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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « C’est beau, la guerre » (Youssouf Amine Elalamy)

Fuir les bombes et la misère pour risquer sa vie sur les chemins liquides de l’exil, et espérer plus tard une réparation qui se dérobe : un puissant roman en forme d’épopée macabre, nimbée d’humour du désastre, pour nous confronter à ce que trop persistent à nier.

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C'est beau

Dieu que c’est beau, la guerre vue du ciel. On largue une bombe et on la voit fleurir en poudre de lumière. Jamais un arbre n’aura poussé aussi vite, jamais ses palmes n’auront eu un tel éclat. Seulement voilà, moi, la guerre, je ne l’ai jamais vue d’en haut, seulement d’en bas, et chaque arbre de feu, chaque palme qui pousse emportent avec eux une mère, un fils, un mari, un visage, des jambes, un bras. Une maison brûle, deux maisons brûlent, trois maisons brûlent, puis le quartier entier. Un pays en feu. Des forêts, des clairières, des champs, des collines, des montagnes, des parcs, des écoles, des cinémas, des théâtres, des mosquées, des églises, des jardins, des routes, des chemins, des villages, des villes. Ma ville. Bombardée, détruite, incendiée, rasée. Ma ville, atteinte d’une étrange maladie qui, jour après jour, s’en prenait à son corps, l’attaquait et le brûlait jusqu’à n’en laisser que des ruines. Ma ville ne ressemblait plus à ma ville ; on aurait dit un château de sable piétiné par une horde d’enfants. Toute chose a une couleur et la guerre c’est tout gris. Au premier coup de feu, les couleurs s’envolent et se dispersent d’un coup comme des oiseaux que l’on aurait fait fuir avec le bruit. Et même quand le ciel brûle ou que le sang coule, la guerre c’est tout gris. D’un gris qui, tout comme les cendres, garde en lui le souvenir du feu.

Pour sa douzième publication, parue presque simultanément en 2019 aux éditions marocaines Le Fennec et aux éditions françaises Au Diable Vauvert, Youssouf Amine Elalamy, par ailleurs professeur de stylistique au sein du département d’anglais de l’université Ibn Tofail de Kénitra, à une trentaine de kilomètres de Rabat, a su concevoir une poétique à la fois violente et farceuse, dénichant une tonalité exceptionnelle pour, en 200 pages, et quatre parties, nous assener certaines réalités qu’il est trop souvent si commode, en Europe ou dans d’autres pays épargnés par la guerre, de négliger ou même d’ignorer, en laissant s’installer les tristes sentiments de l’égoïsme et du chacun pour soi (quand ce n’est pas quelques phobies irrationnelles de l’ordre des remplacements ou autres délires systématiques) : si des centaines de milliers de fuyards, hommes, femmes et enfants, quittent tout pour risquer leurs vies dans des chemins de traverse minés ou à bord d’embarcations toujours au bord du naufrage, c’est bien avant tout, et presque uniquement, parce qu’ils sont confrontés à la réalité de la guerre et de la destruction, parce que leurs enfants sont enrôlés de force dans des combats qui ne sont en réalité pas les leurs, parce que leurs maisons brûlent et que leurs moyens de subsistance sont pillés – pas pour le plaisir de venir goûter à la précarité dantesque des camps de réfugiés construits à la hâte comme autant de prisons pour faire semblant d’accueillir. Réalité pourtant connue mais pourtant aussi perpétuellement effacée : c’est ce que « C’est beau, la guerre », par les voix des fuyards d’un pays imaginaire qui emprunte ses caractéristiques fondamentales aux mosaïques des conflits irakien et syrien, vient nous rappeler cruellement et néanmoins en réelle beauté.

Encerclée depuis quelques jours, notre ville ressemblait à un manège qui tournait tournait tournait, avec les avions qui montent et qui descendent et les feux qui s’allument, orange rouge orange rouge. Et lorsque les avions disparaissaient enfin dans le ciel, des corps gisaient un peu partout comme des petits chevaux de bois tombés de leurs ressorts. Certains avaient perdu une patte ou deux, d’autres avaient la tête de travers ou la crinière brûlée ; d’autres encore étaient légèrement abîmés, avaient perdu leurs couleurs et semblaient seulement dormir. Tous étaient morts. Après les premiers bombardements, on ne croyait déjà plus au paradis et on n’avait plus besoin de chercher à quoi pouvait ressembler l’enfer.

