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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture bis : « Une bouche sans personne » (Gilles Marchand)

Un redoutable enchâssement de la blessure pour donner à ressentir ce que la poésie peut faire au monde, et à nous.

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J’ai un poème et une cicatrice.
De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solution pour rester, à ma manière, assez heureux. Mais les cadenas sont fragiles et il est impossible d’oublier une cicatrice lorsque celle-ci fait office de masque que l’on ne peut retirer.

C’est en effet sous ce double signe du poème et de la cicatrice que se place d’emblée résolument le premier roman « solo » de Gilles Marchand, publié en septembre 2016 par les éditions Aux Forges de Vulcain, un an et demi après son beau « Roman de Bolaño » écrit au Sonneur en collaboration avec Éric Bonnargent.

Frappé enfant d’une terrible et mystérieuse blessure dont il dissimule la trace violente en permanence sous une écharpe ritualisée – blessure dont l’enjeu apparaîtra en temps utile, mais dont le poids obsédant et tenace vaut largement celui du « Théorème d’Almodovar » (2008) d’Antoni Casas Ros, le narrateur avance masqué dans cette vie qu’il peine à réenchanter, ployant sous les souvenirs qu’il a pourtant appris à contenir et maîtriser jusqu’à l’étouffement, ayant choisi le déguisement le plus crûment léopard dans notre univers de chiffres et d’efficacité quantifiée, celui de comptable.

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Il m’est arrivé de me sentir d’humeur badine, et de répondre : « Je compte quoi… et bien c’est une excellente question… » Et je pars pour la demi-heure la plus longue de la vie de mon interlocuteur. C’est assez jouissif d’observer le regard de celui qui ne comprend pas que son trait d’esprit ait pu être pris au sérieux : son expression passe de la surprise à l’ennui, puis à l’effroi lorsqu’il prend conscience que je peux faire montre d’une endurance insolente. Quand je suis dans un bon jour, je peux tenir une heure et demie sur le sujet, le secret étant de couper systématiquement la parole afin d’anéantir tout espoir de changement de conversation. Un débit non-stop appuyé de données chiffrées (ne jamais négliger les chiffres après les virgules), d’anecdotes à base de calculatrices ou de règles de trois, et la liste exhaustive des manuels dont j’estime la lecture indispensable pour devenir un bon comptable. Si ça ne suffit pas, je raconte ma journée.
Expliquer mon métier est un excellent moyen de ne plus être invité à tort et à travers. Finis les repas et les pots obligatoires sous prétexte que l’on fait plus ou moins partie de la même énorme entreprise. « Et toi tu fais quoi ici ? Je ne crois pas t’avoir déjà vu. – Je suis comptable. – Et tu comptes quoi ? » Mauvaise pioche mon bonhomme… Je suis devenu le mauvais convive, le raseur, mais j’ai gagné en tranquillité. Je suis rentré dans la boîte alors que j’avais à peine dépassé la vingtaine et à présent que ma quarantaine a déjà dépassé son mitan, j’ai acquis l’expérience nécessaire à l’obtention d’un environnement professionnel d’ascète.

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Naviguant quasiment à la perfection dans les épais clichés du quotidien, qu’il a patiemment appris à apprivoiser, gérant les répliques boulangères et météorologiques comme les socialisations forcées de la vie de bureau, le narrateur s’aperçoit pourtant, presque à son insu, ou contre son gré, pourrait-on dire, qu’un espace authentique et paisible, au sein duquel sa garde haute semble peu à peu moins nécessaire, s’est développé : celui du café tenu par la jolie – la belle, peut-être – Lisa, où il retrouve tous les soirs, ou presque, quelques habitués qui sont devenus, de fait, des amis.

Pour autant, nous ne nous connaissons pas si bien. Je n’ai jamais mis les pieds chez Thomas et n’ai pas la moindre idée de ce qu’il peut raconter dans son roman. Quant à Sam, c’est à peine si je connais le nom de la femme qui a partagé sa vie durant plus de dix ans, et encore moins celui de l’entreprise où il passe ses journées. Eux ne m’ont jamais entendu parler de mes collègues de travail. Ils n’ont pas jugé utile de me dire : « Comptable ? Et tu comptes quoi ? » Nous n’avons pas eu besoin de savoir ce que nous faisons en dehors du café pour savoir que nous nous aimons.

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C’est dans ce contexte à l’apparence fort solide, dans lequel toutefois quelques volutes de brouillard curieux alerteront sans doute la lectrice ou lecteur des soixante premières pages, qu’une secrète alchimie va discrètement se développer, qu’une véritable « Magie dans les villes » – pour reprendre le titre d’un autre excellent texte de cette rentrée littéraire, celui de Frédéric Fiolof – va sourdre du réel pourtant si hostile.

Stimulé d’une part par la fréquentation de « La conscience de Zeno » d’Italo Svevo, par l’atmosphère chaleureuse et sans arrières-pensées proposée par les amis du café d’autre part, le narrateur va accepter, d’abord pour ce cercle restreint de confiance – et pour notre bénéfice de lecteur -, puis, alors que le réel entame sa torsion progressive, pour des badauds de plus en plus nombreux venant se presser dans le café pour écouter, chacun y trouvant ses raisons, de plonger dans ses souvenirs d’enfance, aux côtés de la grandiose vie minuscule de son grand-père, qui l’a éduqué après la mort précoce de ses parents. La confidence amicale, sans jamais se départir pourtant réellement de son intimité ombrageuse, devient ainsi fable contée sur la place d’un improbable village africain, renforcé de quelques cars de touristes japonais, résonnant aussi bien par moments avec les accents du « Souviens-moi » d’Yves Pagès qu’avec ceux du « Monsieur Ki » de Koffi Kwahulé.

