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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « La nuit nous serons semblables à nous-mêmes » (Alain Giorgetti)

À hauteur d’adolescents, une exceptionnelle reconstitution poétique et réaliste d’une enfance, d’une fuite et d’un passage vers un monde réputé meilleur.

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Des dessins sur les portes des parties communes. Des tags sur les palissades et les vieux meubles. Des objets abandonnés qui rouillent à droite à gauche. Des cairns, gravés de noms propres, en haut de la colline. De nombreux Pérégrins étaient passés avant nous. D’autres arriveraient bientôt, qui étaient déjà en route, quelque part, à l’est de la côte. Bien que les informations de nos jours circulent à la vitesse de la lumière, il y a quand même un nombre extraordinaire de choses que l’on ne sait pas. Que personne ne sait. Y compris parmi nos Zôôôtes, comme disait Ida. Ils ne nous communiquaient aucune information. Restaient entre eux la plupart du temps. Lorsqu’un ordre leur parvenait, ils l’exécutaient sans broncher, comme de braves petits soldats. Et ils allaient où on leur disait d’aller. Un peu comme nous, en vérité. En théorie ils ne doivent pas se poser de questions. La méconnaissance qu’ils ont de nous tous et de chacun formant une muraille de protection. Ne rien savoir sur personne est moins risqué, surtout lorsque ce risque se nomme empathie ou compassion. Ne laisser naître aucun sentiment. Parler le moins possible, même s’ils ne peuvent s’empêcher de s’adresser aux femmes du camp. Aux plus jeunes de préférence, et plus encore à celles qu’ils trouvent jolies. Quelquefois ils parlent aux enfants accompagnés d’une mère célibataire ou d’une grande sœur. Les informations nous viennent donc majoritairement de l’extérieur et, un peu, de leur concupiscence.

C’est grâce à la belle revue La Moitié du Fourbi que j’avais découvert Alain Giorgetti en 2015, profondément séduit par son texte « Pardonne pas – Sept roses rouillées à la mémoire de François Mitterrand », dans le numéro 2 de celle-ci, « Trahir », où il détaillait en sept points, en sept courts paragraphes bercés du son des luttes et des échos de la Fensch Vallée (sous le signe des sept arts libéraux des Anciens, grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique), les reniements et les trahisons à venir, les mensonges impavides et les absences d’excuses, tous déjà contenus, déjà marqués et filigranés, dans le discours de François Mitterrand à Longwy, le 13 octobre 1981, à propos de l’avenir de la sidérurgie lorraine. Par ailleurs réalisateur et blogueur de création poétique, le Strasbourgeois nous offre donc en ce mois de janvier 2020 son premier roman, chez Alma Éditeur. En y plongeant dans les racines de la fuite et de la quête de refuge, il transfigure comme peu y parviennent à ce point le récit fictionnel de la traversée et de l’émigration forcée.

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DE SAINT PIERRE AU BONO ( BIS )FEV 16 028

® Roger Dautais, 2009 : « La dernière chance de Lampedusa »

Parmi ceux qui attendaient avec nous, dans les dunes, certains en étaient à leur deuxième ou troisième tentative. Pourtant ça ne semblait pas les inquiéter outre mesure cette histoire de vingt minutes et de jauge de cent cinquante passagers ? C’est vrai, tu as raison, mais tout ça peut changer très vite, disait John. J’ai parlé avec le Cap, il est bien placé pour savoir combien les passeurs sont aux ordres. Ces mecs peuvent faire changer d’itinéraire à n’importe quel moment. Comme ils nous font changer de véhicule, tu vois bien. La seule chose dont je sois sûr, c’est que personne ne nous demandera notre avis. Méfiez-vous de tout le monde, avait dit et répété l’Oncle Virgile. Votre passage est prépayé. Quand vous arrivez là-bas vous appelez ce numéro, et ils encaissent. S’il y a le moindre problème, c’est moi que vous appelez. Je ne quitte pas mon téléphone tant que vous êtes sur les routes. Il pouvait y avoir les douanes, sur terre et sur mer. Les garde-côtes, l’armée même. Il y avait des rumeurs à propos d’avions aussi, d’hélicoptères qui rasaient le bord de mer pour faire peur. Il pouvait y avoir d’autres passeurs qui rachetaient les bateaux et les passagers allant avec. Des pirates même, tout pouvait arriver. Nous arriver. On parlait beaucoup de tout ça dans le camp, plutôt le soir, autour d’un café ou d’un brasero. Tout ça était vieux comme le monde. Les passeurs, les pirates, l’exil, le trafic, l’argent. Les gens faisaient probablement ça depuis des siècles. Aller d’île en île, d’une rive à l’autre, d’une frontière à l’autre sans demander leur autorisation ni aux États, ni aux gouvernements, ni à personne parce qu’ici, c’est chez eux. Transporter des choses dans un sens et dans l’autre. Transporter des gens. S’il y a bien un endroit de la mer, il y a des milliers de passe-droits. Les dieux, les héros, les rois, les conquérants, les capitaines, les soldats, les galériens, les corsaires, les croisés, les marchands, les pilotes, les pêcheurs, les plaisanciers… des populations entières ont vécu de cette manne infinie, de ce no man’s land sans bornes qu’est la mer. Une côte découpée, des criques à profusion, des plages inaccessibles, des archipels compliqués, des passes dangereuses, des vents violents. Tout, ici, dialoguait avec les éléments classiques de la tragédie. Depuis des siècles, les populations locales naviguent, commercent, prospèrent. Et les belles villas sur les hauteurs, les équipements sportifs, les rues bien entretenues, la Capitainerie ultramoderne du petit port, cette impression d’harmonie que l’on pouvait ressentir, de loin, toutes ces choses avaient une histoire autant qu’un prix. Un peu comme si la beauté masquait trop bien le danger. Comme s’il n’y avait pas d’écueils, de courants sournois, de hauts-fonds intraitables. Au fil des veillées, il se disait beaucoup de choses. Les on-dit, les potins, les calomnies se faisaient et se défaisaient d’eux-mêmes. Par contre, tout ce qui concernait les détails de la géographie locale, les relevés météorologiques, les histoires de marins et de pêcheurs, les erreurs de navigation, les naufrages célèbres, les sauvetages et tous leurs détails intéressaient au plus haut point la majorité d’entre nous. Chacun constituait ainsi une petite base de données. Noms de personnes fiables ou pas, âge des bateaux, réputation des équipages, des ports d’accueil, des ONG, des services de police. Chaque fragment de côte concentre son lot d’anecdotes, de spasmes et de souvenirs inconsolables. Certains écueils recèlent la narration d’un livre. Avec des navires maudits, des capitaines courageux, des hommes et des femmes, des enfants qui pleurent et des fantômes qui naissent. En face du port, à moins de deux kilomètres, il y avait ce que nos intermédiaires appelaient « l’archipel des légendes ». On pouvait soi-disant trouver des trucs sur internet. Mais le spécialiste de ce genre de choses au camp, c’était bel et bien Mauro. Il était avec nous depuis le passage de la frontière. Il avait dormi avec nous dans les bois et les ravins. On le remarquait facilement parce qu’il portait toujours son smartphone autour du cou, comme un bijou, une médaille. Mauro nous lut ce qu’il avait trouvé sur un site en anglais. L’archipel des légendes était un nom trompeur.

