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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Achab (séquelles) » (Pierre Senges)

L’éblouissant vertige de la liste pour saisir comment se formate l’imaginaire occidental moderne.

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Achab

Publié en août 2015 chez Verticales, le huitième roman de Pierre Senges propose peut-être l’une des plus formidables illustrations que je connaisse de l’usage démoniaque du « vertige de la liste » cher à Umberto Eco. Imaginant joyeusement et convulsivement un après « Moby Dick » (1851) (mais aussi un avant, car ces « séquelles » incluent une large part de « préquelles »), l’auteur transforme en 580 pages échevelées le capitaine Achab et son blanc adversaire en véritables hérauts et creusets d’une exploration qui n’aura rien de vraiment maritime, celle des mécanismes de la création de mythes modernes et contemporains, celle du pouvoir, bienveillant ou non, dont dispose désormais l’industrie du divertissement pour façonner les imaginaires.

Acharnement et clapotis – le naufrage selon les rescapés
Moby Dick, vous connaissez ? la baleine blanche, les clapotis, le monstre apparu, éclaboussant chaque fois qu’il se cache – d’ailleurs, toute cette histoire de chasse terminée par un drame, ça vous rappelle quelque chose ? les personnages, les figurants, les accessoires, les clous forgés et les clous découpés. Et le décor ? l’inévitable décor d’océan se donnant comme panorama et comme infini contenant : mille millions (un petit peu plus) de kilomètres cubes d’eau salée mêlée de chair humaine et de poissons en proportions inégales, et là-dedans des harengs frais, des requins-marteaux, des baleines à nez de bouteille et des marsouins hourra, des baleines à tête d’enclume, des poissons-clowns, des poissons-chats, des hippocampes comparés quelque part à des allumeurs de réverbères, des bélugas, des huîtres perlières, d’autres qui ne le sont pas, ne le seront jamais, et se sont fait une raison, des baudroies, des encornets, les restes de la croisade de 1212, les théières de vermeil destinées au roi Charles d’Angleterre coulées en 1633 entre Burntisland et Leith – théières suivies dans l’ordre (à travers un fond trouble) de pianos droits, de lingots d’or ou plus sûrement de pioches de chercheurs d’or bredouilles, de pantoufles et chemises de nuit, extraits de naissance, avis de décès, jeux d’échecs, grille-pain, portes tambours, brosses à reluire, jetons de téléphone, bibles traduites en cent vingt langues, Grand Albert et Petit Albert, livres de bonnes manières, banjos, trompettes, harmonicas, fausses couronnes du roi Richard III, casquettes de marin, fraises élisabéthaines, pages brûlées de Nicolas Gogol, buste de Tibère, cafetières italiennes et cafetières américaines, un Catalogue systématique des mammifères marins, des partitions de Jerome Kern, un livret d’Oscar Hammerstein, un gramophone, un Betta splendens (un parmi des milliers), un clystère, le pendentif de Rita Flowers, le diadème du Toboso, une trousse de toilette ayant appartenu à Josef von Sternberg, une autre à Erich von Stroheim, l’épave complète du Chancewell, les images perdues de A Woman of the Sea, les espadons manqués par Hemingway, les habits démodés du signor Da Ponte, l’épave du bateau d’Abissai Hyden, tous les ingrédients du cocktail Manhattan hélas trop éloignés les uns des autres, des téléviseurs, des machines à laver, un petit traité sur l’immortalité qui n’a pas dû convaincre grand monde, la pique d’un violoncelle et x couronnes de fleurs en hommage aux marins noyés.

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Rarement l’un des premiers paragraphes d’un ample roman se sera permis d’être aussi programmatique que celui-ci. Une bonne part de l’art réjouissant de Pierre Senges est ici, d’emblée : sous couvert d’une énumération qui prend vite des allures d’amoncellement disparate, de provocation au bon sens de la lectrice ou du lecteur (« comment tous ces éléments pourraient-ils ne pas être ici purement gratuits ? »), il indique en réalité le chemin qu’il va suivre, il pose les jalons de l’itinéraire baroque en apparence, mais profondément cohérent in fine, qu’il va suivre pour nous dévoiler en riant, farceur logorrhéique digne de Rabelais et de Sterne comme de Joyce, les racines shakespeariennes de l’imaginaire occidental, le poids du Quichotte en son sein, et les innombrables tentatives, qu’elles débouchent ou non, de Broadway et d’Hollywood pour formater  et homogénéiser joyeusement, tout en gagnant de l’argent, et si possible beaucoup.