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Couv-cest-beau-la-guerre-avec-banderole-modifiée

Le phénomène migratoire contemporain est certainement l’un des sujets sur lesquels, loin des rapports officiels de l’UNHCR ou des ONG les plus dévouées, les autrices et les auteurs d’Europe et de Méditerranée se sont le plus naturellement mobilisés ces dernières années, puisant dans les ressources de leur art pour donner à ressentir et à penser, loin du sentiment de repli identitaire et d’un faux confort économique dont trop de médias et de politiques voudraient néanmoins nous abreuver, les réalités de la guerre, de la fuite vers la survie, et du cortège catastrophique qui l’accompagne, depuis les bombes, les meurtres et les famines jusqu’aux camps d’internement et aux rejets en passant par les traversées, les accidents et les noyades.

Après les précurseurs Erri de Luca (« Le dernier voyage de Sindbad », 2003), Serge Quadruppani (« Les Alpes de la Lune », 2000), Vladimir Lortchenkov (« Des mille et une façons de quitter la Moldavie », 2006) ou Andreï Ivanov (« Le voyage de Hanumân », 2010), le prétendu « choc migratoire » de 2015 a poussé davantage d’autrices et d’auteurs à nous aider à saisir de quoi il retourne réellement : Denis Lemasson (« Nous traverserons ensemble », 2016), Velibor Čolić (« Manuel d’exil », 2016), Davide Enia (« La loi de la mer », 2017), Patrick Chamoiseau (« Frères migrants », 2017), Marielle Macé (« Sidérer, considérer », 2017), Patrick K. Dewdney (« Écume », 2017), Claude Favre (« crever les toits, etc », 2018),  Emmanuel Ruben (« Terminus Schengen » et « Le cœur de l’Europe », tous deux en 2018), Laurent Kloetzer (« Issa Elohim », 2018), Léo Henry (« L’autre côté », 2019), Marie Cosnay (« If », 2020), ou encore Dominique Dupart (« La vie légale », 2021), pour ne citer que celles et ceux présents sur ce blog, se sont tour à tour penchés, en poésie ou en fiction, en témoignage ou en analogie, sur l’autre fuyant la mort et la misère en devant l’affronter plus que jamais. Comme Alain Giorgetti (« La nuit nous serons semblables à nous-mêmes », 2020) à sa propre manière, Youssouf Amine Elalamy a tenté et réussi le pari d’une synthèse provisoire, tentant d’englober ce phénomène humain et politique dans toutes ses dimensions, avant, pendant et après, en prenant le parti d’une narration étagée usant d’un sens épique de la farce macabre qui s’approche par moments de l’humour volodinien du désastre. Le résultat en est naturellement bouleversant, dérangeant, redoutable – et salutaire.

Après chaque raid, il y avait beaucoup de gens autour des gravats ; tout le monde cherchait des corps. En fouillant bien au milieu des morts, on tombait parfois sur une voisine, un ami d’enfance, le boulanger du coin ou son propre fils que l’on réussissait tout de même à reconnaître à sa coupe de cheveux, à sa tache de naissance, à sa dent cassée ou à sa chemise à fleurs. On prenait le temps de lui caresser les cheveux parce que, encore plus que les vivants, les morts ont besoin d’être rassurés. Compter les morts, les identifier, était notre façon de les pleurer et surtout de les sauver, si tant est que l’on puisse sauver un mort. Après chaque attaque, nous nous empressions de récupérer les corps avant que les fossoyeurs ne débarquent avec leurs chiens hargneux renifleurs de sang, ne leur fassent les poches, ne les dépouillent et ne les empilent les uns sur les autres comme un tas de bois mort ou un simple amas d’ordures prêtes à être incendiées, et dont il ne resterait plus à la fin qu’un amoncellement de crânes blancs entassés comme des pierres. Tout en y mettant le feu, ils continuaient à discuter entre eux, à rire de leurs blagues comme si de rien n’était. À force d’être mortes, les victimes, elles, se laissaient faire et ne bougeaient pas le petit doigt.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « C’est beau, la guerre » (Youssouf Amine Elalamy)

  1. c’est bientot noel
    et un Laszlo Krasznahorkai(« The Wolrd Goes on » pour se mettre en bouche
    bientot « Chasing Homer » pour poursuivre

    « The World Goes On » (originellement publié en 2013, en hongrois : Megy a világ), non encore traduit en français (le Monde continue) est un recueil de vingt et une nouvelles de László Krasznahorkai. Il a été traduit en anglais par John Batki, Ottilie Mulzet et George Szirtes et publié (2017, New Directions Publishing, 288 p) et en poche (2017, Tuskar Rock, 320 p). 21 nouvelles regroupées sous trois chapitres (Speaks, Narrates, Bid Farewell), sous le surtitre général de « Il », soit « Parle, Raconte, Adieu ». Certaines d’entre elles ont déjà été publiées en français ou en anglais, notamment « Thésée Universel » et « The Bill ». Des nouvelles qui font une dizaine de pages, mais aussi une dizaine de phrases, comme c’est l’habitude chez László Krasznahorkai de faire des phrases très longues, sans trop de ponctuation. La plus longue nouvelle étant « Thésée Universel » qui en fait une soixantaine, ce qui lui a valu d’être publiée séparément, traduite par Joëlle Dufeuilly (2011, Vagabonde Editions, 96 p). La plus courte « He wants to forget » faisant une page. Des nouvelles qui n’ont pas toujours de liens entre elles, comme cela est souvent le cas, et qui se déroulent dans divers endroits, sur les bords du Gange à Vanarasi, à Shanghai, à Kiev, ou dans une carrière de marbre portugaise. Mais cela peut tout aussi bien être sur les bords d’une autoroute ou un bureau de poste ou au milieu de jardins ou d’une gare.

    Tout commence dans « Wandering -Standing » (Errance-Debout) par une volonté de partir. « Je dois quitter cet endroit, car ce n’est pas là où n’importe qui pourrait être, ni où il vaudrait la peine de rester, car c’est l’endroit – avec son intolérable, froid, triste, morne et mortel fardeau- d’où je dois m’échapper, pour prendre ma valise, avant toute chose ma valise, deux valises seraient précisément assez, entasser toutes choses dans deux valises, puis fermer la serrure, et je pourrais me précipiter chez les cordonniers et me faire ressemeler- j’ai déjà fait ressemeler, et ressemeler encore, des bottines sont nécessaires, une bonne paire de bottines ». Un unique extrait de phrase où les besoins matériels du voyage, ou de l’errance, nichés dans le nombre de bagages ou le fait de refaire rafistoler ses bottines se mêlent à la volonté de partir, malgré tous les inconvénients de la pérégrination. Et ce n’est que la partie introductrice de la nouvelle et de ses suivantes.
    Le thème de tout quitter, la Terre en particulier, est très présent dans le livre et revient à plusieurs reprises sous des formes différentes. « Je quitterais cette terre et ces étoiles parce que je n’emporterais rien avec moi », « Je veux laisser la Terre derrière moi, alors je me précipite sur le pont au-dessus du ruisseau près de la prairie », « Je n’emporterais rien avec moi, parce que j’ai regardé ce qui s’en vient, et je n’ai besoin de rien d’ici », « Je ne veux pas mourir, mais juste quitter la Terre ». En fait, c’est tout le problème psychique d’une personne qui ne peut pas rester en place, manifestation écrite à une époque où de plus en plus de gens s’identifient comme des vagabonds. Je pense au superbe livre de Olga Tokarczuk « Les Pérégrins », traduit par Grazyna Ehrard (2010, Noir sur Blanc, 386 p), bien avant qu’elle ne reçoive le Nobel. La vie de ces êtres qui errent. « Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin ». Livre qui se concluait par l’inanité des choses. « Se tenir à l’écart. On ne peut voir que des fragments du monde, il n’y a pas autre chose. Il y a juste des instants, des bribes, des configurations fugaces qui, à peine surgis dans l’existence, se désagrègent en mille morceaux. Et la vie ? Cela n’existe pas ». Ce n’est pas très différent de ce que László Krasznahorkai veut faire passer comme message. « Chaque texte consiste à détourner notre attention de ce monde, à précipiter notre corps vers l’anéantissement, et à nous plonger dans un courant de pensée ou un récit… ». Détournement de l’attention ou volonté d’oublier, comme le suggère la très courte nouvelle « He wants to forget ». « Cet âge veut oublier qu’il a tout gâché tout seul, sans aide extérieure, et qu’il ne peut pas blâmer des puissances extraterrestres, ou le destin, ou une lointaine influence maléfique, nous l’avons fait nous-mêmes : nous avons fait disparaître les dieux et les offres ». Qui blâmer, du sale gosse qui brise ses jouets tout juste reçus pour Noël, ou des parents qui s’empressent de les remplacer.
    Et à nouveau, ce désir de fuir. « Je veux quitter la Terre, alors je passe devant le pont sur le ruisseau près de la prairie, devant les rennes qui se nourrissent dans l’obscurité de la forêt, tournant à Monowitz au coin de Schuhkammer et Kleiderkammer, dans la rue, dans mon désir de bouger plus vite que la Terre » ne sachant trop où aller à l’ouest ou à l’est, ou plus loin, vers l’est ou vers l’ouest, à moins que cela ne soit du nord vers le sud. Cela rappelle fort le chapitre, également intitulé « Vitesse » de « Chasing Homer » dans lequel le narrateur hésite dans les directions à prendre « aucun segment sur mon parcours où je peux me permettre de prendre la bonne décision, les décisions que je prends doivent être les plus mauvaises, toujours avec exception ».