Je me souviens de cet air que tu prenais lorsque tu m’en parlais dans ce petit appartement où nous étions arrivés après la guerre.
Je me souviens aussi que je me demandais si tu l’avais vraiment lu ou si tu y avais juste pioché les phrases que tu me lisais, celles qui t’arrangeaient.
Je me souviens du bras du fauteuil où reposait ton exemplaire. et des fois où je passais à côté pendant que tu dormais et où je le ramassais sans faire de bruit pour ne pas te réveiller.
Je me souviens de ton ronflement lorsque tu t’autorisais une petite sieste. Et de ces cigarettes que j’éteignais parce que j’avais entendu dire qu’il y avait des maisons qui brûlaient à cause de ça.
Je me souviens de tes yeux remplis de fatigue lorsque tu t’étirais en disant : « Je crois que je me suis assoupi ».
Je me souviens qu’après ces siestes tu me proposais d’aller au café, parce que les amis c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie, et que les amis c’est dans les cafés qu’on les trouve.
Je me souviens que tu avais peu d’amis.
Je me souviens que tu m’avais fait jurer de ne rien oublier mais de ne pas y accorder trop d’importance.
Je me souviens que je n’avais pas compris cette phrase.
Je me souviens que j’avais oublié cette promesse.

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C’est qu’au fil des soirées de récit, le réel a entamé sa mutation. La poésie et la littérature affirment ici leur pouvoir, courageux et hésitant, et le comptable défiguré, propulsé poète et démiurge, retrace pour nous, en creux ou en bosses, l’ensemble du miracle que constitue l’écriture, depuis le choix des mots – ou des morts -, l’arbitrage de l’irréalité, la transfiguration nécessaire, jusqu’à la réception du public, jusqu’aux résonances intimes, jusqu’aux doutes et aux pudeurs de l’écrivain lui-même. Tout devient ici métaphore dans la métaphore, magie dans la magie, à l’image du surprenant destin des ordures qui s’amoncellent devant l’immeuble du narrateur après le décès accidentel de sa concierge, mobilisant une poétique digne de l’étrange beauté d’un Gaston Lagaffe – et la boue y devient en effet, là aussi, or.

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Alors mon cadre commence à se fissurer. Je ne peux m’empêcher d’imaginer ce que verrait Pierre-Jean s’il prenait le métro aujourd’hui. Je me demande s’il adresserait la parole à cette dame que je croise tous les soirs lorsqu’elle promène son chien ou quel serait le regard qu’il porterait à cette accumulation d’ordures au rez-de-chaussée de mon immeuble. S’il a été capable de voir un éléphant à Paris, je ne doute pas qu’il aurait sublimé les couloirs de mon bureau. Et ça me plaît bien. Aussi curieux que cela puisse paraître, mon esprit commence à fonctionner comme le sien. J’ai troqué mon écharpe contre un voile qui transforme la réalité.
– Tu veux dire que tu lui accordes une pause ?
– À quoi ?
– À la réalité.
– Disons que je la transforme pour essayer de voir comment elle aurait été perçue par les yeux de mon grand-père. C’est le seul moyen de pouvoir affronter ce qui se cache sous mon écharpe. Tu sais, je crois qu’il a inventé toutes ses histoires pour nous protéger. Si je veux me retourner vers mon passé, il va falloir que je me protège de ma réalité. S’il faut voir un éléphant qui se dégonfle à Paris, je finirai bien par le trouver.
– La vie est trop courte pour être moche, c’est ça ?
– Oui, la réalité est un concept bourgeois. Il va falloir que je m’en affranchisse si je veux renouer avec mon grand-père.
– Vive la Révolution, camarade.

Gilles Marchand nous avait déjà montré dans ses nouvelles, tout particulièrement dans « 90 Watt » (« Terminus », 2015), dans « Deux demi truites » (« Version originale » 2013), dans « Les chaussures qui courent vite » (« Temps additionnel », 2012), dans « Un café et une guitare » (« Douze cordes », 2010), ou dans la sublime « Le premier tour » (« Jusqu’ici tout va bien », 2013), le talent rare dont il dispose pour extraire d’un quotidien d’abord anodin un énorme potentiel onirique et une profondeur qui appartiennent en propre à la littérature. Avec cette « Bouche sans personne », il nous offre, en 250 pages, l’un des plus beaux et des plus redoutables enchâssements que j’ai pu lire, usant d’un récit intime et captivant comme d’un véritable joueur de flûte nous emmenant ressentir au plus près ce que fait la poésie au monde, et à chacune et chacun d’entre nous, dans la joie comme dans la douleur.

Ma collègue et amie Charybde 7 parle superbement de ce roman sur ce même blog, ici. Et Gilles Marchand sera à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le jeudi 6 octobre à partir de 19 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture bis : « Une bouche sans personne » (Gilles Marchand)

  1. Je te remercie pour cette recension qui me laisse entrevoir un roman bien plus complexe que ce que j’imaginais. Intéressant

    Publié par jostein59 | 29 septembre 2016, 09:06

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