Achab ne dira pas le contraire : pendant deux ou trois minutes, le temps d’une chanson, il a été fixé par la baleine, et pendant ces trois minutes (il veut bien appeler ça portion d’éternité), il a entamé auprès d’elle une vie de couple amphibie, éphémère, ébauchant un avenir commun sous six pieds, sous six mille pieds d’eau : elle, continentale, impérieuse, éblouissante même par grands fonds, étrangère à toute forme de susceptibilité, capable au contraire de tout avaler, le navire et ses passagers, la taille d’un estomac disant tout de la capacité d’un être à amortir les coups durs de l’existence. (C’est du moins l’impression du capitaine tout au long de ces trois minutes : pendant ce temps, il se bouche les oreilles et croit rendre son âme goutte après goutte.) Il connaît la sardine, un peu l’anchois, au vinaigre, et certaines variétés de morue en beignet, en brandade, mais la baleine, la baleine blanche, Moby Dick en personne, seulement par ouï-dire, et toujours de loin ; à la toute fin de sa vie de marin, le temps de la harponner (si on en croit les témoins), de se laisser harponner par elle, d’entamer le rodéo le plus rude mais le plus clownesque de l’histoire de l’Amérique océane, le temps de se noyer, il a dû s’infliger une leçon de cétologie accélérée : mœurs, anatomie, forme, tonus musculaire, tout, à commencer par cette peau semblable à rien, comparable à rien, dans quoi il a cru voir, incrustés là depuis si longtemps, des maravédis de l’époque des Rois catholiques. La baleine en retour, quand elle saisit son capitaine, elle le regarde de près, elle le compare à ce qu’elle croyait connaître des hommes : pendant ces trois minutes, elle s’offre elle aussi une leçon d’anthropologie : l’anatomie, les apparences, les intentions, l’énergie du désespoir, le grotesque supporté par la poussée d’Archimède, la virilité combinée avec les impuissances, la coriacité quand même, la boucle du ceinturon, et la tendresse – le ris de veau du fond de son âme.

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La phrase que développe ici Pierre Senges est extraordinaire : si elle n’est sans doute pas aussi puissante, dans ses ramifications sensibles, que celle du Claro de « Tous les diamants du ciel » ou de « Crash-test », si elle n’orchestre pas ses coqs-à-l’âne infiniment rusés avec autant de maîtrise que celle du Éric Chevillard de « Palafox » ou du « Vaillant petit tailleur », elle développe bien cette rare poésie, dans laquelle la force du langage permet l’enchâssement du sens et l’accumulation du potentiel, concentrant, comme les deux auteurs sus-nommés, énormément de venin dans sa queue.

Il ramasse les poubelles (l’aube toujours, il se vante de nettoyer la scène avant le début des choses sérieuses) ; il vend des machines à coudre, c’est un pèlerinage nécessaire pour faire de soi un self made man, l’homme aguerri, à qui personne ne pourrait plus reprocher son confort – la machine à pédalier de porte-à-porte est l’abnégation, le sacerdoce, l’humilité comme prélude à l’orgueil, l’épreuve après quoi s’enrichir est permis, comme se pâmer au paradis après avoir porté des sabots sans chaussettes (le cilice) ; il soulève de nombreux cartons, déménage des pianos, court après des rats, étale de hautes affiches sur des panneaux à l’aide d’une brosse à perche trempée dans la colle, évite les poissonneries comme la peste mais accepte de vider les volailles, après quoi la tentation est grande à la tombée de la nuit de devenir chauffeur de taxi, son volant, son compas, sa corne de brume, le devoir de connaître aussi bien que le fond de son âme les rues se croisant à angle droit : triompher des avenues après avoir vaincu le courant de Weddell et le courant de Ross.

