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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « La transparence selon Irina » (Benjamin Fogel)

Entre transparence et anonymat, pressions sociétales et manipulations, une superbe et foisonnante fausse enquête policière et vraie fabulation à propos de Ghosts in the Machines.

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Je sens mon mobile vibrer dans ma poche. Les notifications affluent. Irina cherche à me noyer sous les messages. Je choisis de l’ignorer. Je dois décompresser, m’extraire du flux de nos conversations. Elle m’en voudra demain, mais j’ai besoin d’une pause.
Maxime et moi venons de pénétrer dans le sous-sol du Parallax, une boîte de nuit que je fréquente occasionnellement pour m’éloigner du Réseau et me vider la tête. Tout est fait pour empêcher les clients de s’observer. Il est impossible de reconnaître quelqu’un à moins d’un mètre. La faible luminosité et la fumée produite par de larges générateurs encastrés dans le plafond rendent les perceptions incertaines. Je danse sans crainte, avec juste ce qu’il faut comme repères pour ne pas entrer en collision avec les autres corps. Maxime ne me quitte pas des yeux ; il sait qu’il ne me retrouverait jamais si je disparaissais dans la foule. C’est la première fois qu’il met les pieds dans un club de ce genre. Les gens comme lui n’ont en théorie rien à y faire, il m’a fallu des mois pour le convaincre de m’y accompagner. Le résultat n’est pas probant. Je voulais qu’il découvre mon monde et la liberté que procure l’anonymat. Mais la proximité d’inconnus qu’on ne peut relier à leur identité sur le Réseau l’angoisse. Je ne lui en veux pas. Je ne m’attendais pas à une épiphanie. Je fais partie des exceptions au sein de la génération, la majorité qui est née après 2027 ayant embrassé la transparence comme une valeur constitutive du bon fonctionnement de nos sociétés.
Je ne sais pas comment font les rienacas – ceux qui n’ont rien à cacher – pour accepter que l’on sache tout d’eux, tout le temps. Quand Maxime rencontre une fille à une soirée, il se présente sous son vrai nom, lui ouvrant ainsi les portes sur ses qualités et ses défauts, mais aussi sur toutes les informations collectées sur lui au fil des ans – de ses revenus financiers à son dossier médical, de ses opinions politiques à sa consommation énergétique. Il trouverait malsain d’agir autrement. Si la fille lui offre également son sésame patronymique, ils sauront tout l’un de l’autre avant même d’avoir fait connaissance.

En 2027, le Réseau a remplacé « les internets » dans la plupart des pays : issu des sites gouvernementaux exigeant des confirmations d’identité réelle au pays du virtuel et d’une vague de rejet par une certaine opinion publique de l’anonymat en ligne, il a conduit, en quelques dizaines d’années d’évolution socio-politique et technique, à plusieurs clivages structurants au sein de cette humanité incarnant certains de nos futurs possibles. Le corps social n’a majoritairement rien à cacher, mais tolère, plus ou moins facilement, le droit à l’existence des nonymes, dont l’identité sur le Réseau est bien entendu certifiée, tandis que leur identité dans la rue est secrète ou dissimulée, dans une rusée inversion, pour l’expérience de pensée, du paradigme actuel de l’anonymat – et du lien toujours conflictuel qu’entretiennent sécurité et liberté. En dehors de ces deux composantes principales, il y a les Obscuranets, féroces opposants au Réseau et à son totalitarisme soft et de facto, galaxies secrètes de saboteurs et le cas échéant de terroristes, bête noire des forces de sécurité gouvernementales comme d’une large partie de l’opinion publique.

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J’attrape la main de Maxime et le tire vers la sortie. C’était stupide de l’emmener. Il n’est que 22 h 30. Je ne veux pas me résigner à rentrer. « Le son est trop fort, lui dis-je. On ne s’entend pas, je préfère qu’on aille boire un verre au calme. » On atterrit au Winchester, un ancien bar du quartier, dépossédé de sa clientèle d’antan. Les gens sont comme moi : fréquenter le monde réel leur coûte. Ils préfèrent rester chez eux en famille, traîner sur le Réseau pour faire monter leur métadicateur, qui permet de classer la population mondiale selon des critères rationalisés et éprouvés, en espérant se rapprocher le plus possible de 5, la note maximale. On a beau s’éloigner les uns des autres, nous n’avons jamais été si proches de l’éradication de la solitude : soit les gens sont en couple et profitent de l’être aimé, soit ils font monter leur niveau pour accroître leur désirabilité, attendant que le Réseau identifie pour eux des âmes sœurs potentielles. On ne peut qu’être heureux ou en route vers le bonheur.

