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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs » (Mathias Énard)

Une formidable tranche d’anthropologie rabelaisienne et de métempsycose truculente, au cœur du Marais Poitevin, entre langue, politique, joie du récit et sens de la vie.

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Enard

11 décembre
J’ai résolu d’appeler cet endroit la Pensée Sauvage, bien sûr.
Je suis arrivé il y a deux heures. Je ne sais pas encore vraiment ce que je vais consigner dans ce journal, mais bon, des impressions et des notes qui constitueront un matériau important pour ma thèse. Mon carnet d’ethnographe. Mon journal de terrain. J’ai pris un taxi depuis la gare de Niort (direction : nord-nord-ouest, quinze kilomètres, une fortune). À droite de la départementale paysages de plaine, champs interminables, sans haies, pas très gais dans le soir qui tombe. À gauche, on longeait l’ombre noire des marais, ou du moins c’est ce qu’il m’a semblé. Le chauffeur a eu un mal fou à trouver l’adresse, même avec le GPS. (Coordonnées de la Pensée Sauvage : 46° 25′ 25,4″ nord 0° 31′ 29,3″ ouest.) Il a fini par entrer dans une cour de ferme, un chien s’est mis à aboyer, c’était là. La propriétaire (soixante ans, souriante) s’appelle Mathilde. J’ai pris possession des lieux. Ma maison (mon appartement ?) est en réalité la partie arrière du bâtiment principal, au rez-de-chaussée. Les fenêtres donnent sur le jardin et le potager. J’ai vue à droite sur l’église, à gauche sur un champ (j’ignore ce qui y pousse, de la luzerne ? J’ai souvent eu l’impression que tous les champs bas et verts étaient des champs de luzerne) et en face sur des rangs de ce que je soupçonne être des radis ou des choux. Une chambre, un salon cuisine, une salle de bains, c’est tout, mais c’est déjà beaucoup. Mon impression, quand madame Mathilde m’a dit, eh beh voilà, c’est chez vous, a été mitigée. À la fois heureux d’être sur le terrain et un peu angoissé. Je me suis précipité sur l’ordi pour vérifier si le wifi fonctionnait en prenant pour excuse mon article d’Études et perspectives. Une façon de me tromper moi-même, il n’y avait rien d’urgent. J’ai surtout envoyé des messages et tchatté avec Lara. Je me suis couché tôt, j’ai relu quelques pages de Malinowski et, dans le noir, j’ai été attentif à l’environnement sonore. Un vague bruit de moteur dans le lointain (la chaudière ?), de temps à autre une voiture encore plus lointaine. Puis je me suis endormi, le ventre vide.
Il faut absolument que je résolve le problème du transport et achète de quoi manger.

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Jeune thésard en anthropologie, commençant fort logiquement et traditionnellement par un travail ethnographique de terrain, ne doutant de rien et bien décidé à marquer rapidement l’histoire de sa discipline, David Mazon s’installe pour quelques mois à La Pierre-Saint-Christophe, petit village des Deux-Sèvres (« Quinze kilomètres de Niort, dix de Coulonges-sur-l’Autize »), en bordure du Marais Poitevin, pour étudier de tout près, en observation plus ou moins participante, les anciennes et nouvelles formes de ruralité dans la France du XXIème siècle.

Tandis qu’il découvre peu à peu les habitantes et habitants du lieu, dans leur simplicité et dans leur complexité, le maire de la bourgade, Martial Pouvreau (qui porte peut-être sans véritable coïncidence le même nom de famille que le premier évêque du diocèse de Maillezais, en 1317), entrepreneur de pompes funèbres dans le civil, prépare aussi activement que discrètement l’événement annuel de sa profession, un banquet aussi somptueux que farci de tradition et d’érudition, qui aura lieu cette année-là dans les ruines partiellement restaurées de l’abbaye-qui-fut-cathédrale de Maillezais, à quelques kilomètres de là, abbaye qui connut François Rabelais et Théodore Agrippa d’Aubigné, la fée Mélusine et la famille de Lusignan, et bien d’autres matériaux historiques et légendaires (s’étendant éventuellement jusqu’au lointain royaume ancien de Jérusalem) propres à nourrir le pantagruélique festoiement ainsi prévu.

Alors qu’il semble doucement se détacher de sa vie parisienne, de sa copine demeurée dans la capitale, puis de ses préoccupations universitaires initiales (même ses idoles Claude Lévi-Strauss et Bronislaw Malinowski se parent progressivement de teintes un peu passées), au milieu de cahots globalement bonhommes, tandis qu’il apprend à connaître différemment le couple d’agriculteurs qui le logent, le maire-croque-mort, le propriétaire peu reluisant du Café-Pêche, l’artiste contemporain installé à proximité, l’esthéticienne coiffeuse à domicile rêvant de mieux ou de différent, le couple d’Anglais retraités évoquant avec malice le Poitou britannique de jadis, le prétendu benêt à la prodigieuse mémoire obsessionnelle en matière de dates historiques, ou encore la jeune rebelle qui vivote de marchés en marchés en attendant de trouver le capital pour s’établir maraîchère de nouvelle génération, serait-ce la possibilité d’une autre vie qui se dessine insidieusement pour le futur anthropologue ?