    « How Lovely ». Que ce serai beau « Un monde que l’on pourrait terminer par une série de conférences – n’importe où dans ce monde disparu- en lui donnant ce sous-titre général « Série de Conférences sur la Théorie des Aires ». Série de conférences données par des spécialistes de divers domaines – un physicien, un historien de l’art, un poète, un géographe, un biologiste, un architecte, un anarchiste, un mathématicien, etc, sur la « Théorie des Aires ». Chaque conférencier relaterait ses « réflexions sur le domaine » de son « propre point de vue respectif », sachant que « Il n’y a pas d’Aire ». Malgré la variété superficielle des récits, au fond aucun conférencier n’est capable de transcender le concept d’aire lui-même : « quel que soit l’endroit où l’on regarde, on ne voit […] rien d’autre que l’aire, aire sur aire partout ».
    Cela confronterait directement « la nature indéniablement limitée du point de vue humain », l’auditeur de ces conférences étant « pris au piège dans l’espace envoûtant et confiné du point de vue humain », restreignant toute réflexion, recherchant constamment « tout ce qui nous concerne » dans un « domaine » particulier plutôt que celui d’« un autre point de vue que l’humain », où « il n’y a pas de domaine ». En regardant le monde, nous ne voyons que notre propre reflet. « Nous pouvons apercevoir quelque chose, tout ce qui nous concerne ».

    Et on en arrive à « A la fin à Turin », courte pièce datant du début des années 90, reprise dans le film en noir et blanc de Béla Tarr « Le Cheval de Turin ». C’est d’ailleurs son dernier film puisqu’il a décidé d’arrêter le cinéma après avoir obtenu un Ours d’Argent au Festival de Berlin en 2011. Un cocher turinois fouette son cheval qui refuse d’avancer. Friedrich Nietzsche, le grand Nietzsche, qui conversait couramment avec Zarathoustra, est témoin de la scène. Il s’approche de l’animal, enlace son encolure, éclate en sanglots, et interdit à quiconque d’approcher le cheval. L’épisode est semble-t’il véridique. Reconduit à son domicile, Nietzsche y demeure prostré durant deux jours, avant de sombrer dans la démence, qui ne le quittera plus durant ses onze dernières années. Il meurt en disant à sa mère « Mutter, ich bin dumm » (« Mère, je suis bête »). Par contre, on ne sait pas ce qu’est devenu le cheval, ni quels furent ses derniers mots. C’est du moins ce que dit la voix off.
    La scène se termine dans un épais brouillard, avec un homme conduisant une voiture à cheval. László Krasznahorkai s’embarque alors dans une réflexion sur la vie, et l’injustice, ce qui revient au même.
    Le texte s’arrête là, alors que le film continue. Le texte décrit longuement six jours durant, la vie dans leur ferme de cet homme, avec sa fille et leur cheval. L’homme est paralysé d’un bras. Au dehors un vent violent souffle sans relâche. Mais le film reprend et ouvre la séquence du cheval et de ses maitres. Un voisin vient annoncer les nouvelles, comme quoi la ville a été complètement détruite et en attribue la responsabilité à la fois à Dieu et à l’homme. Le fermier répond « Foutaises ! ». Une bande de Tziganes qui dévalent la pente de la colline dans une danse macabre semble porteuse des plus sombres augures. S’étant arrêtés pour boire l’eau du puits, ils sont chassés par le père. Les Gitans le maudissent. Le cheval refuse de quitter l’écurie et de s’alimenter, condamnant l’homme et sa fille. Le lendemain, le puits n’a plus d’eau. Les fermiers décident alors d’abandonner leur ferme, ils mettent des affaires dans une petite charrette et partent, emmenant le cheval avec eux.
    C’est donc à nouveau un texte sombre sur l’avenir.

