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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « À la source, la nuit » (Seyhmus Dagtekin)

Une enfance au village kurde, rude et poétique, mystérieuse et magique, et ce qu’elle projette déjà vers un avenir lointain.

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J’étais petit. Mon village était petit, je le sus après. Mais quand j’étais petit, il était grand pour moi, grand à me faire peur quand je devais me déplacer d’un bout à l’autre.
C’était comme si je devais traverser sept pays et trois continents, autant de mers et autant de montagnes. Comme si je faisais le tour des cieux en hauteur et le tour des terres en profondeur. À chaque cent mètres, je changeais de territoire, je changeais de peau.
Tour à tour, j’étais le voisin, le cousin, l’étranger. J’étais l’enfant de l’ennemi, l’enfant des proscrits, un enfant égaré, perdu ou presque, qu’on essayait de mettre sur le chemin du retour ou de l’accompagner jusqu’à ses parents quand la bonté poussait un peu plus loin. La démarche, la parole, les cris ou les pleurs changeaient selon que je sois l’un ou l’autre, que j’aille dans une direction ou l’autre. Les débordements, les cris de joie et de jeux cédaient progressivement la place aux coups d’œil apeurés, aux renfermements, aux angoisses et inquiétudes quand le trajet de notre maison était de notre maison vers le village et le sens des émotions se renversait quand le trajet était dans le sens inverse, du dehors vers chez nous.
Bien sûr, il y avait la maison d’un tel oncle par-ci, la maison d’une telle tante par-là, sortes d’oasis sur le passage qui, d’un sourire, nous éclaircissaient le visage, nous donnaient une assurance pendant quelques pas. Mais cela passait vite et le trajet se prolongeait vers d’autres territoires jusqu’à nous emmener au paradis promis qu’était la maison de la grand-mère, la mère de ma mère, à l’autre bout du village.
L’ami, l’ennemi, l’étranger, le domestiqué et le sauvage, le champ et la forêt, la vallée et la montagne s’étalaient ainsi sur une longueur de quatre et une largeur de deux kilomètres que je parcourais dans tous les sens avec de plus en plus d’aisance au fur et à mesure que grandissait la distance que je pouvais couvrir en une seule enjambée.

Écrivant en turc, en kurde ou directement en français, Seyhmus Dagtekin vit déjà depuis dix-sept ans France, avec quatre recueils de poésie à son actif, lorsque paraît ce premier roman en 2004, chez Robert Laffont, avant d’être réédité au Castor Astral en 2018. Récit d’une enfance kurde au village de montagne, « À la source, la nuit » déploie au fil de ses 200 pages une poésie secrète qui se niche autant dans la phrase elle-même que dans le choix des lieux et objets quotidiens que les légendes et les yeux d’enfant se chargent, avec ou sans innocence, de faire habiter par la magie et par une curieuse métaphysique de la vie matérielle. On retrouve ici, partiellement explicités et partiellement recouverts d’autres masques, les motifs qui irriguent la poésie de l’auteur, des « Chemins du nocturne » (2000) à « Ma maison de guerre » (2011), par exemple, mais aussi les fulgurances d’une véritable politique de l’écriture que condense le petit mais puissant manifeste publié en 2018, « Sortir de l’abîme ». En interrogeant le ressenti de l’enfant et ses constructions imaginaires, individuelles ou collectives, modelées par les récits orientés des plus grands (qui aiment à faire peur aux plus petits, bien entendu), aux conseils des adultes habillés d’auras légendaires, Seyhmus Dagtekin nous emmène ainsi de carapace de tortue en source dissimulée dans la montagne (on songera ici un instant à la mystérieuse correspondance ainsi entretenue avec « Kirikou et la sorcière »), de lieu habité par les djinns en statue protectrice tutélaire de héros du temps jadis, de morts potentiellement errants en bêtes féroces inconnues, d’insectes dotés de vices et de vertus (comme un écho anticipé aux  « Autres cauchemars » de Yiğit Bener. Et l’auteur laisse opérer un charme fort singulier pour raconter cette transformation de légendes d’enfance nourries d’ancrages paysagers intimes en une véritable constitution adulte, s’appuyant encore et toujours sur son imaginaire secret.

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Après quelques jours, on retrouvait parfois la carapace vide et les regrets d’avoir ainsi massacré une pauvre bête, d’avoir interrompu le cours d’une vie qui coulait paisiblement à côté de nous et qui portait une partie de la nôtre dans le courant de la sienne.
Mais on oubliait combien chaque vie était précieuse quand on se mettait à lapider une tortue, ses pas ayant croisé les nôtres, même si après coup, cela nous chagrinait, parce qu’une carapace vide c’était un peu comme une tombe qui s’ouvrait devant nos regards. Une vie qu’on avait renversée, une tombe qu’on avait provoquée et ne savait comment remplir. Elle se tenait devant nous et nous dévisageait avec son vide.
Ne sachant quoi en faire, on réduisait la carapace en miettes avec quelques cailloux de plus et achevait ainsi en deux temps l’exécution de la tortue. D’autres fois, quand la blessure n’était pas très grave, elles arrivaient à se retirer dans un abri pour s’y laisser réparer. Quelque temps ou quelques années après, quand on croisait une tortue avec une carapace cicatrisée, on ne savait jamais si c’était celle qu’on avait martyrisée ou une autre qui se serait fait marquer ainsi par nos grands frères ou nos pères.
Les tortues vivent longtemps nous disait-on, et elles avaient la mémoire longue, une mémoire qu’elles gardaient hors de notre portée, hors de la portée de nos cailloux et des blessures qu’on pouvait provoquer. Elles savaient laisser passer les blessures pour continuer, de leurs pas mesurés, vers le sol qui allait accueillir tout retour.

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