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22 décembre
Gueule de bois et panne de courant ce matin au réveil, pas de chauffage, complètement gelé. Paracétamol. Il me reste en gros une heure de batterie pour l’ordinateur, le wifi ne fonctionne plus et mon téléphone est à demi chargé. La météo ne s’est pas trompée, tempête de neige, vent glacial. Je crains de ne pas pouvoir partir demain comme prévu. Tout l’Ouest de la France est plongé dans le chaos, d’après la radio : trains annulés, routes coupées, etc.
Selon Gary, le transformateur qui alimente la contrée a fondu.

22 décembre, suite
Gary a réussi à m’installer une ligne pour la lumière et l’ordinateur, à l’aide d’un des deux générateurs qu’il possède pour la ferme. Je peux donc continuer à bosser. En revanche, la température baisse dangereusement à la Pensée Sauvage, pas assez de jus pour le chauffage. Les chats se sont déjà réfugiés chez Mathilde, les ingrats. Il me semble que le vent glacial s’engouffre sous ma porte. J’ai froid, j’ai grand froid, même emmitouflé dans deux couvertures. Le thermomètre intérieur indique quinze degrés. Je devrais prendre mes cliques et mes claques et essayer de rejoindre Paris dès aujourd’hui, mais avec cette neige, ça semble mission impossible. Si l’électricité n’est pas revenue dans la journée il me faudra demander asile à ma logeuse, sinon je vais droit vers l’hypothermie.
Tout de même, ça ne doit pas être bien difficile à réparer, un transformateur.
Encore faut-il que les agents d’EDF parviennent jusqu’ici.

22 décembre, suite
Appelé Lara, sa nature pessimiste la persuade que je n’arriverai pas à rejoindre Paris demain. J’espère qu’elle se trompe. Je sentais déjà les reproches dans sa voix, comme si je n’avais pas envie de partir. Je voudrais bien l’y voir, elle, bloquée sous la neige sans chauffage. J’ai l’impression qu’elle ne me croit pas. Avec un peu de chance je pourrai lui donner tort et être demain à 18 heures comme prévu rue Saint-Antoine. Il faut que j’appelle Max pour vérifier qu’il est toujours disposé à m’amener à la gare à midi avec son pick-up, sinon tant pis, je demanderai à quelqu’un de me conduire jusqu’à la nationale et je ferai du stop. Plus que vingt-quatre heures et je quitte la Pensée Sauvage pour dix jours. Cette pensée me réchauffe un peu.
Je viens d’apprendre par Gary que l’électricité ne serait pas rétablie avant demain, voire après-demain. D’après les bruits qui courent (c’est-à-dire les conversations du Café-Pêche, je suppose) il s’agirait d’un sabotage, ce qui me semble hautement improbable : qui irait saboter un transfo EDF une nuit par grand froid et quinze centimètres de neige ? Ni al-Qaida ni l’État islamique ne disposent de chasseurs alpins? Même dans L’Armée des ombres, les résistants resteraient devant leur radiateur. Et on n’est plus en 1942.
Programme de la journée : transcrire l’entretien de Lucie, puis interview de Gary à midi, puis chez les Angliches voisins de Max à 17 heures, ce qui pose le problème (encore) du transport. Au boulot.

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Marais poitevin

Ici, pas de cabine à bord d’un cargo en route pour l’Orénoque, pas de géopolitique méditerranéenne condensée dans un compartiment de train italien, pas de sniper psychopathe dans des ruines bosniaques ou libanaises, pas d’épopée transsibérienne immobile, pas de passages clandestins en ferry entre Maroc et Espagne, pas de Moyen-Orient reconstruit dans les rêves et les cauchemars d’une nuit d’insomnie à Vienne : avec ce septième roman, publié en octobre 2020 chez Actes Sud, Mathias Énard nous offre un périple à nouveau radicalement différent – même s’il y aura bien, le moment venu et par l’intermédiaire rusé de la fée Mélusine, une étonnante échappée vers un Moyen-Orient d’une autre époque.

En s’ancrant dans le Marais Poitevin de son enfance, à la frontière des Deux-Sèvres et de la Vendée, où il délimite soigneusement un carré géographique d’une quarantaine de kilomètres de côté, il se permet à la fois de visiter gaillardement certains lieux de mémoire personnelle au sein d’un écosystème unique au monde (lieux qui, pour l’anecdote, auront aussi pour beaucoup d’entre eux marqué profondément ma mémoire après deux camps scouts d’été passés à quelques kilomètres de Maillezais du côté de mes treize ans), de construire un formidable hommage à un art de vivre rabelaisien dans lequel la bonne chère et la pensée humaniste débridée sont étroitement associées, et dans lequel la gaudriole et les (abondantes) libations n’empêchent pas la philosophie bien au contraire, et de secréter avec brio une toile de fond où métempsycose et roue du temps recyclent en permanence les âmes des défunts, pour le meilleur et pour le pire, naturellement.