    « Thésée Universel », déjà publié en tant que tel, traduit par Joëlle Dufeuilly (2011, Editions Vagabonde, 96 p) se présente comme une suite de trois conférences. Avec les trois mouvements qui forment les thèmes fondateurs de la littérature : la tristesse, la révolte et la possession. Trois conférences, discours ou enregistrements devant un mystérieux auditoire. « Je ne sais pas qui vous êtes, messieurs […] Et pour être franc avec vous, je n’ai pas clairement compris quel type de conférence vous attendiez de moi ».
    Le tout est retransmis sur trois écrans depuis une salle invisible pour le public ou depuis un espace entouré de paravents. Le conférencier, désigné sous sa seule initiale M., se présente : « visage ravagé par l’alcool, thorax enfoncé, vêtements miteux » avec son sujet « je vais vous parler de la tristesse ».
    Dans le premier entretien, il révèle sa première prise de conscience de la tristesse, vers 1970, à 12 ou 15 ans, dans une petite ville du sud-est du pays, en hiver, il fait -17 °C, à l’arrivée d’une caravane étrange. « Le convoi devait mesurer à vue d’œil trente mètres de long, et sa hauteur semblait, comparée à la largeur et la longueur, hors de proportion » « un véhicule en tôle ondulée bleue, avec huit doubles roues, mais sans portière, non non, aucune porte, pas même à l’arrière, mais puisque je vous le dis, aucune portière ». On a reconnu la caravane qui arrive dans le village au bord de la Tisza, jusqu’au pied des Carpates, et qui est à l’origine de l’émoi, thème de « La Mélancolie de la Résistance », avec une baleine, « la plus grande baleine géante du monde » dans un état déplorable, clou du spectacle de l’exhibition. « Il existe un livre qui raconte explicitement qu’à partir de cet instant tout se transforma en enfer sur terre, dans cette petite ville, au sens le plus strict du terme » (rapportée dans un de ses livres par un certain László Krasznahorkai) « et ce dernier laisse entendre qu’il savait ce que serait cet enfer, ce qui se passerait ensuite, autrement dit que cette baleine, sur cette place, dans l’un des plus sombres recoins des années soixante ou soixante-dix, dissimulait ». Les conséquences de l’arrivée de cette immense remorque convoyant le cadavre d’une baleine, a une portée universelle, véritablement métaphysique. « Ils savaient déjà, par la rumeur, qu’à l’intérieur de la gigantesque remorque, désormais installée sur la place du marché, se trouvait la plus grande baleine géante du monde ».
    La deuxième conférence est presque une non-conférence. « Je ne voulais pas accepter cette invitation, et pourtant je suis là ». il avoue même « Puisque, autant que vous le sachiez, je ne suis pas conférencier » et il rajoute « Je pense qu’il ne fait plus de doute à vos yeux que le conférencier ne sait rien du sujet de sa conférence ». Il raconte alors une anecdote qui lui est arrivée à la station souterraine de Zoologischer Garten à Berlin. Il observe d’un clochard pissant sur une voie de chemin de fer, et pourchassé par un policier au service du bien contre le mal. Pour le conférencier c’est la défaite universelle du « noble » face au « vulgaire ». Le discours est consacré à la révolte, « cette fois la révolte était à l’ordre du jour », mais uniquement dans le cas où, nous dit l’auteur, tous les parias du monde uniraient leur force pour venir à bout des forces de l’ordre. « Le bien n’atteint jamais le mal puisqu’il n’existe entre eux aucune forme d’espoir ».
    Enfin, dans le troisième et dernier discours (ou d’adieu), pour lequel il a été convoqué par téléphone, invité à comparaître, « relégué dans les sous-sols et privé de liberté » depuis une semaine, puis amené par un commando, il parle de sa première prise de conscience de la possession. Face aux préoccupations du public, « la prévisibilité du monde, autrement dit votre propre sécurité » il ne peut qu’y opposer sa « déception » de l’intelligence humaine, de la grandeur, de la vérité, sa « répulsion » de l’univers. Dans une queue à la poste, il observe une jeune femme assise à une table, essayant de rédiger un télégramme, payant et oubliant même d’indiquer le nom du destinataire. Sauf les objets utilitaires et de jeu de l’enfance, « nous ne possédons rien ». « Mes besoins élémentaires [ ] ayant refait surface, réclament ce qui suit. 1. L’ensemble des documents et objets ayant trait à mon enfance. 2. Deux cent vingt mille mètres de fil. 3. Un revolver » [ ] « Vous n’avez qu’à considérer qu’il s’agit de mes dernières volontés. Pourquoi ces trois choses là ? [ ] les réponses relèvent strictement de ma vie privée ».
    De façon bizarre, il passe ensuite à la découverte à Okinawa, lors de la construction de la base militaire américaine d’une nouvelle espèce d’oiseau, le râle d’Okinawa. Pour les scientifiques, l’oiseau est incapable de voler. Alors pour mieux résister aux ouragans, il a échappé à toute observation, en s’extasiant sur « les remarquables facultés de défense de cet admirable virtuose de la méfiance ». Pour l’orateur, c’est « un oiseau aux ailes brisées ».
    Conférences étranges par leurs thèmes : la tristesse, la révolte, la possession, et surtout l’étrange façon d’évoquer ces thèmes. Discursive, pleine de parenthèses, évoquant soit le personnage qui parle, soit le monde. De plus, dans la troisième conférence, le personnage fait savoir qu’il parle sous la contrainte, une contrainte incompréhensible car sans visage. Unr façon étrange de relier des questionnements métaphysiques à une situation dans un monde tout autant étrange et imprécis, le tout suscité par des situations du vécu personnel, mais qui semblent effrayants.
    Alors, malgré la déception de l’auteur vis-à-vis de l’humanité, mais est déception, est l’humanité, le lecteur serait’il Thésée en combat contre le néant qui serait le Minotaure. Mais où serait Ariane et son fil.

