☀︎
Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Ibrahim Qashoush » (Maxime Actis)

À travers la figure d’un chanteur militant improvisé, et de la foule de voix qui l’accompagnent, une impressionnante mosaïque de l’horreur chaotique de la guerre civile syrienne – et un rappel salutaire de ce qui crée les réfugiés.

x

Actis

D’après les informations recueillies, un corps est traîné au sol et des hommes le tirent jusqu’aux berges du fleuve. Ils ne sont pas venus là à pied, c’est éloigné de tout. D’après les informations recueillies, ils sont trois ou quatre. Toute la scène se passe au milieu de la nuit, on ne voit rien. Les hommes déposent le corps au bord de l’eau. C’est un corps mort. Avec le courant, le corps avance lentement sur le fleuve et, d’après les informations recueillies, le corps n’est découvert que plusieurs jours plus tard.

Quelques mois après le début du Printemps arabe à Damas, en 2011, une chanson inspirée du folklore traditionnel syrien, mais aux paroles redoutablement subversives (« Yallah Bachar dégage / Emballe vite tous tes bagages / Retiens ton armée sauvage / Yallah Bachar dégage / Y en a marre de tes discours / Après Kadhafi ton tour / Yallah Bachar dégage »), devient vite l’hymne officieux de la révolution en cours, scandé dans toutes les manifestations, avant que cette espérance ne se dissolve dans une répression d’une rare férocité, dans la guerre civile syrienne, dans l’émergence de l’État islamique, et dans le succès ultime, « sur le terrain », de Bachar El-Assad et de ses alliés iranien et russe. Dès juillet 2011, le cadavre de l’auteur présumé de la chanson, Ibrahim Qashoush, est retrouvé, gorge et cordes vocales tranchées, dans l’Oronte qui traverse sa ville de Hama. Alors que la légende du martyr prospère discrètement, bien des zones d’ombre demeurent, qu’il s’agit d’éclairer pour, peut-être, saisir quelque chose de ténu et de fort lové au cœur du chaos syrien et de son horreur depuis plus de dix ans.

C’est simple, le cadre, c’est la Syrie. Un territoire délimité par quelques traits sur les cartes, une terre calcaire et aride sur la côte orientale de la mer Méditerranée. C’est ça. Ce n’est pas une histoire qu’on pourrait raconter en prenant son élan et en commençant par il était une fois. On ne peut pas utiliser de formule magique. Peut-être des mots simples.

Avec les sources qui peuvent être les nôtres désormais, dix ans plus tard, Maxime Actis a orchestré, dans ce premier roman publié aux éditions de l’Ogre en avril 2022, une quête polyphonique de vérité toujours un peu déjouée, une mosaïque brutale et pourtant paradoxalement poétique, pour nous restituer, entre fiction et documentaire (on songera logiquement au travail si sensible d’un John d’Agata), l’intensité de la brûlure, là-bas, et nous proposer en filigrane une lecture efficace et humaine de la vague de réfugiés née de ce conflit insoutenable – mais pourtant parfaitement soutenu.

x

Unknown

Une figure noire debout au premier plan. Le décor est la vieille ville de Damas, terre sombre. À droite de la photographie, il y a un passage très étroit, la silhouette s’est arrêtée devant une porte qui donne sur la rue, aucun mouvement, elle regarde, le numéro 17. On ne voit pas son visage. Il y a une porte en bois clair et un anneau pour la cogner. Pour frapper à la porte. Au-dessus de la porte quelqu’un a écrit un truc à la bombe aérosol rouge. Une inscription. Deux tracts sont collés aux vieilles pierres du mur. L’un d’eux est déchiré. Ce sont peut-être des publicités. Ce sont peut-être des mots interdits, imprimés à la va-vite. Impossibles à déchiffrer.

Le journaliste J.H., enquêtant officieusement mais avec divers concours officiels, bien après les faits, de Damas à Istanbul, la jeune étudiante Dima, actrice des premières manifestations non violentes puis spectatrice compulsive d’une rapide montée aux extrêmes de la part du régime, le joueur de football Basset, le chanteur Rahmani seront les principales voix qui recueilleront les témoignages à adjoindre et mêler aux leurs, alors que déjà les mémoires se déforment, soumises aussi à l’emprise du chaos et de la peur.