Dans cet univers à la fois extrêmement normé, où la sexualité s’épanouit parmi des identités de genre floues ou fluctuantes à l’occasion, c’est par une agression, un viol évité de justesse, mais conservant tout son redoutable pouvoir traumatisant, que Camille Lavigne (son identité officielle sur le Réseau) alias Dyna Rogne (son pseudonyme dans la vie réelle), nonyme revendiqué(e) donc, se retrouve projeté(e) dans une vraie-fausse enquête policière (ce premier roman de Benjamin Fogel, que l’on connaissait comme essayiste cinéphile particulièrement affûté au sein de Playlist Society, est paru en mars 2019 chez Rivages / Noir), enquête dont les tenants et aboutissants, riches en rebondissements souvent particulièrement abondants, serviront de fil conducteur pour parvenir, peut-être, à qualifier plus précisément ce qui cloche dans cette évolution globale, ce qui s’y contredit bien plus subtilement que ses apparences initiales. Assistant(e) virtuel(le) de la très célèbre Irina Loubovsky, essayiste et polémiste en ligne, dans un rapport, vu de son côté, sans doute fort peu éloigné de l’amour – en vain, voisin(e) et ami(e) de Chris Karmer, un policier de la  BAO (Brigade anti-obscuranets), enfant choyé d’un couple de retraités nantais, Camille, amant(e) passée du mystérieux activiste U.Stakov, va, depuis son oscillation parisienne, devenir notre vecteur de lectrice ou de lecteur pour, non pas (surtout pas) élucider quelque ténébreux complot, ailleurs et demain, mais bien pour mieux saisir ce qui se joue et se ramifie en pleine lumière, sous nos yeux éventuellement aveugles, autour des transparences et des obligations, ici et maintenant.

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Pour les riencacalistes, ceux qui comme moi ne jouent pas le jeu de la transparence constituent le dernier rempart à abattre avant que la société n’entre dans l’ère de la bienveillance. Ils veulent ouvrir les vannes. Que l’humanité soit non seulement fichée, mais que n’importe qui en extraire les regroupements souhaités. Que la liste exhaustive des employés d’une entreprise, des habitants d’un quartier, ou de n’importe quelle cible relative à une recherche multicritères soit disponible d’un clic. Ils veulent faire sortir du bois les planqués, que le système de notation soit au cœur de toute chose. Que nous subissions sans répit le jugement d’autrui.

On retrouve avec grand plaisir ici, à propos de transparence virtuellement amplifiée et d’évaluation permanente par ses « pairs », tous azimuts, les angles d’interrogation qui hantaient, avec une résignation mélancolique, le « Super triste histoire d’amour » (2010) de Gary Shteyngart, ou, avec une belle capacité de projection spéculative, les nouvelles de Norbert Merjagnan et de Ketty Steward dans l’excellent recueil « Au bal des actifs » (2017), tandis que cette expérience de pensée était largement popularisée par un certain épisode de la série télévisée Black Mirror (« Nosedive », 2016). On se souviendra aussi avec une certaine émotion de cette limite à la transparence, justement, si contestée voire décriée à l’époque, qui travaillait si finement au cœur l’œuvre d’Alain Etchegoyen entre « La démocratie malade du mensonge » (1993) et « La force de la fidélité » (2004). Avec une approche fondamentalement différente de celle retenue par Sandra Lucbert dans son indispensable « La toile » (2017), questionnant avec une habileté redoutable les liens entre les technologies et les identités, les morcellements et les regroupements, les facettes et les manipulations, Benjamin Fogel nous offre aussi ici, et ce n’est pas le moindre des mérites de cette « Transparence selon Irina », une très émouvante et intelligente, belle, en un mot, fable science-fictive et spéculative à propos de nos futurs et présents ghosts in the machine.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « La transparence selon Irina » (Benjamin Fogel)

  1. encore un très beau texte de Marie Cosnay « LES ENFANTS DE L’AURORE »