    « One Hundred People all Told » part de la constatation presque banale que sur environ 2500 ans il y a eu « environ cent générations » et, par conséquent, une succession de « seulement cent personnes ». Long de seulement cinq pages mais comportant trois phrases qui sont en fait des versions répétées les unes des autres, le texte se moque de la notion d’originalité. Il émet l’idée que la culture fonctionne par imitation et répétition. C’est selon Krasznohorkai, le cycle sans fin de destruction et de régénération, illustré par les histoires successives.
    Cette continuité cyclique est différente d‘un simple déclin, ou d’une éclipse, comme il s’en produit une dans « La Mélancolie de la Résistance ». Le monde s’assombrit et se refroidit temporairement, il sème alors la panique chez tous les habitants de la Terre, pour reprendre, quelques instants plus tard, ses opérations de routine. De fait, le monde « continue » sans cesse et inévitablement.

    « Not on the Heraclitean Path », ou comment ne pas suivre la piste du livre unique « De la Nature », supposé avoir été écrit par Héraclite. Il faut dire que pour préserver sa prose pour les générations futures, il la dépose sur l’autel d’Artémis, la déesse de la chasse, protectrice des animaux et des lieux sauvages. Mais son écriture reste d’un hermétisme rare, lui valant le surnom de « Héraclite l’Obscur ». Même Aristote lui reproche sa prose sans ponctuation « C’est tout un travail de ponctuer Héraclite, car il est difficile de voir si le mot se rattache à ce qui précède ou à ce qui suit ». Seules les mauvaises langues verront un rapprochement formel entre Héraclite et Krasznahorkai, tout au moins dans leur style. Mais comme dirait ce dernier, « ce serait comme un muet disant quelque chose à un sourd ».

    « La mémoire est l’art d’oublier ». Ce chapitre « n’a rien à voir avec la réalité, la réalité n’est pas ce qui l’engage, elle n’a aucun rapport substantiel avec cette complexité inexprimable et infinie qu’est la réalité elle-même, de la même manière et dans la même mesure que nous-mêmes sommes incapables d’atteindre le point où nous pouvons même entrevoir cette complexité indescriptible et infinie »

