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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La Loi de la mer » (Davide Enia)

Avec les sauveteurs en mer, professionnels et bénévoles, à Lampedusa.

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J’avais rencontré le plongeur chez un ami.
Mais il n’y avait que nous deux.
La première et persistante sensation était celle-ci : c’était un géant.
Il avait dit tout de suite : « Pas d’enregistrement. »
Assis à l’autre bout de la table, il croisait les bras.
Et les avait gardés croisés.
« Moi, le 3 octobre, je ne veux pas en parler », dit-il d’un ton sec et sans réplique.
Sa voix était basse et mesurée, contrastant avec sa masse imposante. Des mots de mon dialecte, le sicilien, affleuraient dans ses phrases mais prononcés avec l’accent de chez lui – il venait des montagnes lointaines du nord de l’Italie, où la mer est une abstraction. Dix années à travailler en Sicile avaient laissé des traces. Tantôt les sonorités du Sud dominaient tout entier ce corps gigantesque, tantôt la lutte entre ses deux identités cessait, et il me fixait avec toute la majesté des montagnes du Nord.
Il était devenu plongeur par hasard, une occasion de travail saisie au vol après le service militaire.
« Nous les plongeurs, on est habitués à la mort, on nous en parle tout de suite, parce que c’est la donnée essentielle. Dès le premier jour d’entraînement, ils nous disent : en mer, on peut mourir. Et c’est vrai. Quand tu plonges, il suffit d’une erreur, et tu meurs. Un mauvais calcul, et tu meurs. Tu dépasses tes limites, et tu meurs. Sous l’eau, la mort t’accompagne, toujours. »
Il avait été envoyé à Lampedusa comme rescue swimmer, un de ces hommes qui montent sur les vedettes côtières en combinaison orange et qui plongent pendant les opérations de secours.
Il raconta les cours de plongée difficiles, la beauté mystérieuse des immersions, quand la mer est si profonde que la lumière du soleil ne passe plus, quand tout est sombre et silencieux. Depuis qu’il était sur l’île, il se soumettait à des entraînements spéciaux pour accomplir au mieux sa nouvelle mission.
Il déclara : « Je ne suis pas du tout de gauche, je suis même à l’opposé. »
D’abord monarchiste, sa famille était devenue fasciste, et il se sentait proche de ces idées.
Il ajouta : « Ici on sauve des vies. En mer, toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a ni couleur de peau, ni ethnie, ni rleigion. C’est la loi de la mer. »
Soudain, il me fixa.
Même assis, il était impressionnant.
« Et quand tu sauves un enfant en pleine mer et que tu le tiens dans tes bras… »
Il se mit à pleurer, en silence.
Les bras toujours croisés.
Je me demandai ce qu’il avait vu, ce qu’il avait vécu, combien de morts le géant en face de moi avait affrontés.

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Auteur primé et célébré grâce à son premier roman « Sur cette terre comme au ciel » (2012), le Palermitain Davide Enia, auparavant surtout connu comme dramaturge remarqué et encensé, a passé plusieurs longs séjours, entre 2014 et 2016, sur l’île de Lampedusa, le point le plus au sud de l’Italie, à 200 km de la Sicile, et un point d’arrivée majeur des embarcations de fortune des réfugiés transitant par la Libye. Le puissant résultat en est ce récit de 2017, « La Loi de la mer », couronné par le prix Mondello 2018, traduit en français en 2018 par Françoise Brun chez Albin Michel.