Sous son aspect foisonnant et ses rapides chaotiques, « Achab (séquelles) » offre à la lectrice et au lecteur un incroyable tour de force, disséquant et décapant toutes les composantes, des plus évidentes aux plus subtiles, du rêve américain mondialisé pour en mettre à jour, dans le rire et le grincement, la nature profonde de rêve cétacé éveillé.

La superbe chronique de Barz, sur Addict Culture, est ici. Une lecture complémentaire passionnante, en plus du « Vertige de la liste » d’Umberto Eco : « Liste et effet liste en littérature » (sous la direction de Sophie Milcent-Lawson, Michelle Lecolle et Raymond Michel), Classiques Garnier, 2013.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo : ® C. Hélie (Gallimard)

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

9 réflexions sur “Note de lecture : « Achab (séquelles) » (Pierre Senges)

  1. incontestablement LE roman de la rentrée

    On ne présente plus Pierre Senges, d’ailleurs il a une chronique dans le Matricule des Anges, zavezkalir.

    On ne présente pas non plus Achab, le capitaine du Pequod, navire baleinier sur lequel embarque le jeune Ismael, non plus qu’on ne présente Moby Dick, la baleine blanche que chasse Achab. Tout cela, le pilon en os de baleine, le doublon d’or cloué au mat, les filins des harpons, la plongée de Achab à saute baleine, tout cela c’est dans le livre comme disait Melville. Idem zavezkalir.

    Là il s’agit de Séquelles (ou de Préquelles) après la baleine. Que devient Achab après que le baleineau lui ait bouffé sa jambe ? Que devient la baleine une fois démêlée de ses filins ? Ces questions hantent tous les lecteurs de Melville. A tel point que László Krasznahorkai, qui vient de gagner le Booker Price (Guerre et Guerre, Satantango….) est en train de rédiger une suite « Melville After the Death of Moby Dick ».

    Mais dans le cas de Pierre Senges les fils s’enmêlent et on assiste (émerveillés) à une suite de listes, habituelles à l’auteur. Par exemple, il y a les deux pages à propos de l’aujourd’hui (mais il est vrai que ce n’est plus demain et pas encore hier) ou les multiples variations sur l’absence. Bref du Pierre Senges de la plus belle eau. Que ceux qui n’ont pas lu « Fragments de Lichtenberg » …..

    Pour en revenir à la vie après la pêche à la baleine, des scènes cocasses où l’on voit Achab à New York, devenu liftier, garçon d’hôtel, confesseur, comédien et souffleur (normal pour un ex baleinier), avant de proposer à Londres des pièces au théatre, puis de même à Broadway et à Hollywood. Ah ces prestations avec les Ziegfeld Folies… ou ces réflexions sur comment faire entrer le baleineau au théatre (en poisson rouge ?).

    On verra aussi de quelles façons la dite baleine est coriace et cherche à se venger de son boiteux capitaine. Mais on ne raconte (surtout) pas un livre de 624 pages, à lire sans modération, livre dont la pièce future « Un Vieux Marin Têtu poursuit une Baleine Blanche » pourrait tout aussi bien devenir « Un Orphelin Abandonné à la Naissance épouse sa Mère par Erreur »

    Publié par jlvlivres | 19 septembre 2015, 17:22
  2. Tout aussi vrai que Charybde, nymphe changée en gouffre marin, avalait trois fois par jour navires, poissons (et même baleine blanche, avec ou sans capitaine), d’où la résurgence achabienne, les comparaisons phrasistiques avec deux auteurs actuels relèvent plus du copinage pur et simple….

    Publié par jean louis | 20 septembre 2015, 08:12
    • Copinage, je ne pense pas. En revanche, je tends à comparer en effet plus volontiers des écritures que je pratique beaucoup, et ai largement « en tête » quand j’en lis d’autres, cela, c’est certain. Si vous lisez les auteurs en question, il me semble que le rapprochement « phrasistique » devrait aussi vous frapper (même s’il n’est pas le seul possible).

      Publié par charybde2 | 20 septembre 2015, 10:14

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