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Note de lecture : La moitié du fourbi – 12 : « Rouge »

Rouge, flamboyant, sanglant ou en colère, mais toujours foisonnant, intelligent et poétique, le douzième numéro de la revue La Moitié du Fourbi.

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Pour la douzième fois depuis février 2015 et ce numéro 1 au thème déjà légèrement mystérieux (« Écrire petit »), la revue La Moitié du Fourbi revenait nous étonner et nous enchanter en ce mois d’octobre 2020, quelques jours avant un nouveau confinement, alors même que le collectif qui la rédige et l’édite nous avait offert un numéro complet, gratuit et en ligne, lors du premier confinement, au printemps dernier, sous le signe du « Dehors ».

« Rouge » : la couleur qui véhicule sans doute dans nos cerveaux la symbolique la plus foisonnante qui soit se prêtait particulièrement bien à une nouvelle démonstration de la variété des approches et des angles que savent faire valoir, à chaque nouvelle occurrence, les autrices et les auteurs retenus dans les différents numéros thématiques à date, soit, en plus du n°1 et du n°11 déjà cités, les passionnants « Trahir », « Visage », « Lieux artificiels », « Noir, et ce n’est pas la nuit », « Bestiaire », « Le bout de la langue », « Instants biographiques », « Vite » et « Je ne te hais point ».

On ne répètera jamais assez à quel point une telle revue est précieuse, en laboratoire cohérent et inventif de toute une création littéraire en train de se fabriquer sous nos yeux, mêlant en toute beauté l’exégèse et la fiction, la poésie et l’érudition, la découverte et l’approfondissement.

C’est, une fois n’est pas coutume, par un bref poème en allemand de Ernst Herbeck (1920-1991), avec sa traduction française (issue du recueil « 100 poèmes » et donc à attribuer, au choix, à Eric Dortu, Sabine Günther, Pierre Mréjen, Hendrik Sturm ou Bénédicte Vilgrain) que s’ouvre ce numéro, proposant ainsi d’emblée une forme d’exergue à la fois sibyllin, tendrement humoristique et nettement acéré pour annoncer la profusion thématique qui va suivre – mais aussi pour servir d’amorce discrète aux superbes « Points-paumes » de Laure Gauthier, dont la poésie utilisant toutes les ressources graphiques de la page et toutes les évocations colorées rendues ainsi possibles fournira un relais décisif au milieu de ce numéro 12.

La vie
La vie des poulets est rouge
Le frémissement de l’amour du prochain est rouge
La vie est belle
Frémissement des cœurs dans le corps des chiens
La vie des cœurs est gentille.
La vie rend le ciel triomphant.
La vie aimerait être plus longue.
plus lentement Vive l’amour.
lentement la vie est longue.

L’œil de l’Oulipo, l’un des rares marqueurs permanents de la revue, retrouve aussitôt sa place presque traditionnelle de quasi-introduction, avec Michèle Audin et son « L’Oulipo se met à table », réjouissante concoction d’un menu jouant certes des teintes alimentaires mais surtout du joyeux télescopage du vocabulaire spécialisé de la cuisine et de divers tours de main hauts en couleurs, justement.

C’est au petit matin que nous avons commencé, lorsqu’elle a mis des écrevisses à dégorger dans du lait. À dix heures, elle a lavé et équeuté du cassis, l’a mixé avec du sucre et un peu d’eau, l’a passé au chinois et l’a mis au frais. (Michèle Audin)

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Rouge sang, à coup sûr, mais pas uniquement, loin de là, même dans le flux : Anne Maurel nous offre une plongée décisive dans la manière dont, sous les yeux sourcilleux de Faulkner et de Rimbaud, le rouge irrigue l’œuvre de Pierre Guyotat, en son cœur fondamental (« Rouge idiotie »), tandis que Hugues Robert (NDR : oui, je sais, me voici réduit à parler de moi à la troisième personne, désolé) examine cette présence liquide et flamboyante chez Stephen King, Thomas Harris et Jean Giono (« Trois nuances de sang »), qu’Andréas Becker nous prouve en trois pages brûlantes, et comme en écho secret à son récent roman « La castration », que tous les chemins rouges de son Hambourg familial ré-imaginé mènent à une boucherie nécessaire et fatale, dans cette langue inventive et sonore qui n’appartient qu’à lui (« Rouge tort »), qu’Anaïs Vaugelade, en confiant à la lectrice ou au lecteur quelques planches extraites de son album « pour enfants » de 2004, magnifiquement, politiquement et poétiquement commentées ici par Frédéric Fiolof, renverse le besoin de chair sanguinolente historiquement attribué à la gente ogre (« Le déjeuner de la petite ogresse »), que Stéphane Levallois, en 31 cases dessinées, comme il l’explique à Zoé Balthus, retourne au couteau bien aiguisé la logique du Petit Chaperon Rouge (« Story Killers »), et que la rédaction de la revue, en s’entretenant avec Élise Thiébaut, autrice notamment du formidable « Ceci est mon sang : Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font », explore avec une subtile ferveur que ne renieraient ni Pascale Pujol (« Sanguines ») ni Anne-Sylvie Salzman (« Dits des xhuxha’i ») ce qui se joue, encore aujourd’hui, à propos de menstruations et de dominations.