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En nous proposant le récit rétrospectif, à la fois terriblement réaliste et curieusement poétique, de l’évasion d’un jeune réfugié et de sa petite soeur, d’enfance heureuse mais peu à peu menacée en campement d’attente et en traversée maritime périlleuse, Alain Giorgetti a réussi une formidable synthèse littéraire, fusionnant avec rigueur, tendresse et ferveur, aussi bien les textes traitant de fuite et de passage (on songera par exemple aux excellents « L’autre côté » de Léo Henry, « Le dernier voyage de Sindbad » d’Erri de Luca ou « Le voyage de Hanumân » d’Andreï Ivanov) que ceux, plus rares actuellement sans doute, qui redonnent un passé, une enfance, une famille et un contexte détaillé à celles et ceux qui fuient la guerre, la dictature sauvage ou la pauvreté endémique. En recréant pour nous un possible Kurdistan d’enfance jamais nommé, une toile de fond socio-politique digne de la poésie de Nâzim Hikmet et une complexe tendresse quotidienne rappelant parfois celle de Seyhmus Dagtekin, l’auteur nous rappelle, en étroite communion avec une nature enchantée comme avec un parcours barbelé que, derrière l’effroi orchestré par les citadelles prétendument assiégées d’Europe et d’Amérique, derrière les profits accumulés au long du chemin par les opportunistes de tout poil (du seigneur de la guerre libyen au fabricant d’appareillages policiers français en passant par le mafieux turc ou le pêcheur grec reconverti dans le plus lucratif), les réfugiés véhiculent chacune et chacun leur histoire profondément intime, sociale, politique et avant tout humaine. Une lecture précieuse, à coup sûr, d’une beauté étonnante et cruelle, qui mérite absolument  l’expression consacrée du coup d’essai devenu aussitôt coup de maître.

Au bout du chemin muletier, entre Les-Hauts et les premiers alpages, notre Zamti habitait une fermette tout droit sortie d’un conte pour enfants. C’était la première fois que nous quittions la ferme si longtemps. Très vite nous avons senti que nous prenions des forces là-haut. Mais ce qui changea en partie le cours de notre existence, c’est que Maman commença à nous raconter ses histoires. Sans télévision, sans radio et sans livres, la petite maison paraissait bien vide, le soir. Repoussant nos cauchemars, c’est à cette période qu’elle inventa ce monde parallèle qui nous habite encore aujourd’hui. Un univers bis où notre père est un personnage de fiction. Soir après soir, elle le faisait évoluer dans notre normalité. Ce n’est pas un jeu, disait-elle. C’est la réalité que tous les trois, ensemble, nous jetons à la face du destin. C’est un petit signe qu’on envoie à votre père, où qu’il soit vous comprenez ? Alors c’est ça, me suis-je dit sur le coup. Elle aussi elle pense qu’il va revenir. Que c’est obligé. Il va revenir en empruntant le petit chemin de terre. En plein midi cette fois, pour annuler la tragédie de son arrestation nocturne ? Et habillé le plus dignement possible. Il ouvrira la porte de la cuisine, et il ira s’asseoir à sa place, à droite de votre grand-père. Et sa place sera tiède. Sa chaise ne sera pas froide. Elle ne sera pas de marbre, vous comprenez ? Et il parlera, ou il se taira, peu importe. Dans les deux cas, nous l’écouterons. Nous tournerons nos chaises dans sa direction et nous l’écouterons. Nous verrons enfin les mêmes choses que lui.

Nous aurons la joie d’accueillir Alain Giorgetti à la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) ce mercredi 5 février à partir de 19 h 30.

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® Coline Sentenac

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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