    C’est toujours un régal que de lire un livre de Marie Cosnay. « Les Enfants de l’Aurore » (2019, Fayard, 160 p.) est de ces faits heureux. Le bandeau indique « L’Iliade comme vous ne l’avez jamais lue ». Faut pas rêver non plus, ou alors ces 160 pages, c’est la version ultracourte. Un an de guerre toute les 16 pages. Pas tout à fait cependant, car on prend la guerre de Troie en marche, à la neuvième année. Rhésos, « le gamin-roi de Thrace » vient seulement d’arriver avec ses chevaux. En fait « on appelle les chevaux des cavales, on les voit chevaux aux cheveux libres, on les voit féminines, rien ne peut les arrêter. Les cavales courent et passent » on a changé d’auteur. Ce n’est plus ni Homère, ni même Euripide, c’est Marie Cosnay. On ne prête qu’aux riches.
    On est donc à la neuvième année de guerre. La fameuse armée des achéens est lasse. Fini le défilé des rois barbus qui s’avancent. D’ailleurs Achille, le bouillant Achille, est sous sa tente et boude. « Achille, debout ! / C’est le cri secret des Grecs en déroute. / Achille ne bouge pas. / Il est dans sa tente, loin des combats ». Et plus loin, on va savoir ce qu’il y fait. « Sous sa tente Achille chante ; les ambassadeurs le surprennent ainsi, la lyre à la main. Entre Achille qui boude et l’enfant Rhésos que personne n’a vu encore mais qui ne va pas tarder, dont le nom a quelque chose à voir avec la parole, le récit et donc le chant (rhêsis), c’est le premier clin d’œil ». Viennent les plans diaboliques. Chaque camp va envoyer des espions. « Diomène et Ulysse l’endurant revêtent leurs armes terribles. Un bonnet en cuir de taureau pour l’un, un casque dont dépassent des dents de sanglier pour l’autre. Taureau et sanglier sont les deux espions que le camp grec envoie au camp troyen ». Et au milieu, Marie Cosnay. « Moi qui n’ai vu de mes yeux ni charniers, ni terres aux corps gisants, ni fleuves gorgés de sang, je ne suis pas sûre de savoir exactement ce qu’est un bivouac ». Dans l’autre camp. « L’espion se présente, il est volontaire. Il s’appelle Dolon. Dolon c’est prédestiné, c’est la ruse. Dolon se sent tout à fait dans la peau de l’espion ». D’ailleurs « Dolon a couvert son dos d’une peau de loup, a coiffé sa tête de la gueule béante de l’animal, a ajusté les pattes de devant à ses bras et les pattes de derrière à ses jambes ».
    « Les espions en mission vont se croiser. Têtes de sanglier et de taureau du côté grec, corps de loup de l’autre. Les espions en mission vont se croiser d’un livre à l’autre, d’un siècle à l’autre, dans la même histoire. On est dans le dernier quart de la nuit. Les étoiles brillent encore. Quant aux vents, vents venus de Thrace, on n’en entend plus parler ». Et là, prodige. « Soudain ils voient, sur leur droite, se lever un héron. En réalité, ils ne voient pas le héron, à cause de la nuit noire, mais ils savent, au cri, qu’un héron se lève ». Retour à Marie Cosnay et « Epopée » (2018, L’Ogre, 336 p.) voir ce que j’en disait, à la suite de Charybde2 (https://charybde2.wordpress.com/2018/11/19/note-de-lecture-epopee-marie-cosnay/) C’est bien le héron de Belleville que viennent de déranger Diomène et Ulysse. C’était écrit dans « Epopée » : « Le héron ignore le héros et le héros ignore le héron. Le héros en appelle au ciel mais le ciel a disparu sous la masse compacte des nuages, flamboyants et tristes à la fois ».
    Puis on passe, allègrement à Memnon, demi-dieu, neveu de Priam et roi des Ethiopiens. « La première occurrence de Memnon, dans le Bailly [LE dictionnaire de grec], c’est l’oiseau noir. La couleur qualifie l’oiseau ». Donc un nouvel oiseau, noir, celui-ci. On peut penser logiquement que le héron est blanc. Retour à Epopée « On ne se rend pas toujours compte, le peuple des oiseaux est un grand peuple. Le grand peuple a mille ailes et chante discret, indifférent aux caisses, hélicoptères, hommes qui ronflent ou tombent dans le rêve sans se reposer ». Il était logique que l’oiseau soit noir. Après tout « c’est que Memnon, le petit Memnon, était un jeune roi noir venu d’Ethiopie – le seul nom alors de l’Afrique, le nom du berceau d’Eos, l’aurore ». Et de l’Afrique, Marie Cosnay passe à Khartoum au Soudan, d’où partent les migrants. Gosses noirs. « Les enfants partent sur les routes impossibles de Calais ou d’Anvers, après les routes impossibles de Lybie et d’Italie. Ils font des routes impossibles leurs routes possibles ». Bataille impossible contre Achille.
    Pour ce dernier, reste la bataille contre les fleuves. Le « Scamandre, le Rouge, le guerrier » ou le « Xanthe, le blond, le roux, le clair, le fauve ». Et si on quitte les rives du fleuve, comme le font les gamins. « Ils échappent, c’est le propre des gamins. On est aux abords de Tanger. Ou de Nador. Nador, ses centres de loisir pour enfants non guinéens, ses hôtels de tourisme de luxe, ses plages. Ses zodiacs de nuit ». L’Afrique ou l’Ethiopie « le seul nom alors de l’Afrique ». L’Afrique, « c’est un continent qui enferme et complique. Un continent qui volera vos duvets quand vous dormirez dehors, vous enfermera et vous embrouillera ».
    On ne retiendra de Memnon que la scène dans laquelle Zeus pèse de nouveau leur sort à l’aide d’une balance que tient Hermès. Les deux mères le supplient chacune de sauver leur fils. Zeus donne la victoire à Achille, mais accorde l’immortalité à Memnon. Eos emporte le cadavre de son fils en laissant couler des larmes de rosée. « Achille a gagné, le gamin a gagné, il est plus fort que tout, plus fort que nous tous, fleuves et montagnes qui souffrons ».

    Publié par jlv.livres | 17 mars 2019, 15:34

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Simili-love  (Antoine Jaquier) | «Charybde 27 : le Blog - 26 mai 2019

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