    On en arrive à la section II, « Raconte »
    « Nine Dragon Crossing », apporte un peu d’exotisme, puisqu’il se passe à Shanghai, au carrefour de Yan’an Lu (Yan’an Gaojia ) et de Chengdu Bei Lu (Nanbei Gaojia), deux autoroutes surélevées, qui se croisent dans le district de Jing’an, un peu à l’est du centre, près de la Place du Peuple . Un beau carrefour, intersection de deux importants axes est-ouest et nord-sud, dans une ville de 150 par 150 km, donc peu faite pour un piéton normal. Mais il faut dire qu’ils sont 25 millions à y habiter, 80 en tenant compte des périphéries.
    Dans cette ville donc, erre un homme que le souvenir des chutes et cascades hante. Il avait prévu d’aller à Angel Falls (Salto Angel), la plus haute (929 m) au Venezuela, s’est rabattu sur Victoria Falls, Zimbabwe, puis ce sera les chutes du Rhin (23 m) à Schaffhausen en Suisse. Ces trois chutes l’obsèdent et reviennent sans cesse, qu’il soit à Shanghai, bien que « c’était de notoriété commune qu’il n’y avait pas de chute d’eau »
    Et il est là « un torchon lessivé, comme on dit, saoul comme un cochon, un torchon rapiécé, cet ivrogne ivre mort se penche au milieu de la ville, sur la rive, ivre et ivre mort, un torchon usé, parlant à voix basse et pas spécialement spirituel ». Il erre, le long de Fuzhou lu, jusqu’à la Place du Peuple, ivre mort, et bien qu’il ait pu avoir un bon pour un taxi avec son adresse, il s’obstine à prendre le bus, le 72 « seulement le 72, répétait la voix de sa conscience ». Et le voilà au milieu du « French Quarter », l’ancienne « Concession Française » de Shanghai, où il est soudain transporté à « Saint-Germain-des », mais il n’arrive plus à se souvenir du nom complet « Saint- Germ, Saint des ». C’est un quartier de Shanghai caractérisé par ses petites rues, arborées et ses bâtiments du temps de la Concession. Des rues au nom francisé comme l’ancienne route Lafayette (Central Fuxing), l’avenue Pétain (Hengshan) ou l’avenue Joffre (Huaihai).
    Soudain, le voilà arrivé au centre du « Nine Dragon Crossing » sous le tablier de la Yan’an Lu. Au milieu s’élève le fameux pilier, orné des neufs dragons, dont la légende dit que leur dorure orne le pilier sur un fond argenté brillant, en mémoire des cérémonies religieuses effectuées à l’époque de la construction du nœud autoroutier en 1990. Histoire de calmer le dragon caché dans le sous-sol qui perturbait le creusement et l’enfoncement du pilier central. Histoire aussi de montrer la grandeur et la puissance de la Chine moderne en face du mépris pour son passé historique. Il faut se méfier des symboles que l’on utilise un peu à tort et à travers. Quelquefois, le dragon n’est pas content d’être ainsi malmené à son insu. On apprend dans les écoles chinoises que les dynasties successives sont, très justement en succession les unes des autres.
    Il est toujours aussi saoul, « perfectamente [borracho] » écrirait Malcolm Lowry dans « Au-Dessous du Volcan », que Krasznahorkai admire et aime citer. Comme lui, il fait partie de ces écrivains capables de boire nettement plus de raison, et ensuite d’écrire, tout comme Hermann Melville qu’il cite souvent, notamment dans « The Manhattan Project ».
    Le carrefour lui pose de nombreux problèmes simples de topologie. Comment concilier deux routes à deux fois trois files chacune, qui se croisent orthogonalement suivant un décalage vertical, et permettent donc le passage continu de chacune des directions à une autre. Déjà difficile d’appréhender les niveaux de bretelles et leur agencement dans une plaine vide, mais là, en pleine ville, en 3D, 4D peut être si on pense à l’alcool ingurgité, avec la complexité de l’alphabet de Shanghai, du mandarin transcrit en pinyin comme système de transcription phonétique avec les lettres de l’alphabet latin. Cela fait beaucoup à la fois pour une « perfectamente borracho ». Quoiqu’il en soit il retrouve son hôtel, sa chambre, son poste de télévision de Hong Kong allumé qui diffuse en dialecte cantonais. Justement une émission sur les chutes d’eau célèbres dans le monde Angels Falls, Victoria Falls, Schaffhausen Falls. La boucle est bouclée.
    Il s’interroge alors sur le sort du langage et la place de l’homme dans un monde de plus en plus étranger qui semble s’accélérer de plus en plus. « La vitesse désirée a été atteinte, et lui seul – et c’était à nouveau l’interprète simultané qui parlait, le condamné au visage livide de Nine Dragon Crossing – lui seul ne comprenait pas pourquoi nous avions besoin d’une telle vitesse, vitesse qui d’ailleurs devrait bientôt être augmentée, Dieu n’y a-t-il personne, cria-t-il maintenant dans le firmament illuminé artificiellement de Nine Dragon Crossing, personne qui comprend que nous n’avons tout simplement pas besoin d’une telle vitesse ?!
    Finalement qu’a-t-il vu ou retenu de Shanghai ?

