquête à cibles multiples (et trompeuses pour certaines) la façon dont s’élaborent différentes sortes de « culture du viol », la manière dont épidémies et empoisonnements appellent les boucs émissaires et les accusations de sorcellerie (on pensera logiquement ici aussi bien à « L’histoire de la colonne infâme » d’Alessandro Manzoni qu’à l’histoire indicielle du « Mythes, emblèmes, traces » de Carlo Ginzburg, méthode discrète dont une leçon superbe nous est donnée ici), mais aussi la fragilité des conquêtes sociales et la manière dont les dominants peuvent le cas échéant les renvoyer dans les limbes de l’Histoire, Sara Doke nous offre de surcroît un grand roman de bienveillance et de solidarité, de convergence subtile des luttes, d’une manière que ne renieraient sans doute pas Chantal Mouffe et Ernesto Laclau dans certains de leurs travaux théoriques. La réussite est ainsi nettement au rendez-vous d’une belle ambition littéraire, sociale et politique, inscrite dans le cadre inhabituel de cette vraie-fausse Renaissance italienne de fantasy.

Pour autant, ils ne sont pas joyeux, il leur manque cette chaleur bon enfant que j’apprécie au Fée-z-Alys, l’élégance et la délicatesse trompeuse des maîtres d’art. La clientèle n’est pas bavarde et chacun reste dans son coin, sinon pour s’apostropher d’un bout à l’autre de la taverne. Les hommes sont installés par deux ou par trois autour d’un pichet allongé d’eau, l’air grincheux et désœuvré. Le peu que j’arrive à entendre de leurs conversations est un mélange de grogne contre leur absence d’emploi et de reproches adressés aux femmes. C’est la première fois que je rencontre ce genre de réactions, à Foranza. Ils parlent surtout des fabbricas et des ateliers du quartier portuaire, les Borgos, où se fait le travail le plus ingrat. Travail réservé aux dames par ici, parce que considéré comme trop dégradant pour la sensibilité d’un homme. L’image idyllique de la cité en prend un nouveau coup. Les mâles se révèlent moins courtois qu’ils ne voudraient nous le faire croire.
Leur discours a quelque chose de dérangeant. Même pour moi. Il y a une violence dans leurs paroles, dans l’intention, que je n’avais encore pas rencontrée ici. Ils parlent d’attaquer les usines, de « donner une bonne leçon à ces garces », de les « remettre à leur place ». Je suis mal à l’aise. Autant les manières des filles de la cité me troublent, autant ces menaces excitent chez moi un côté défenseur des faibles que je ne me connaissais pas. Je ne dis rien, mais j’écoute avec beaucoup d’attention : nous sommes tout de même dans le quartier que je me suis engagé à protéger.
Je réfléchis malgré tout. Vincenza m’a expliqué que les changements avaient commencé il y a vingt ans. Les garçons qui se plaignent si bruyamment dans cette osteria sont sans doute la première génération à grandir avec le travail des femmes. Ils se retrouvent à l’âge où l’on cherche un emploi, ils n’ont pas l’air d’avoir de formation particulière. J’entends des « Je n’ai pas été élevé pour être remplacé par les femmes » et des « Comment ont-elles fait pour prendre le pouvoir, nous voler notre travail ? Elles vont remplacer tous les hommes, bientôt il n’y aura plus qu’elles dans la cité ». C’est compréhensible dans leur situation, mais assez effrayant de stupidité. C’est quelque chose dont je vais devoir me méfier. Surtout en tant qu’étranger.

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