Il faut donc lire Idiotie à la manière dont Guyotat nous dit désirer lire Le Domaine de William Faulkner : dans la « langue d’origine », en se montrant attentif aux signifiants autant qu’aux signifiés du livre, pour « voir ce que c’est, comment ça chante et bouge et se colore ». Car, pour ce lecteur assidu de Rimbaud et de Faulkner, « le sang chante ». Une Histoire sanglante anime et colore une écriture jaillie de la blessure. Comme le sang aux joues, au coeur – le mot ne désignant pas ici le siège des sentiments, mais l’organe -, l’écriture afflue : elle « bouge », conduit d’une scène en rouge à une autre scène en rouge. (Anne Maurel)

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À côté de la bande dessinée, qui me semble doucement et joliment occuper une place croissante dans La Moitié du Fourbi, la dimension photographique, marquante dès l’origine de la revue, est ici portée haut et directement par Paloma Pineda, dont le terrain de football et ses occupants, saisis en cinq clichés dans un soudain vent de sable, créent un envoûtement à part entière (« Terrain rouge »), tandis que les images de Jef Bonifacino, entrant en résonance étroite avec le texte d’Aliona Gloukhova, extrait de leur travail en cours intitulé « Géométries désaccordées », dessine les contours étranges d’une mémoire à court terme réformant les possibilités de la colère et de l’oubli (« Mémoires de poisson rouge »), et que celles de Zoé Balthus, associées à son propre texte d’infatigable globe-trotteuse poétique, nous donnent à ressentir un Hong-Kong bien spécial, au bout de l’ancien et si dangereux aéroport de Kai Tak (« Torrent rouge »). Même lorsqu’un apaisement pourrait être évoqué, par le vin de Thierry Guichard, par exemple, la violence de la lutte sociale et du sang encore répandu n’est jamais loin, alors même que le cépage choisi révèle sa vérité (« La couleur de nos âmes ») – et avec Alain Giorgetti – dont on retrouve avec bonheur la phrase ample et subtile de son « La nuit nous serons semblables à nous-mêmes », fut-elle retravaillée en diatribe -, la colère face au sang répandu des opposants, contrevenants et insatisfaits se condense en un poing lancé vers un certain satrape présidentiel, imaginé bien entendu (« Larvatus »). Et c’est ainsi à Corinne Atlan que revient la tâche singulière de déployer une dernière fois quasiment l’ensemble des facettes de la couleur de ce numéro 12, en un somptueux abécédaire traquant les manifestations signifiantes au sein d’une culture tout entière (« Portrait du Japon en rouge »).

Cette nuit-là, le monde entier semblait s’être donné rendez-vous à Lan Kwai Fong pour spéculer, dans l’ivresse, sur le destin de l’île. Nous y avions aussi rejoint mon ami intime P., venu aussi de Hanoi, et G., photographe anglais installé à Hong Kong depuis plus d’une décennie. Ils nous attendaient au Lenin Bar, assis sous le marteau et la faucille écarlates de son enseigne ironique. Nous avons vidé bien des verres, carambolé maintes billes sur le tapis carmin du billard américain, tiré mille plans sur la comète et follement ri toute la nuit. Notre espérance semblait inébranlable. (Zoé Balthus)

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Trois textes, peut-être, offrent ici une forme de synthèse, chacun à leur manière, de ce que peut représenter, au fil du temps, l’étrange alchimie de cette revue pas tout à fait comme les autres qu’est La Moitié du Fourbi., en entrechoquant particulièrement intensément le politique et l’intime, le littéraire et le visuel.

Anthony Poiraudeau confronte avec acuité et une certaine allégresse le tropisme anti-rouge de tout un patronat américain, avant et après la deuxième guerre mondiale, avec la transfiguration noire proposée par le « Moisson rouge » de Dashiell Hammett (« Rouge Complex »).

Frédéric Fiolof (« Arrêt sur image ») traque les paradoxes et les résonances inattendues de l’affiche rouge, la plus célèbre affiche de propagande allemande lors de l’Occupation, affiche criminelle pour dénoncer de prétendus crimes, affiche qui ne fut peut-être jamais placardée, affiche qui est devenue à elle seule un immense symbole à géométrie variable (comme nous le rappelait à sa manière Christophe Kantcheff dans son excellent « Guédiguian »).

Hugues Leroy, enfin, dont j’attends toujours qu’il nous offre un jour un recueil entier de textes sur la poétique des langages de programmation, conclut ce numéro particulièrement enlevé en analysant la genèse et les ramifications de la célèbre chanson « Le temps des cerises », et en évaluant, avec son habituelle tonalité caustique et poétique, les divers cheminements de sa destinée paradoxale (« Un endroit où déposer son chagrin »).

Un douzième numéro qu’il faut encore saluer, et se procurer urgemment auprès de ses libraires préférés.

Dégradée et enlaidie par son activité même, comme viciée de l’intérieur, c’est ainsi qu’apparaît Personville, localement surnommée Poisonville, aux premières pages de Moisson rouge de Dashiell Hammett, alors que la découvre le narrateur du roman, un détective privé anonyme, envoyé ici par l’agence Continental à la demande d’un client qui mourra assassiné avant même la fin du premier chapitre. Dépossédé du commanditaire de l’enquête qu’il était censé mener avant même d’avoir pu la commencer, le Continental Op – ce sera le seul nom par lequel on pourra jamais désigner le narrateur – comprendra vite que la mort de l’homme qu’il était venu rencontrer à Personville est le fruit de la complicité criminelle du maître de la ville et de la pègre locale, unis par des intérêts communs de maintien de l’ordre, d’accaparement des richesses et de démantèlement des grèves ouvrières. (Anthony Poiraudeau)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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