    Dans « That Gagarin », le narrateur apparemment dérangé, un ancien historien des sciences, est obsédé par le sort du premier homme dans l’espace après son retour, par sa disparition aux yeux du public et par les mystérieuses circonstances de sa mort lors d’un crash d’avion.
    Descente progressive et lente du narrateur dans sa folie.
    Le narrateur part donc à la recherche de la vérité, de la véritable histoire vraie de ce qui est véritablement arrivé à Gagarine, et pour cela, le narrateur est emporté par toute une série d’« antécédents ». En effet, « Rien n’arrive jamais sans antécédents, en fait tout n’est qu’un antécédent […] rien ne peut même être dit au-delà du fait que en plus des antécédents, il n’y a que des conséquences ». Luttant pour s’en libérer, il veut trouver « le noyau », « le MILIEU », « l’histoire elle-même ».
    Non seulement pour ceux qui cherchent à se libérer de leur esprit et de leur corps, mais même pour ceux qui cherchent à échapper à des limites spatiales spécifiques – une prison, un asile d’aliénés, un pays, la planète Terre – les mots deviennent un instrument d’évasion. Outre une position narrative changeante, qui permet aux narrateurs comme aux lecteurs de vivre une sorte d’expérience hors du corps, les narrateurs possèdent un autre instrument d’évasion

    « Downhill on a Forest Road » traite de l’histoire d’un accident à plus petite échelle, tout en retraçant une série de « choix inconscients » apparemment insignifiants qui ont conduit à une collision de deux véhicules. Faits insignifiants, mais qui, mis bout à bout, prennent une signification, somme toute évidente. Difficulté à mettre la clé de contact, chien heurté par une voiture et son pitoyable ami attendant à côté de son cadavre, décision de dépasser une autre voiture pour arriver à l’heure à un rendez-vous. Toute cette infinité de « conditions préalables » se combinent pour former « une structure d’instant en instant » de catastrophe.
    Mais, comme le suggère l’histoire, alors que l’esprit continue de se concentrer sur ce récit de causalité, le déconstruisant de plus en plus, il omet de reconnaître que « le hasard n’est pas simplement une question de choix, mais le résultat de ce qui aurait pu arriver de toute façon ».

    « The Swan of Istanbul » est une nouvelle qui coure sur soixante-dix pages, toutes blanches, et est dédiée en mémoire de Konstantinos Kavafis. Mais il y a 5 pages de notes, dans lesquelles Krasznahorkai fait abondamment référence aux « Derviches Blancs », aux subtilités des joueurs de qanun. Il fait également référence à Kelemen Mikes, poète et militaire hongrois (1690-1761), aussi désigné comme le « Goethe hongrois » pour ses « Lettres de Turquie » (2011, Honoré Champion, 384 p), qui posent les bases de la prose hongroise.
    Quant à Konstantinos Kavafis, il est né le 29 avril 1863 à Alexandrie et mort le 29 avril 1933 dans la même ville, toujours en Egypte. Il est rare, même pour un poète de naître le jour même de l’anniversaire de sa mort. Il faut dire qu’il est entré au Service de l’Irrigation du ministère des Travaux Publics, et y a fini directeur-adjoint une quarantaine d’années plus tard, ayant écrit une bonne centaine de poèmes. On pourra lire de lui « Poèmes », traduit par Dominique Grandmont (1999, Gallimard, 328 p) dans lequel il annonce « Il faudra attendre que je sois complètement démodé pour me découvrir vraiment ».
    Considéré comme l’un des poètes majeurs de la Grèce moderne, il s’est élevé contre tous les intégrismes. Il affirme, entre autres, que l’hellénisme n’a de frontières que celles de l’esprit et que la seule victoire véritablement fondatrice est celle de la dignité humaine.

    La troisième partie « Bids Farewell » consiste en une seule histoire, où le prophète-conteur annonce son départ de ce monde, sans rien y prendre.
    « I don’t need Anything from Here » dans laquelle Laszlo Krasznahorkai reprend un thème qu’il a déjà développé plus haut dans ses nouvelles. Je veux quitter cette terre, et ne rien emporter « Je n’ai besoin de rien d’ici-bas »

    Publié par jlv.livres | 9 décembre 2021, 14:31

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