Plus d’étrangers que d’habitants sur l’île : au moins dix mille personnes, pour guère plus de cinq mille Lampedusiens. Suscitant à la fois crainte et curiosité, méfiance, mais aussi miséricorde. Des volets restaient fermés, d’autres s’ouvraient pour donner des pulls et des chaussures, offrir un verre d’eau, proposer une prise pour recharger un téléphone, une chaise pour se reposer et une place à table pour partager le pain. Ces gens qu’on avait devant les yeux, c’étaient des gens en chair et en os, pas des statistiques dans le journal ou des chiffres assénés à la télévision. C’était comme de l’assistance par intérim, on retrouva et distribua des cirés, on fit cuire des kilos de pâtes pour ces jeunes qui avaient faim, qui n’avaient rien mangé depuis des jours.
On avait laissé les Lampedusiens livrés à eux-mêmes.
L’année suivante, le gouvernement annonçait qu’il n’y avait eu « aucun débarquement à Lampedusa » : comme une médaille honorifique qu’on accroche à la poitrine.
« C’est vrai, m’avait confirmé Paola en cet été 2012. Les embarcations n’arrivent plus. Même au printemps on n’en a pas vu. Et tu sais pourquoi ? Ils interceptent les bateaux avant et les escortent jusqu’en Sicile : les débarquements ont lieu là-bas, loin des projecteurs. Donc zéro débarquement à Lampedusa. Statistiquement irréfutable. Mais regarde-là, cette île. Elle est brisée, inquiète, prise dans la tempête médiatique, agitée de contradictions. Les gens parlent de moins en moins, sauf pour se plaindre de problèmes concrets, l’absence d’hôpital ou le prix de l’essence, la plus chère d’Italie. Et constater, quelquefois amèrement, que toute l’attention s’est focalisée sur ceux qui arrivent par la mer, alors que les difficultés quotidiennes que nous rencontrons, nous, les habitants, n’intéressent personne. »
La saison touristique, vrai moteur de l’économie de l’île, allait maintenant redémarrer.
De temps en temps, des gens lançaient un regard furtif vers l’horizon.

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« La Loi de la mer » évoque bien entendu les figures tragiques et pourtant devenues si ordinaires de réfugiés croisés à leur débarquement sur l’île, et résonne donc largement, à ce titre, avec les magnifiques et bouleversants « La nuit nous serons semblables à nous-mêmes » (Alain Giorgetti, 2020), « L’autre côté » (Léo Henry, 2019) ou encore « Crépuscules » (Joël Casséus, 2018), pour n’évoquer que de récentes réussites dans l’approche fictionnelle d’un phénomène extraordinairement ramifié. L’originalité décisive du travail de Davide Enia est sans doute, d’une part, d’avoir su faire parler, surmontant les obstacles, de nombreux sauveteurs professionnels et bénévoles confrontés chaque jour ou presque à la désolation et à la mort annoncée des passagers réputés si clandestins, et, d’autre part, d’avoir orchestré habilement l’écho sourd que son récit universel suscite, au jour le jour pendant la phase de son recueil et de son élaboration, avec une vie familiale personnelle marquée par la distance à franchir vis-à-vis d’un père adorable mais taiseux en diable, et d’un oncle révéré qui se débat avec un cancer de plus en plus irrémédiable. En orchestrant ce détour par le choc en retour éprouvé, de rage et de honte, face à la misère et à la mort, l’auteur rejoint ainsi par ses voies propres les expériences singulières conduites par Pierre Demarty (« Le petit garçon sur la page », 2017) ou, quelques années auparavant, par Erri de Luca (« Le dernier voyage de Sindbad », 2003), et la puissance inattendue de leurs approches indirectes.

« Tôt ou tard, m’avait dit un pêcheur, on en reverra sur ces plages. » Cette prédiction, partagée par tous les habitants, se réalisa l’année suivante, le 3 octobre 2013. Un événement qui dépassa les pires cauchemars. Une embarcation se retourna à quelques centaines de mètres des côtes, les eaux se couvrirent de cadavres et Lampedusa fut envahie par les télévisions et les cercueils. Un événement précédé par quelques petits signes. Les cadavres trouvés dans les filets, par exemple, étaient rejetés à la mer pour éviter l’immobilisation administrative des bateaux de pêche. La nouvelle qu’un bateau avait peut-être coulé – « peut-être », car on n’avait d’informations que par ceux qui avaient traversé sur des bateaux voisins – n’arrivait qu’en fin de journal. En l’absence de cadavres, la mort restait confinée dans des territoires qu’on préférait laisser inexplorés. Pourtant, dans les mois qui précédèrent la tragédie, les sauvetages des garde-côtes avaient été quotidiens, les gens continuaient de traverser le Sahara, les femmes d’être violées dans les prisons libyennes, les bateaux et les canots pneumatiques de partir, de couler ou d’être interceptés.
L’histoire ne s’était pas arrêtée.

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