☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Dits des xhuxha’i » (Anne-Sylvie Salzman)

Le sang menstruel, heuristique d’une belle et complexe revendication poético-anthropologique.

x

dits-des-xh-couv-1

Publié en avril 2015 chez Black Herald Press – l’éditeur bilingue parisien qui nous avait déjà offert, notamment, les « Dialogues obscurs » de W.S. Graham -, ce bref recueil d’Anne-Sylvie Salzman, offrant l’original français et sa traduction anglaise, propose une étonnante incursion ethnographique et incantatoire, compilant quelques compte-rendus savants, quelques chants, quelques contes, peut-être quelques malédictions, qui évoquent sans doute la fougue révolutionnaire des « Slogans » de Maria Soudaïeva, mais qui témoignent à leur manière d’un autre potentiel révolutionnaire, celui de la féminité, en appuyant leur dit sur le sang menstruel venant s’inscrire sur la pierre, à l’image de l’œuvre artistique développée ici par LMG-Névroplasticienne dans le cadre du projet « Chair(e) de poule » en 2014.

La femme (la xhuxha’i) se retire dans la hutte menstruelle.
Médite le monde.
Elle reviendra dans un corps fait de sang.
Caillots : des yeux.
Caillots : que tu prends, ô femme-oiseau des premiers jours, entre les doigts que tu auras, et que tu presses : en sors un peu plus de sang.
Plus noir mais non nécessairement.
Il faudrait que tu sois bien sotte, ô xhuxha’i, pour ne jurer que par l’encre.

Écriture de la marge qui ne se contenterait plus, enfin, de subir, mais qui userait de la crainte qu’elle inspire (toute femme n’est-elle pas une sorcière, et pas uniquement dans l’imaginaire de peuplades réputées reculées) pour indiquer avec force, avec passion, et avec une certaine sagesse impavide, la nécessité d’inventer d’autres pouvoirs, d’autres rapports que ceux passant par la force (quels qu’en soient les déguisements de circonstance), ce bref et intense travail poétique d’Anne-Sylvie Salzman, entrechoquant avec une force subtile Jules Michelet, Carlo Ginzburg ou encore Véronique Tadjo (les ressorts secrets de l’endurance de la « Reine Pokou » ne sont pas si loin), tisse sa toile subversive et serrée, qui va bien au-delà de la seule mise en scène du tabou et de la réputée impureté.

chaire-de-poule-21

Chair(e) de poule 21 (LMG Névroplasticienne)

Quand le sang sort de toi, fille des xhuxha’i, il faut que tu saches quel goût il a. Alors : qu’il sorte de tes yeux, qu’il sorte de ta bouche, qu’il sorte de tes oreilles, qu’il sorte de ta vulve, qu’il sorte de ton œil profond, porte-le à ta langue. S’il est sombre, s’il sent le cheval, la viande : fille des xhuxha’i, tu vas mourir. S’il est clair, s’il sent l’œuf et la terre : fille  des xhuxha’i, garde-toi des hommes.

(…)

La fille qui perd son sang la première fois
la fille dont les cuisses se couvrent de sang
la vierge dont le ventre pleure
la vierge dont les draps fleurissent
cette fille connaît le chemin
cette fille ira seule à la hutte
cette vierge verra l’ours
cette vierge parlera à l’aigle
cette fille bandera l’arc
cette fille te mangera le cœur.

(…)

En juillet 1925, l’écrivain Bua Amrit Juni, de passage à Thantlang, se vit offrir par des officiels Chin des « pierres de fertilité » – « de grosses pierres rouges », dit-elle, « polies à la main, et dont les Chin disaient qu’elles avaient été fabriquées autrefois par des peuples de la forêt qu’eux, Chin, nommaient les sans âmes (ou sans ombres, ou sans noms). Ces gens selon eux sont repartis vivre dans les montagnes. Leurs femmes, paraît-il, tatouaient leurs hommes d’un mélange de cendre et de sang menstruel. »

On ne saurait mieux rappeler avec poésie et comme mine de rien, en 50 pages éclatantes à quel point l’assignation de la femme à un rituel d’impureté (que les formes en soient anciennes ou contemporaines) est d’abord la projection de la névrose de l’homme, avant de révéler, ensuite et le cas échéant, son potentiel à double tranchant d’arme libératrice. Une manière profonde d’explorer la redoutable limite entre l’imagination et le politique, sur des terrains rarement utilisés comme tels, qui ne surprendra guère les lectrices et les lecteurs des excellents romans « Au bord d’un lent fleuve noir » et « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » ou des recueils de nouvelles « Lamont » et « Vivre sauvage dans les villes » d’Anne-Sylvie Salzman.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

ASH

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Sanguines  (Pascale Pujol) | «Charybde 27 : le Blog - 25 décembre 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :