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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Les Événements » (Jean Rolin)

Dans les décombres d’une guerre civile française, une curieuse et mélancolique poésie du désastre.

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Les événements

Publié en janvier 2015 chez P.O.L., le vingt-deuxième texte de Jean Rolin prendra place sans difficulté parmi ses belles réussites, aux côtés par exemple de « La ligne de front » (1988), de « L’organisation » (1996) ou de « Terminal frigo » (2005), bien loin notamment du décevant « Le ravissement de Britney Spears » (2011).

Dans un paysage de guerre civile en France, à quelques années d’ici, un narrateur fort peu spécifié (il est visiblement riche en souvenirs précis et peut-être importants, mais ne nous les livrera guère, pudeur ou dissimulation, comme de nombreux personnages taiseux et formés à l’underground nous y ont habitués chez Jean Rolin au fil des textes) entreprend de quitter Paris pour aller vers le Sud.

C’était un des petits plaisirs ménagés par la guerre, à sa périphérie, que de pouvoir emprunter le boulevard de Sébastopol pied au plancher, à contre-sens et sur toute sa longueur. En dépit de la vitesse élevée que je parvins à maintenir sans interruption, entre les parages de la gare de l’Est et la place du Châtelet, j’entendais éclater ou crisser sous mes pneus tous les menus débris que les combats avaient éparpillés : verre brisé, matériaux de construction hachés en petits morceaux, branchettes de platane, boîtes de bière ou étuis de munitions. Ici et là se voyaient également quelques voitures détruites, parmi d’autres dégâts plus massifs. Sur le terre-plein central de la place du Châtelet, à côté de la fontaine, des militaires en treillis, mais désarmés, en application des clauses du cessez-le-feu, montaient la garde, ou plutôt allaient et venaient, autour de l’épave calcinée d’un véhicule blindé de transport de troupes. D’autres militaires, qui me firent signe de passer, avaient établi un barrage filtrant en travers du boulevard du Palais, puis, de nouveau, à l’entrée du boulevard Saint-Michel. Plus loin, devant le lycée Saint-Louis, dont le bâtiment central était éventré sur près de la moitié de sa hauteur, des gravats et du mobilier scolaire étaient amoncelés, à demi consumés et parcourus encore par quelques flammèches. Au niveau du carrefour de Port-Royal – où la guerre n’était représentée que par cette statue du maréchal Ney qui le montre le sabre érigé, coiffé de son bicorne et conduisant une charge virtuelle -, j’ai dû ralentir pour éviter un chien, tout d’abord, puis les deux types qui s’étaient lancés à sa poursuite, et dont l’un, le plus rapproché de l’animal, brandissait ce qui me parut être une broche de rôtissoire.

Blindé ghanéen ONU

Près de Chilliy-Mazarin, un blindé ghanéen de l’ONU tient un checkpoint (Photo de l’auteur).

Les origines de cette guerre civile, supposées également connues ou également incompréhensibles de tous les personnages, ne seront pas dévoilées : nul recours donc, comme d’autres romanciers contemporains, à un péril islamiste en tant que tel, à un soulèvement de colère populaire, ou à une pulsion nihiliste finale, émaciée ou repue, de nos sociétés. Au milieu des zones « tenues » par telle ou telle milice, politique, religieuse ou plus proche du simple banditisme, des restes pathétiques d’une armée régulière disjointe et épuisée, des déploiements de forces de l’ONU et des efforts humanitaires des ONG, Jean Rolin prend un plaisir discret mais réel à nous montrer une France ayant revêtu tous les éléments de décor réservés normalement, dans notre imaginaire, au Liban, à la Syrie désormais, à la Bosnie il y a peu, ou même, éventuellement, au Rwanda d’avant le génocide.