Comme le disait joliment Florence Bouchy dans Le Monde (ici), peu de romans contemporains ont regardé récemment la Mort dans les yeux avec un tel rire sardonique – et néanmoins apaisant. Si Pierre Senges et Antoine Volodine, chacun à leur manière, nous montrent régulièrement comment apprivoiser la farce énorme et organiser l’humour du désastre, ce « Banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs » joue avec un extrême brio de son ancrage a priori si hautement improbable au vu de la bibliographie de Mathias Énard. Comme celui-ci le confiait, depuis Barcelone où il vit depuis 2001, à Christian Desmeules, du Devoir québecois (entretien à lire ici) : « Pour un romancier, c’est vraiment un endroit extraordinairement exotique, un territoire à la géographie inattendue, avec des récits et des histoires elle aussi inattendues, et on peut trouver là le terreau, justement, pour croiser ces choses qui me passionnent : l’histoire profonde d’une contrée, la langue et la littérature. » Et pour le plus grand bonheur de la lectrice ou du lecteur, ce roman est aussi, toujours, celui d’une politique souterraine, qui use de sa truculence, de son humour débridé, de ses échanges à distance avec un autre Moyen-Âge, pour nous rappeler, en une époque où cela semble toujours davantage nécessaire, et contrairement aux jérémiades incessantes de « ceux qui sont nés quelque part », que territoires et terroirs ne signifient ni repli ni fermeture, que le refuge et la migration sont partie intégrante de nos histoires, que la différence enrichit au sens propre, même s’il faut pour ce faire choisir (on songera aussi, sur une trajectoire peut-être pas si éloignée, à l’étonnant travail d’Erwan Larher dans « Indésirable ») une formidable et rusée métaphore parabolique entre marais mouillé et marais desséché.

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J’ai gravi les marches du proche, vite, pas de bruit de voiture, j’ai tâtonné pour introduire la clé dans la serrure, j’ai dû m’y prendre à deux ou trois reprises, mais la porte s’est ouverte, dans un bruit déchirant, strident, interminable, les gonds grinçaient, on m’entendait à l’autre bout du village, j’étais cuit. Paralysé de trouille devant l’ouverture je voyais déjà Mathilde accourir pour protéger sa sacristie et me prendre la main dans le sac. Poussé par le désespoir je me suis engouffré à l’intérieur, plaqué contre le mur, et j’ai attendu. Rien, le silence. Au bout d’un moment, je me suis décidé à repousser tout doucement la lourde et à allumer la lampe. L’ombre du Christ tordu de douleur a failli me faire crever de peur. C’est vraiment sinistre, une église dans la pénombre. Je ne me suis pas attardé, je sentais le regard des saints et des martyrs sur mes épaules, je suis allé directement vers la gauche, où je me souvenais d’avoir vu les cierges, et effectivement, le trésor était là : de pleines brassées de bâtons de cire, certains à demi brûlés, d’autres intacts, des fins, des épais, des longs, des courts. J’en ai pris une demi-douzaine, parmi les plus gros, sans réfléchir ; je me suis précipité vers la sortie. J’ai hésité à laisser la porte ouverte et à m’enfuir, mais c’était signer mon crime, j’ai préféré prendre le risque de la refermer tout doucement, millimètre par millimètre, de l’intérieur, avant de me faufiler, pour rester le moins de temps possible dehors. La serrure a fonctionné à merveille, j’ai pris mes jambes à mon cou, le larcin sous le bras, paniqué, j’ai glissé et je me suis étalé de tout mon long. J’imaginais déjà les titres du journal local :

SENSATIONNEL !
L’ETHNOLOGUE PROFITE DE L’OBSCURITÉ
POUR PILLER UNE ÉGLISE !

Comment ai-je pu me mettre dans une situation pareille, j’ai pensé la gueule dans la neige. Courage, maintenant, courage ; j’ai ramassé mon butin, retraversé la route, le cœur à cent à l’heure. J’ai posé les cierges devant ma porte le temps de remettre la clé à sa place, vite, vite. J’ai planqué le corpus delicti dans mon anorak et je suis reparti vers chez Lucie plein de remords mais aussi de fierté, je dois bien l’avouer.
En marchant dans la nuit, j’ai repris un peu mes esprits.
Par temps de pénurie, il faut savoir se débrouiller.
J’ai été capable d’imagination et de célérité.
Tout le monde peut devenir criminel, j’en avais la preuve.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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