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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Scores: Reviews 1993-2003 » (John Clute)

Un régal : 195 critiques de science-fiction et de fantasy du grand John Clute.

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NOTE RÉDIGÉE A PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE EN ANGLAIS

Clute Scores

Publié en 2003 chez Beccon Publications, « Scores » est le troisième recueil de critiques de John Clute, après « Strokes » (1966-1986) et « Look at the Evidence » (1987-1993).

Critique célébré au sein du genre science-fictif au sens large depuis ses premiers pas dans « New Worlds » en 1966, architecte des titanesques « Encyclopedia of Science Fiction » (avec Peter Nicholls), « Encyclopedia of Fantasy » (avec John Grant) et « Illustrated Encyclopedia of Science Fiction », tous trois couronnés du prix Hugo, lauréat du Pilgrim Award, consacrant le travail critique au sein du genre, en 1996, John Clute nous offre dans ce recueil ses revues sur 195 titres, étalées sur dix ans, parues principalement dans le journal britannique « Interzone », mais aussi dans la « New York Review of Science Fiction », dans le « Washington Post », dans le « New Statesman », dans l’ « Independent », dans « Science Fiction Eye », dans le « Times Literary Supplement », dans « Science Fiction Weekly », dans le « Toronto Globe and Mail », ou encore dans « Nova Express » et dans quelques anthologies critiques ponctuelles éditées à l’occasion de tel ou tel événement.

Comme John Clute l’explique dans son introduction, « Scores » ne reprend pas l’intégralité de sa production de la période (de très nombreuses pièces courtes ont été écartées, comme celles sur de très jeunes auteurs, dont le critique souhaitait avoir lu davantage avant de les « figer » en recueil), n’est pas homogène (des périodes de lecture extrêmement denses voisinent avec des périodes de relâchement, au cours desquelles, accaparé par d’autres travaux, le critique marathonien lisait « nettement moins » de nouveautés), et se veut « davantage une série d’instantanés qu’un véritable panorama ».

Comme les deux recueils l’ayant précédé, « Scores » constitue une bien belle occasion de parcourir le champ aux côtés d’un regard affûté, célèbre à la fois pour la qualité de sa prose, pour sa rigueur, pour la qualité de ses rapprochements et de ses métaphores, pour sa vaste culture, et pour son absence de complaisance terriblement reconnue, au point d’avoir forgé le fameux « Protocole de l’excessive sincérité », revendiquant pour le bien du genre de dire ce qu’on pense même au risque de heurter parfois ses amis auteurs :

« Les critiques qui ne disent pas la vérité sont comme le cholestérol. Ils sont des tumeurs graisseuses. Ils affament le cœur. J’ai moi-même certainement bouché quelques artères, j’ai parfois fermé la bouche au nom de l’ « amitié », qui, à la fin, n’est rien d’autre que son propre intérêt bien compris. Il est peut-être temps d’arrêter ça. Peut-être devrions-nous établir un « Protocole de l’excessive sincérité », une convention au sein de la communauté par laquelle il serait accepté que les excès de dureté confraternelle sont moins dommageables que les hypocrisies thérapeutiques des accidents vasculaires cérébraux, que dire la vérité est une manière de dire son amour, amour pour soi, amour pour les autres, amour pour le genre (qui revendique justement de dire la vérité sur ce qui compte), amour pour les habitants de notre planète, amour pour le futur. Parce que la vérité est tout ce que nous avons. Et si nous ne nous parlons pas, si nous n’utilisons pas chaque outil à notre disposition, lors de notre passage sur Terre, pour dire la vérité, personne ne le fera. »

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De fait, John Clute n’épargne pas un certain nombre de textes, ses critiques les plus – drôlement et sérieusement à la fois – féroces au sein du recueil visant par exemple « The Gripping Hand » (1993, non traduit en français), la suite si longtemps différée par Larry Niven et Jerry Pournelle de leur célébré et soigneusement militaro-impérialiste « La poussière dans l’œil de Dieu » (1974), le « Glory Season » (1993, non traduit en français) de David Brin, dont il reconnaît les grands mérites dans la construction détaillée d’une société qui évoque « La main gauche de la nuit » d’Ursula K. Le Guin, et ses complexes questions des liens entre identité sexuelle et organisation sociale, mais dont il souligne sans complaisance les aberrations de la structure narrative, le « L’envol de mars » (1993) de Greg Bear, dont il célèbre la précision technologique et la rigueur de la construction, mais regrette chaleureusement la composante « dessin animé » beaucoup trop marquée, ce qu’avait su éviter le premier roman du cycle, « La reine des Anges », « Le trône de l’Anneau-Monde » (1996) de Larry Niven, dont la fascination enfantine pour un artefact technique et l’intense bavardage ne trouvent guère grâce aux yeux du critique, « L’ombre de la cité d’or » (1996) de Tad Williams, dont les qualités sont noyées dans la lourdeur et la prévisibilité, « Galilée » (1998) de Clive Barker, qui semble s’épuiser à faire deviner au lecteur un autre (bon) roman qui aurait pu être écrit sur les mêmes bases, « Darwinia » (1998) de Robert Charles Wilson, dont le manque de puissance de l’écriture oblitère l’excellent sujet, « Le système Valentine » (1998) de John Varley, rendu trop pesant et trop déséquilibré par son impossible prologue touristique, même très beau, « The Rift » (1999, non traduit en français) de Walter Jon Williams, qui déroule habilement une mécanique terriblement prévisible, « La stratégie de l’ombre » (1999) d’Orson Scott Card, dont est saluée la virtuosité mais soulignée la faille philosophique profonde, « L’espace de la révélation » (2000) d’Alastair Reynolds, qui oublie par trop la partie « opera » de son space opera, ou encore « Super-Cannes » (2000) de J.G. Ballard, captivante prophétie mais roman raté.

