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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Franc-tireur – Autobiographie » (Eric Hobsbawm)

L’autobiographie savoureuse et passionnante d’un monstre sacré des études historiques et du marxisme contemporain.

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9782012793682-T

Décédé il y a maintenant presque six ans, le grand historien britannique Eric Hobsbawm avait publié en 2002 sa passionnante autobiographie, « Franc-tireur » (je préférais personnellement le titre original, « Interesting Times »), à l’issue (ou presque) d’une carrière plutôt phénoménale, pour un Austro-Britannique, juif (même athée revendiqué)  ayant dû fuir l’Allemagne nazie in extremis à seize ans, et n’ayant publié son premier ouvrage (« Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne », 1959) que la quarantaine passée, alors que, diplômé de Cambridge, il était déjà maître de conférences au Birkbeck College depuis 1947.

À mon âge, d’autres enfants auraient pu avoir davantage conscience que moi des problèmes financiers. Enfant, je ne me préoccupais guère des réalités matérielles, et les adultes, tant que leurs activités et leurs centres d’intérêt ne touchaient pas aux miens, n’appartenaient pas à ma réalité. Quoi qu’il en soit, je vécus presque tout le temps dans un onde sans frontières précises entre la réalité, les découvertes grâce aux lectures et les créations de l’imagination. Même un enfant doté d’un sens plus solide des réalités comme ma soeur n’avait pas une idée claire de notre situation. Ce genre d’information n’était tout simplement pas censé faire partie du monde de l’enfance. Je ne savais pas du tout, par exemple, quel était le travail de mon père. Personne ne prenait la peine de parler de ces choses aux enfants, et de toute façon, la manière dont les gens comme mon père et mon oncle gagnaient leur vie était bien peu claire, même pour des adultes. Ils n’avaient pas de profession bien définie comme celles qui sont inscrites sur les cartes du jeu des sept familles : médecin, avocat, architecte, policier, boulanger. Quand on me demandait ce que faisait mon père, je répondais par un vague « Kaufmann » (« marchand »), sachant très bien que ça ne voulait rien dire et que c’était presque certainement faux. Mais que pouvait-on indiquer d’autre ?

Mondialement connu et célébré (et parfois fort controversé) pour sa grande quadrilogie historique – « L’ère des révolutions » (1962), « L’ère du capital » (1975), « L’ère des empires » (1987) et « L’âge des extrêmes » (1994), au moins autant que pour son engagement presque sans faille aux côtés du parti communiste anglais depuis 1936, Eric Hobsbawm n’a pas organisé cette autobiographie qui traverse presque tout le vingtième siècle de manière classique : si les repères chronologiques sont bien entendu fortement présents, le déroulé des événements prend souvent une allure thématique ou multi-thématique qui facilite la mise à jour des lignes de cohérence (mais aussi de pur hasard le cas échéant) qui ont façonné cette existence singulière. De l’enfance à Vienne et de l’adolescence à Berlin, avec ses premiers engagements militants, à l’arrivée à Londres puis à l’obtention d’une bourse pour Cambridge, il se dessine dès les premières années une série de trames qui, dans la modestie et l’humilité même avec lesquelles elles sont racontées, annoncent que la vision du futur historien se nourrira de grandes lignes comme de détails.