Dans ce contexte un rien particulier – inhabituel pour tout habitant actuel d’Europe de l’Ouest (quoique l’Irlande du Nord puisse avoir ici son mot à dire) -, le narrateur, comme tout un chacun, vit chaque jour un changement progressif de son paradigme personnel de mouvement, d’évolution et de survie, d’autant plus qu’il se déplace (pour des raisons soigneusement obscurcies – ou maintenues à l’abri de divers fumigènes, tels ceux où il nous énumère certaines de ses (modestes) vilenies du moment, tout en nous cachant l’essentiel de son passé et de ses motivations), dans un paysage où la majorité de la population s’enfouit, se terre, ou, déjà, rejoint les hébergements de fortune et les premiers camps de réfugiés.

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Chateauneuf

Le pont de Châteauneuf-sur-Loire, avant sa destruction partielle.

C’est entre Loury et Traînou que, pour la première fois, j’ai remarqué sur les talus des touffes blanches de pâquerettes, jaunes de pissenlits ou de coucous. Et sans doute aussi d’autres fleurs que je ne pus distinguer, faute d’en connaître les noms. Au pied des arbres blanchissaient d’autre part des haies de pruneliers, à moins qu’il ne s’agît, car il était difficile de le vérifier à cette distance, de cette bourre blanchâtre que les lianes de la clématite sauvage arborent en hiver. Bien que le paysage, de ce fait, présentât un aspect plus avenant qu’auparavant dans la traversée de la Beauce, mon inquiétude croissait, malgré tout, au fur et à mesure que je me rapprochais de Châteauneuf, où des informateurs plus ou moins dignes de foi m’avaient assuré que le pont sur la Loire – le dernier de son espèce dans toute la région – était accessible à la circulation, et gardé, s’il l’était, pat des miliciens relativement placides, qui me laisseraient passer moyennant le versement d’une petite obole. Entre Fay-aux-Loges et Châteauneuf, la route franchissait successivement un canal, puis une autoroute de nouveau, aussi déserte que la précédente, mais cette fois par au-dessus, enfin une voie ferrée en bordure de laquelle, dans un champ, j’observai que des grues cendrées étaient rassemblées en grand nombre.

Port de Bouc

Port-de-Bouc : les combats continuent à faire rage entre les milices communistes municipales et leurs alliés d’extrême-gauche, défendant le périmètre du Grand Fos et de la centrale de Lavéra, d’un côté de la N 568, et les factions islamistes de Marseille Nord, fortement appuyées par les gangs d’extrême-droite de Marignane, de l’autre côté.

Dans cet univers flottant, « déboussolé » presqu’au sens propre, si la nature ne reprend pas nécessairement ses « droits », elle s’impose de plus en plus comme le seul élément fiable, support éternel d’une mélancolie qui occupe le premier plan du songe du narrateur, lorsque les informations, les alliances, les allégeances et les certitudes se révèlent chaque jour plus douteuses et plus illusoires, par-delà le professionnalisme d’expérimenté correspondant de guerre (ce qu’il fut peut-être dans une autre vie) dont il semble faire preuve. Rappelant aussi à chaque étape que la topographie et la géographie, « ça sert d’abord à faire la guerre » comme le titrait Yves Lacoste en 1976, Jean Rolin offre au lecteur, comme incidemment, par le truchement de ce narrateur particulièrement discret et secret, comme plusieurs histoires, en filigrane, de ruisseaux, de collines, de lignes de crête et de routes départementales que n’aurait sans doute pas reniées le géographe libertaire Élisée Reclus, même en 1869.

Sur une toile de fond chaotique et cynique qui pourrait évoquer, mais sans en développer les visées politiques ou analytiques, tant le Frédéric H. Fajardie de « La manière douce » (1994) que le Loïc Merle de « L’esprit de l’ivresse » (2013), et plus encore sans doute l’excellent Jérôme Leroy de « La minute prescrite pour l’assaut » (2008), Jean Rolin nous donne à lire et méditer une étonnante reconstitution de journalisme de guerre fictive, devenant au fil des pages une bien curieuse – et bien attachante – leçon de poésie du désastre, diaphane, et pourtant ancrée dans les courbes de niveau et dans celles de la langue.

Ce qu’en dit superbement Jérôme Leroy, sur son blog Feu sur le quartier général, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Jean Rolin

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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