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Parfois, pris par l’écriture critique « à chaud », ce qu’il admet par ailleurs très honnêtement, John Clute « rate » la perspective du roman qu’il analyse, qu’il l’inscrive « trop » en relation au passé de son auteur, alors que celui-ci s’est lancé dans une nouvelle entreprise pas encore totalement apparente : sa revue du « Lumière virtuelle » (1993) de William Gibson en est un bon exemple – qu’il corrige fort justement dans son compte-rendu ultérieur sur sa « suite », « Idoru » (1996).

Les moments de joie la plus pure pour le lecteur de cette anthologie critique sont bien entendu ceux où la belle plume de John Clute célèbre avec des accents justes et inédits des romans que l’on aime déjà tant : « Le passe-broussaille » (1994, troisième tome du cycle de « La forêt des Mythagos ») de Robert Holdstock, « Efroyabl Ange1 » (1994, somptueusement traduit en 2013 chez l’Œil d’Or par Anne-Sylvie Homassel) de Iain M. Banks, « La cité des permutants » (1994) de Greg Egan, « Le prestige » (1995) de Christopher Priest, « L’exode » (1996) de Gene Wolfe, quatrième et dernier tome du « Livre du long soleil », « La paix éternelle » (1997) de Joe Haldeman, « Sans parler du chien » (1997) de Connie Willis, « A Song of Stone » (1997, non traduit en français) de Iain Banks, « Distraction » (1998, non traduit en français) de Bruce Sterling, « peut-être le meilleur roman jamais écrit par son auteur – et l’un des premiers, avec le « Cryptonomicon » de Neal Stephenson, à entrer réellement dans le XXIème siècle », « Cryptonomicon » (1999) de Neal Stephenson, lui-même, « Perdido Street Station » (2000) de China Miéville, « Chronique des années noires » (2002) de Kim Stanley Robinson, ou encore « La séparation » (2002) de Christopher Priest,

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Les moments les plus intéressants in fine sont en revanche sans doute ceux où John Clute s’enthousiasme avec rigueur et conviction pour des romans – voire des auteurs – que l’on ne connaît pas encore, et que l’on ajoute alors, le cœur léger et néanmoins inquiet, à l’effroyablement longue liste des « livres à lire » : « Beggars in Spain » (1993, non traduit – alors que la longue nouvelle d’origine l’avait été sous le titre de « L’une rêve, l’autre pas » chez Pocket) de Nancy Kress, « Anti-Glace » (1993) de Stephen Baxter, dans lequel le critique discerne, sous une couche steampunk conventionnelle, la beauté du cauchemar pré-climatisé (« Il y a là un monstrueux tas de cuivre poli bien en évidence, des labyrinthes oniriques de tuyaux ornés conduisant à des cathédrales de machinerie d’enfants-ingénieurs (…) ; comme « La machine à différences » avant lui, « Anti-Glace » réussit comme bien peu à transformer les icônes steampunk en cauchemar bien actuel. »), « Un homme nommé chaos » (1995) de Jonathan Lethem, « Fremder » (1996, non traduit en français) de Russell Hoban, « Lives of the Monster Dogs » (1997, non traduit en français) de Kirsten Bakis (un livre déjà encensé par Darren Harris-Fain dans son « Understanding Contemporary American Science Fiction 1970-2000 » , « Eternity Road » (1998, non traduit en français) de Jack McDevitt, « Le chromosome de Calcutta » (1995) d’Amitav Ghosh, les trois tomes du « The Book of the Short Sun » (1999, 2000, 2001, non traduits en français) de Gene Wolfe, « L’oiseau impossible » (2001, traduit en français en 2007 dans la si captivante collection « Interstices » de Calmann-Lévy) de Patrick O’Leary, « Descendre en marche » (2002, publié en 2012 en français chez La Volte) de Jeff Noon, ou encore « Summerland » (2002, non traduit en français) de Michael Chabon,

Au total, une somme d’une rare densité, qui constitue un régal en soi, tant l’écriture de John Clute enchante, et tant ses « incises » de théorie littéraire et de culture science-fictive sont précieuses, en même temps qu’une formidable (et vaguement terrifiante) incitation à la lecture de dizaines d’autres livres.

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Photographie © Judith Clute

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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