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Qu’est-ce qu’être juif pouvait bien signifier dans les années vingt pour un gamin anglo-viennois intelligent qui ne souffrait d’aucun antisémitisme et qui était tellement éloigné des pratiques et des croyances du judaïsme traditionnel que, jusqu’à sa puberté, il ne se savait même pas circoncis ? Peut-être cela seulement : une fois, quand j’avais une dizaine d’années, j’acquis un principe simple de ma mère en une occasion que j’ai oubliée, mais où je dus rapporter, ou même répéter, quelque observation négative à propos d’un oncle en qualifiant son comportement de « typiquement juif ». Elle me dit très fermement : « Tu ne dois jamais faire ou sembler faire quoi que ce soit qui pourrait laisser entendre que tu as honte d’être juif ! »
J’ai tenté d’obéir depuis, bien que l’effort à déployer ait parfois été presque intolérable à la lumière du comportement du gouvernement d’Israël. Le principe de ma mère suffit à ce que je m’abstins, à regret, de me déclarer konfessionslos (sans religion), comme on avait le droit en Autriche à treize ans. Cet ordre me fit porter à vie le fardeau d’un nom de famille imprononçable qui glisse spontanément vers Hobson ou Osborn. Il suffit depuis à définir ma judaïté et me laissa libre de vivre, pour reprendre l’expression de mon regretté ami Isaac Deutscher, comme un « juif non juif » – mais pas comme ce que des régiments d’agitateurs religieux ou nationalistes appelèrent un « juif qui se hait ». Je n’éprouve aucune obligation émotionnelle à sacrifier aux pratiques d’une religion ancestrale, et moins encore à être proche de ce petit État-nation militariste, culturellement décevant et politiquement agressif qui revendique ma solidarité sur des bases raciales.

Parcourant au pas de course près de 70 ans d’interactions entre sa propre vie et l’histoire, petite ou grande, européenne et mondiale, Eric Hobsbawm aborde, avec précision, souvent avec humour, parfois avec fougue, énormément de thèmes, des plus anodins en apparence (sa passion précoce pour le jazz – et son admiration concomitante pour les écrits de Josef Skvorecky, sa complicité teintée d’incompréhension avec la contre-culture « rock » des années 60 et 70, son analyse des mérites et des limites des institutions scolaires et universitaires britanniques, son regard mi-amusé mi-désabusé sur les weekends champêtres des intellectuels londoniens dans le Pays de Galles profond, aux scènes dignes de certains des meilleurs romans écossais de Iain Banks,…) aux plus importants situés au cœur de son parcours (ses moyens divers de formation intellectuelle, son engagement communiste et son évolution à ce propos à partir de 1956 notamment, ses rencontres et interactions avec les grands historiens ou penseurs d’histoire avant et après lui, de Michael Postan à Lewis Namier, de Marc Bloch à Fernand Braudel,…), en passant par son rapport particulier à la France, ses liens avec l’Espagne et l’Italie, ses explorations progressives du Tiers-Monde, ou encore sa relation ambiguë avec les États-Unis.

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9780349113531FS

L’organisation dont je devins membre n’a qu’une place marginale dans l’histoire du communisme, allemand ou autre, contrairement à son inspiratrice, Olga Benario. Cette femme dynamique, fille d’une famille bourgeoise prospère de Munich, s’était convertie à la révolution en 1919 après la brève république soviétique de Munich. Elle restera liée quelques années à un jeune instituteur, Otto Braun, qui y avait pris part. En 1928, à la tête d’une équipe de jeunes communistes, elle pénétra dans un tribunal de Berlin où Otto était jugé pour haute trahison et le libéra. On les fit disparaître et, dorénavant en situation illégale, ils rejoignirent les services opérationnels du Komintern et de l’Armée rouge. À Moscou, Olga Benario fut désignée comme conseillère de Luis Carlos Prestes, un officier brésilien qui avait mené pendant quelques années un groupe de militaires rebelles dans une longue marche célèbre à travers les contrées vierges de son pays et qui était sur le point de rejoindre et de diriger le Parti communiste brésilien. Elle l’épouse, l’aida à planifier une insurrection désastreuse à laquelle elle participa en 1935, fut capturée et livrée à l’Allemagne hitlérienne par le gouvernement brésilien. En 1942, elle fut assassinée dans le camp de concentration de Ravensbrück.

Soigneusement documenté, nourri de journaux et carnets, ce « Franc-tireur » propose une lecture passionnante du parcours d’une machine intellectuelle rare, ambitieuse et combative, ne se souciant guère des modes, d’une culture générale et historique proprement monumentale, portant néanmoins presque toujours, à de rares exceptions près, un regard plutôt bienveillant sur les personnes rencontrées tout au long du chemin – et une leçon déterminante sur l’écriture de l’Histoire et sur l’importance de ne rien lâcher en la matière, même et peut-être surtout à contre-courant médiatique.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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