Dans cette petite ville, comme dans la plupart des villes du pays, cela fait bien longtemps que l’on ne parle plus. Les vieux et les vieilles répètent à leurs enfants que les murs ont des oreilles. C’est ce qui se dit depuis de longues années. Les murs ont des oreilles. Cela fait si longtemps que même les vieux et les vieilles ne se rappellent plus. Dehors et dedans, on ne parle pas, on chuchote, on chuchote lorsque les plats se déplacent de main en main pendant les repas, les murs ont des oreilles alors la peur se colle aux corps et aux mots. Une peur terrible. On ne parle pas car jadis, mais il n’y a pas si longtemps, il y a eu des massacres. Les hommes kaki sont entrés dans certaines villes et dans toutes ces villes. Tout le monde a été massacré.

x

1168644-des-refugies-a-la-frontiere-turco-grecque-le-2-mars-2020

Paradoxalement, la voix la plus importante du volume est peut-être celle qui ne franchira pas la frontière syrienne, mystérieux double de l’auteur, routard méticuleux et pourtant vagabond, dont le camping-car, aux confins de la Turquie et de la Grèce, avant de vouloir se rendre à l’origine des maux, mesurera de près la foule se pressant aux portes de l’Europe, comme si ne pas mourir sous les bombardements et les expéditions punitives était un choix (surtout si l’on n’est pas Ukrainien, mais Syrien ou Afghan), aux yeux de tant (trop) de membres de l’Union européenne. C’est elle qui nous rappelle, comme Emmanuel Ruben écrivant dans le même mouvement de pensée et de poésie ancrée ses « Sous les serpents du ciel » et « Jérusalem terrestre », d’une part, ses « Cœur de l’Europe » et « Terminus Schengen », d’autre part, comme Alain Giorgetti et son incroyable « La nuit nous serons semblables à nous-mêmes », comme Sébastien Ménard, même, avec l’envolée nostalgique de son « Soleil gasoil », Maxime Actis nous rappelle de sa cruelle beauté que le salut dans la fuite n’est pas un caprice ou une opportunité, et que la présence de quelques terroristes infiltrés dans un flot aussi massif ne doit jamais faire oublier qu’à la racine, il y a bien la nécessité vitale de l’échappée.

Il a fait beaucoup de route. Il suit du doigt l’itinéraire Google avec les étapes. C’est relativement abstrait maintenant. Il n’a plus grand-chose comme argent, juste de quoi rentrer, acheter de la nourriture et visiter quelques sites archéologiques. Il devra peut-être s’arrêter faire les vendanges en Grèce. Il verra ce qui est possible. C’est le moment de revenir sur ses pas.
Ça fait une semaine qu’il passe les pieds dans l’eau. Elle est claire et agitée. Ici, l’Oronte n’est plus un fleuve et ce n’est pas encore la mer. Beaucoup de familles viennent s’y baigner. Il les comprend : les montagnes autour donnent à l’endroit quelque chose de merveilleux.
Il sait que l’Oronte remonte jusqu’au Liban en traversant la Syrie alors il regarde le fleuve à contre-courant, comme s’il allait pouvoir deviner quelque chose de la réalité syrienne dont le fleuve est témoin. De toute évidence, il ne voit rien. Toujours rien. Au fil des jours il prend plusieurs photos du même endroit, du même point de vue. Pour ne rien en perdre, mais peut-être aussi pour en faire surgir quelque chose. L’eau coule et coule, rebelle. La fiche Wikipédia prétend que c’est le surnom du fleuve.
L’eau froide jusqu’aux mollets, il pense aux chansons de Basset et aux likes sur les pages citoyennes en soutien à la révolution sur Facebook. À tout le reste. Et il s’y perd. C’est à l’intérieur de sa tête. Il pense qu’il n’aura jamais été en Syrie, si ce n’est pas mirage, par l’intermédiaire de toutes ces images, mais, de toute évidence, oui, il ne voit rien. C’est un outsider. Pas un faible, ni un opposant qu’on sous-estime, non, il est juste en-dehors, alors il ne peut qu’imaginer, avec le moins de fantaisie possible. Il se dit qu’à la place où il est, il ne pourra pas faire plus : ramener quelques anecdotes, les plus modestes possible. Ne pas trop déformer la réalité et ses sensations, pas si éclairantes que cela.
À un moment, il regarde vers la mer.

x

photomaxime

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :