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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Dans la dèche au Royaume Enchanté » (Cory Doctorow)

Les creux et les bosses d’une utopie sociale-entrepreneuriale mondialisée, dans un Disneyland post-capitaliste qui n’est pas uniquement de rêve éveillé.

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Dans la dèche au Royaume Enchanté

Publié en 2003, couronné cette année-là du Prix Locus du meilleur premier roman, traduit en français en 2008 chez Folio SF par Gilles Goullet, le début en littérature de l’infatigable activiste du web libre qu’est le Canadien (désormais Britannique) Cory Doctorow fut presque unanimement salué aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada comme une pièce maîtresse de la fiction spéculative en prise sur le réel, mais semble – assez inexplicablement – rester un peu boudé par la majorité du fandom français de science-fiction (même défini en un sens assez large), à quelques heureuses exceptions. Depuis 2012, le succès de son vrai-faux roman jeunesse « Little Brother » (2008) semble en voie de corriger cette situation dans notre pays, et d’ouvrir peut-être la voie à d’autres traductions.

J’ai vécu assez longtemps pour voir le remède à la mort, assister à l’ascension de la société Bitchun, apprendre dix langues étrangères, composer trois symphonies, réaliser mon rêve d’enfance d’habiter à Disney World et assister non seulement à la disparition du lieu de travail, mais du travail lui-même.
Je n’aurais jamais cru voir un jour Dan la Bougeotte décider de se mettre en temps mort jusqu’à la fin thermique de l’univers.

Sur un outillage technologique et social soigneusement utopique, utilisant les symboles les plus éclatants des âges d’or de l’anticipation scientifique libertaire ou socialisante (progrès médicaux atteignant de fait l’immortalité, société d’abondance relative, dégagée en apparence de l’obsession de la productivité individuelle, remplacement de l’argent par une forme évoluée de prestige social « peer-to-peer »,…), Cory Doctorow déstabilise rapidement sa lectrice ou son lecteur en proposant un test sauvage de l’enveloppe-limite de ces options potentiellement mirifiques, avec le type de sérieux sous-jacent déployé par Ursula K. Le Guin dans « Les dépossédés » (1974), œuvre qu’il admire profondément, et en appliquant à l’entreprise un traitement qui renvoie explicitement, dès le titre, au « Dans la dèche à Paris et à Londres » (1933) de George Orwell. En 220 pages serrées, il déploie un récit d’amitié complexe, subtil et poignant, associant deux parias possibles de l’Âge de Diamant désormais arrivé : un baroudeur des frontières humaines du système, véritable cow-boy ayant jusqu’alors consacré l’essentiel de sa vie à « convaincre » les populations récalcitrantes de rejoindre la société Bitchun mondialisée, d’une part, et un produit presque pur de cette société, pourtant curieusement sensibilisé à ses creux, à ses vides, à ses paradoxes et à ses faux-semblants, d’autre part.

Down and Out in the Magic Kingdom

Je lui parlais du vaste tapis de l’avenir déroulé devant nous, de la certitude que nous rencontrerions un jour ou l’autre une intelligence extra-terrestre, des frontières inimaginables ouvertes à chacun de nous. Il me racontait que se mettre en temps mort indiquait clairement qu’on avait épuisé son réservoir personnel d’introspection et de créativité, et que sans lutte il n’existait pas de véritable victoire.
C’était une bonne dispute, qu’on pouvait recommencer mille fois sans jamais la régler. J’arrivais à lui faire admettre que le whuffie recréait la véritable essence de l’argent : dans l’ancien temps, quelqu’un de fauché mais de respecté ne mourait pas de faim ; à l’inverse, quelqu’un de riche mais de détesté n’arrivait jamais à s’acheter paix et sécurité. En mesurant ce que représentait réellement l’argent – le capital personnel auprès de ses amis et voisins -, on jugeait le succès avec davantage de précision.

Ce n’est bien entendu pas par hasard que Cory Doctorow choisit un parc d’attractions Disney comme creuset symbolique de l’échec possible de la fusion sociale dans le grand tout harmonieux et ludique du post-capitalisme bisounours. Sans aller dans la même direction de dissolution constatée et de survie maladroite que le caustique George Saunders de « Grandeur et décadence d’un parc d’attractions » (1996), l’auteur situe néanmoins magnifiquement le lieu mythique et névralgique d’une culture libertaire geek se croyant triomphante (causant peut-être ainsi, d’emblée, un savoureux et roboratif malaise auprès de son lectorat « naturel ») : dans la joie de l’entertainment perpétuel enfin réalisé, mélangeant une pop culture sophistiquée et idéalisée à une activité débordante et réalisatrice de soi, les castmembers de la société Bitchun jouissent du travail volontaire qui rend libre et de la mise en concurrence parfaitement consentie qui, pour être infiniment plus subtile que la compétition débridée et frontale du capitalisme tardif, n’en pose pas moins quelques intéressants problèmes à l’observateur qui, comme le narrateur, ferait ce « pas de côté » essentiel pour constater que le jeu n’est jamais vraiment un jeu.

– Parfait, ai-je dit. Parfait. Ils avaient donc juste par hasard des plans pour un nouveau Hall. Et ils les ont soumis juste par hasard après qu’on m’a tiré dessus, quand tous nos adhocs étaient trop occupés à s’inquiéter pour moi. Tout ça n’est qu’une énorme coïncidence.

Comme il le montrera plus tard avec un énorme brio supplémentaire (mais peut-être un peu moins de charme narratif décalé), dans « Makers » (2009) par exemple, Cory Doctorow excelle dans ce redoutable exercice consistant à ancrer une réflexion de grande ampleur dans les détails d’un quotidien micro-économique, micro-social et micro-politique, à traquer les ressorts et les limites d’une construction sociétale totale dans une situation « de tous les jours » qui se ramifie à vive allure et propose sa songeuse toile d’araignée sous les yeux légèrement incrédules, et parfois sidérés, de la lectrice ou du lecteur.

Une lecture en tout cas indispensable et bizarrement très agréable pour toutes celles et tous ceux que passionnent les nouvelles formes sociales et économiques qui se dégagent peut-être des systèmes actuels agonisants, et qui subodorent que le « choc du futur » peut prendre, encore et encore, bien des formes inattendues.

Ce qu’en dit superbement Nébal sur son blog est ici, et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Cory Doctorow

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

10 réflexions sur “Note de lecture : « Dans la dèche au Royaume Enchanté » (Cory Doctorow)

  1. Oui, et pour prolonger sur ce que le livre peut donner comme matière à penser : https://www.nonfiction.fr/article-8108-serie__imaginer_la_fin_du_travail_au_dela_de__trepalium_.htm

    Publié par Vicky | 30 octobre 2018, 18:00

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