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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Requiem pour une apache » (Gilles Marchand)

Une fable alerte, poignante et paradoxalement enjouée pour un moment bien particulier de la vie de certains humiliés et offensés – lorsque la farce et le tragique se mêlent si étroitement dans la poésie et dans la musique.

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Parution : 21 août 2020

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Il aurait fallu commencer par le début mais le début, on l’a oublié. Ça a démarré bien avant nous. Et bien avant elle.
Rome ne s’est pas faite en un jour, la légende de Jolene non plus. On la présente aujourd’hui comme la meneuse d’une troupe d’insurgés. Plutôt que d’insurgés, ça tenait davantage d’une cour des Miracles contemporaine accueillant les trop maigres, les trop gros, les trop petits ou trop grands, les trop ceci ou trop cela, les roux, les Arabes, les Noirs et les Chinois.
Mais cette histoire n’aurait certainement jamais existé si les termes utilisés avaient été ceux-là. Parce que ce n’est pas les « Chinois », les « Arabes » ou les « trop gros » qu’on les appelait… Dans la réalité, elle était entourée par les chinetoques, les bougnoules et les bamboulas, les youpins, les gros tas et les boudins, les sacs d’os, les Poil de carotte, les nabots et les avortons, les salopes et les pétasses, les gouines et les pédés, les garçons manqués, les efféminés, les ploucs et les bouseux, les mongoliens et les débiles, les crânes d’œuf et les Queue-de-rat, les rastaquouères, les bâtards, les anciens taulards, les nouveaux crevards et les néoclochards, les boiteux, les bigleux, les neuneus, les peureux, les pas sérieux. Les vieux. Ceux qu’on ne veut plus, les rebuts de la société, les inutiles. Ceux qui n’ont plus rien à nous apprendre, qu’on n’écoute plus, qu’on ne veut plus entendre. Les pas comme il faut, les mal élevés, les malhabiles, les mal finis, les mal foutus, les malades, les bancals. Les sourdingues, les doux dingues et les baltringues.
Tous ceux qui prennent trop de place, qui ne rapportent pas assez d’argent, qui ne sont pas faits du bon bois, pas du bon moule, qui n’ont pas la taille standard. Entrée des artistes, sortie à l’hospice. Et sans un bruit. On ne veut pas vous entendre, on ne veut pas vous voir, on veut vous oublier. Surtout vous oublier. Faire semblant que vous n’existez pas, que vous n’avez jamais existé, que vous n’existerez jamais.
Cette drôle de troupe avait fini par rassembler tous ceux qui avaient, un jour ou l’autre, été insultés pour ce qu’ils représentaient. Jolene leur a donné une voix. La sienne.

Est-ce un bar un poil décati ? Est-ce un hôtel légèrement borgne ? Est-ce le fantôme rebelle et bienveillant d’une salle de concert rock ? Le lieu animé par celui que l’on surnomme Jésus, autour d’un comptoir à bière et à whisky et d’un juke-box hors d’âge entretenu avec amour, fait surtout figure ici de havre salutaire et d’abcès de fixation d’une certaine injustice d’abord ressentie comme une sorte de signal faible. Communauté involontaire de « perdants » pas nécessairement magnifiques, le café-hôtel restaurant tournant doucement à la pension de famille devient ici, par la magie trouble de la rencontre d’une apparente anti-héroïne catalytique, brièvement échappée de sa caisse de supérette pour écouter un 45 tours de Dolly Parton, et de l’arrogance et de l’impolitesse tristement gazières d’un tout petit chef, déployée presque par hasard, un Fort Alamo, virtuel puis réel, du sentiment d’exister face à la machine qui vous broie – refuge d’une forme instinctive et désuète de solidarité viscérale face aux brimades infligées en mode automatique par toutes sortes de serviles servants parfois inattendus, souvent inconscients.

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Son père avait voulu qu’elle fasse des études. C’était très bien de monter en haut de la tour Eiffel, mais il espérait mieux pour sa fille. Il ne savait pas exactement ce qu’elle pourrait devenir mais au minimum vendeuse et puis un jour pourquoi pas avoir sa propre boutique. Il lui avait fait réciter ses tables des centaines de fois. Tous les soirs, une table. Il fallait qu’elle sache compter tout et tout le temps. Combien de pommes dans le saladier ? Et si j’en enlève une ? Et si j’en coupe une en quatre et que j’en laisse juste un quartier ? Y a pas à dire, ça lui a bien servi pour sa caisse. Au début, elle faisait tous les comptes de tête. Mais ça ne plaisait pas aux clients. Et encore moins au patron. Trop de risques d’erreurs. Et puis les machines, elles sont là pour ça, alors ça ne servait à rien de s’esquinter le cerveau, fallait l’économiser.
Alors elle l’a économisé, son cerveau. À force de l’économiser, on finit par perdre le mode d’emploi, on ne sait plus bien le rallumer, on ne sait plus bien dans quel sens ça se tient.

La redoutable habileté poétique de Gilles Marchand lui a déjà permis, après deux romans en solo (« Une bouche sans personne » en 2016 et « Un funambule sur le sable » en 2017) et un indispensable et copieux recueil de nouvelles (« Des mirages plein les poches », en 2018), de démontrer amplement comment l’écriture peut parvenir à informer le monde. Avec un poème et une cicatrice (qui se permettent ici un discret clin d’oeil) pour travailler au corps la blessure et la mémoire par le pouvoir du récit, avec une différence corporelle exprimée par le fantastique pour arpenter un monde perpétuellement à réenchanter, avec plusieurs dizaines de moyens différents, la musique y figurant au premier chef, pour ne jamais poursuivre un seul but à la fois (on se souviendra de ce que disait Italo Calvino à ce propos), mais nous entraîner sur des trajectoires et des cibles multiples, à la cohérence toujours magnifiquement miraculeuse. Pour nous parler avec la gouaille d’une secrète cour des miracles, en effet, d’un peu de la vie de certains humiliés et offensés, il a su puiser à plusieurs sources, confiant à un narrateur sans doute désabusé, mais toujours éminemment rock’n’roll, le soin d’opérer les alignements propices pour nous permette de saisir ou simplement d’approcher ce qui s’est passé ici.

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D’après la rumeur, Jésus était un ancien prêtre. Il a toujours nié.
Selon une autre rumeur, il avait été une sorte de tueur à gages qui se serait réfugié dans un monastère le temps de se faire oublier. Il n’a jamais nié.
Certains essayaient de lui poser des questions sur son passé, la Bible ou les règles monastiques. Il se contentait de pointer du doigt son panneau « Aimez-vous les uns les autres » en ajoutant « Le reste, c’est du bla-bla ».
Il n’avait pas tort, en y réfléchissant deux secondes, chacun des dix commandements découle de cette idée. On ne vole pas son prochain si on l’aime. On ne le tue pas non plus. Peut-être que lorsqu’il avait gravé les fameuses Tables de la Loi, Dieu s’était dit qu’une seule ligne, ça faisait un peu maigre. Alors, il s’était creusé la tête et avait fini par en écrire dix, au risque d’être un peu redondant. Jésus – celui de l’hôtel, pas celui de Bethléem – racontait que Dieu ne devait pas avoir une confiance folle en son lectorat et qu’il avait jugé utile d’appuyer son propos. Force était de constater que c’était encore trop dur à comprendre pour certains : jusqu’à preuve du contraire, après « Tu aimeras ton prochain », il n’avait pas fait ajouter un astérisque indiquant « À condition qu’il te ressemble » ou « Dans la limite du stock d’amour disponible ».

Pour dire une révolte étrange, aussi spontanée que brûlante, aussi potentiellement farceuse que tragiquement dérisoire, là où rôdent les étincelles dont nous entretenaient encore récemment, chacun à leur manière, l’Arno Bertina de « Des châteaux qui brûlent » ou la Nathalie Quintane de « Un œil en moins », Gilles Marchand a composé un cocktail dont il a le secret, entourant ses personnages – dont le potentiel assumé de ridicule pourrait accroître le statut de victimes au champ de la guerre sociale – d’une superbe dose de bienveillance et d’auto-dérision salvatrices, permettant à la poésie et à la musique (et aussi à la cuisine bien comprise, un peu) d’affirmer jusqu’au bout leur pouvoir libérateur, y compris contre toutes attentes. Publié le 21 août 2020, toujours chez Aux Forges de Vulcain, ce quatrième roman réussit à nouveau le pari de créer chez la lectrice ou le lecteur, jusqu’à ses dernières pages, une forme rare de déséquilibre diablement attachant.

Jolene ne m’a pas regardé, ne m’a pas chanté de refrain, ne m’a pas demandé un autographe. Elle s’est installée sur un tabouret haut et a commandé un café. C’est en tout cas le plus vieux souvenir que j’ai d’elle.
Je serais bien incapable de dire depuis quand elle venait lorsque je l’ai remarquée pour la première fois. Elle était invisible quand elle s’asseyait. J’ai honte de l’avouer, mais c’est le morceau de Dolly Parton qui a attiré mon attention. Je n’ai fait le lien avec elle qu’après.
À cette époque, elle ne restait que le temps du morceau et d’un verre, à peine plus. Il y avait quelques clients dans ce cas-là, un café, un au revoir et ils disparaissaient.
Pour autant, il y avait cette sensation de tranquillité dans cet hôtel. Peut-être parce qu’il n’y avait que le juke-box et le silence en fond sonore. La musique devait être un choix, aucune radio ne nous imposait sa programmation, il n’y avait aucun remplissage musical. À peu de chose près, chaque note avait été désirée.

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® Joël Saget (AFP)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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