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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Moi, Marthe et les autres » (Antoine Wauters)

Apocalypse et renaissance par le verbe.

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Dans un au-delà de la catastrophe, futur proche et indistinct où l’humanité est quasiment retombée à l’état animal, sans que l’on ne sache ni comment ni pourquoi, un petit groupe d’hommes nés après « l’événement » – Marthe, Josh, Hardy, les petits, le narrateur et les autres – arpentent les rues d’un Paris dévasté, veillent toute la nuit pour échapper aux menaces, patrouillent pour trouver de la nourriture, restes de ce texte humains ou aliments non encore irradiés, et tentent ardemment et désespérément de s’aimer et de se reproduire.

« 1. Nous arpentons le boulevard SainGerm et inspectons les restes des combats de nuit. Nous regardons devant nous, nous agenouillons, Josh dit : y a que des macchabées par ici, Hardy, que de la chair carbonisée. Il prend ma main et nous nous en allons, empruntant les petites rues et le funicul nous menant en droite ligne chez nous. »

Antoine Wauters publie ce court texte impressionnant de souffle en cette fin d’été aux éditions Verdier (à paraître le 23 août, ainsi qu’un superbe roman « Pense aux pierres sous tes pas » dont nous parlerons prochainement ici) dont la noirceur du propos et la beauté de la prose résonnent sourdement avec la poésie insensée de résistance à l’agonie de Lutz Bassmann, mêlant la sauvagerie d’une société détruite à la sensualité d’un narrateur écrivain qui collecte les phrases des membres de son groupe et compose des chants avec les lambeaux de la mémoire et les fragments du chaos.

12. Quel jour on est ? dit Mad comme chaque matin. Nous la regardons, effondrés. Pauvre Mad, dit Josh. Pauvres de nous. Depuis combien de temps ne compte-t-on plus les jours ? Depuis combien de temps le monde nous a-t-il été repris ?

Tandis que les lettres désignant les lieux, les objets, les enseignes peu à peu tombent et s’effacent, en dépit du désespoir et d’une histoire incendiée, le narrateur, comme l’enfant de « Nos Mères », utilise les mots et le rythme de la poésie pour contrer l’oubli, pour transmettre les traces et les mots du monde tel qu’il fut. Parmi les ruines indéchiffrables du vieux Macdo ou de la Biblioth Natniale et les traces d’une culture anéantie, quelques miettes ont été racontées et transmises par le « Vioque », aujourd’hui décédé, comme cet air de John Howlidays dont ils ont fait leur hymne de vie ; les scènes de meurtre, de sexe chaotique, d’amour et de cannibalisme, l’effroi et les effets comiques s’entremêlent, dans les strophes de ce texte d’une beauté hallucinée.
Avec ce qui reste du langage dans une nature dévastée et une société détruite, le narrateur tente de donner une forme à leur vie car dire c’est résister et peut-être même davantage : aimer voire reconstruire.

24. Nous avions tout, dit Azzuto. Nous avions trop. Aussi était-il juste de et bon de tout perdre, puis de tout recommencer. Nous étions gros, enchaîne Patrap. Beaucoup trop gros. Obèses. Pourris gâtés.  A présent, nous devons tout reprendre à zéro, tout recréer : la vie, l’espoir, et la joie tout au fond de nous.

25. Vivre comme nous, dit-il encore, c’est marcher au milieu de rues recrues de chiendent, de chardons, de broussailles. C’est sourire sans comprendre pourquoi. C’est beaucoup pleurer. 

Avec un art du montage qui caractérisait déjà « Césarine de nuit », Antoine Wauters forge un texte d’une beauté intense teinté de cruauté et d’humour, où l’écrivain narrateur voit ses souffrances s’atténuer dans la joie du langage, avec l’espoir, même ténu, que la poésie panse la perte des temps passés, la cruauté du présent et l’ombre pesant sur tout futur.

42. Il n’y a plus que des chardons bleus. Que des blattes et des genévriers. Des alignements de roche et ce vent ronge-pierre soufflant d’est en ouest. Regarde, Marthe. Il n’y a plus que des lieux sans garance, sans lin, sans lièvres. Et la faim, toujours elle, dans le fond des yeux.

À la frontière des genres poétique et science-fictif, jouant de ce motif classique de l’effondrement de l’humanité et du langage, « Moi, Marthe et les autres » transforme en un texte de 192 strophes les errances d’après l’apocalypse en un chant poétique qui semble plonger ses racines dans les origines de l’écriture.

® Lorraine Wauters

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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