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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le Diable à 20 ans » (Collectif – Au Diable Vauvert)

Les 20 premières années du Diable Vauvert : un passionnant moment d’histoire littéraire, sérieux et songeur, drôle et décalé. Un formidable remède, en passion et en énergie, au blues de l’acteur du livre, dans tous domaines, les jours de mélancolie.

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Dès que le programme a existé, je l’ai d’abord présenté à Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a répondu allez-y, Marion, foncez, il n’y a pas assez de bons éditeurs. Ça m’avait étonnée : pour moi, il y en avait beaucoup ! Il parlait d’éditeurs capables de prendre des risques, qui ne publient pas seulement ce que le marché réclame mais éditent des livres parce qu’ils pensent que c’est nécessaire au mouvement de la littérature et des idées. Et c’est une forme d’engagement, tout simplement, c’est d’abord pour ça qu’on fait des livres, si tu ne le fais que pour l’argent, autant changer de métier ! Par contre, rendre rentable une maison dont les choix esthétiques, artistiques, politiques ont du sens, ça c’est passionnant et pas évident – et ça n’est pas la même chose.

Je crois que c’est la première fois que ce blog chronique un livre véritablement hors commerce (destiné avant tout aux libraires, mais que l’on peut éventuellement se procurer auprès d’eux), et non pas simplement (toujours : provisoirement !) épuisé : pour ses vingt ans, la maison d’édition Au Diable Vauvert a concocté ces 300 pages, dont les cent dernières font office déjà de superbe catalogue commenté des ouvrages publiés, tandis que les deux cent premières rassemblent une histoire de ces vingt ans racontée par ses acteurs principaux, assortie de brefs entretiens avec presque toutes les autrices concernées et les auteurs s’y rapportant, et renforcée par un abécédaire tout aussi sérieux que drôle, sous l’égide de sa créatrice et animatrice, Marion Mazauric.

Cases : Dès le début, on était identifié par une partie des lecteurs comme l’éditeur des beaux gosses mal coiffés, chef de file Nicolas Rey, et par une autre partie des lecteurs comme un éditeur de SF. On ne rentrait dans aucune case. On n’arrivait pas par les circuits traditionnels. Et en librairie, nos lecteurs ne ressemblaient pas aux autres. C’est vrai que d’emblée, ça a donné au Diable une réputation de maison pas comme les autres. Décloisonnée et pop, je crois que nous sommes les premiers à l’avoir revendiqué comme constitutif, dans notre essence. (Marion Mazauric)

Il y aura donc d’abord le plaisir souvent rare de lire les textes – à propos de littérature et d’édition en général, de leurs propres œuvres et du Diable Vauvert en particulier – formulés par Thomas Gunzig et Philippe Jaenada, Paolo Bacigalupi et James Morrow, Neil Gaiman et Jeff VanderMeer, Julien Blanc-Gras et Fabrice Capizzano, Michael Cisco et Douglas Coupland, Patrick K. Dewdney et Alex Jestaire, John King et Serge Lehman, pour n’en citer que quelques-uns et quelques-unes. Avec une pensée particulièrement émue au passage pour Ayerdhal, bien entendu.

Fossé des générations : Le moment où ça basculé par rapport à tout ce qu’on appelait les sous-cultures, c’est quand des journalistes sont venus me voir pour me dire Marion, on n’y connaît rien en SF, est-ce que tu peux nous aider ? Parce que là nos enfants ont trente ans et ils nous disent qu’on est nuls ! (rires) Et ça c’était il n’y a pas si longtemps, c’était en 2015, autant dire que la bataille ne fait que commencer ! (Marion Mazauric)

Il y a ensuite, en récit linéaire comme en incises alphabétiques ou joliment tortueuses, l’histoire de la maison proprement dite, de sa création soudaine en Camargue et de ses choix radicaux assumés, une histoire d’énergie et de passion, de rencontres et de décisions, de coups de chance et de coups du sort, de détermination peut-être avant tout, une histoire qui place les autrices et les auteurs au centre de tout, sans posture et sans hypocrisie, une histoire qui montra aussi que, aussi incarnée soit la maison en la personne de sa créatrice, il s’agit bien ici d’une aventure collective et d’une équipe ramifiée, une histoire enfin qui, dans la forme même de son récit comme dans son contenu, constitue peut-être bien l’un des plus salutaires antidotes aujourd’hui disponibles, pour éditrices et pour éditeurs, mais aussi pour libraires, face aux difficilement évitables coups de blues ou de fatigue qui peuvent surgir lorsqu’un projet, sur la durée, connaît des moments de « bas » quelque peu plombants pour le moral et l’enthousiasme. Et c’est ainsi une raison de plus, non négligeable, de remercier Au Diable Vauvert pour ces déjà vingt ans et pour la suite attendue, et pour ce catalogue décidément pas comme les autres.

Impur : Pour certains, l’identité du Diable est impure, difficile à saisir : d’avant-garde mais pas chic, extrême mais pop, on vend mais on ne publie pas de soupe, nos auteurs sont exigeants mais pas élitistes. En fait, pour les gens qui ignorent tout des pop cultures, du pulp, des marges, nous occupons une sorte d’angle mort.
C’est enfin en train de s’éclairer, mais il ne faut pas oublier que pendant les dix, quinze premières années d’existence de la maison, les radios, les télés et la critique littéraire étaient tenues par des gens ignorants en matière de pop culture : ils n’avaient jamais lu de bédé, de SF, jamais écouté de rock, ne connaissaient pas le cinéma américain d’entertainment, ne savaient pas ce qu’est le pulp… ils étaient incompétents. C’est seulement maintenant que leurs enfants sont adultes, que les nouvelles générations arrivent enfin, que ceux qui ont institué le goût dominant découvrent tout ça. Et qu’ils commencent à comprendre que même sous la loi du marché, la culture produit des artistes libres, critiques, universels.
Par contre on n’en a pas fini du mépris de classe en France, au contraire et c’est aussi une question esthétique. C’est un a priori social qui ne permet pas d’apprécier des implicites populaires communs, dans l’oralité ou les figures prolétaires, une intertextualité et des références ordinaires, un jeu avec le cliché, tout ce qui fait aussi partie de notre ADN, au Diable… (Marion Mazauric)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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