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Notes de lecture 2015, Nouveautés, Revues

Note de lecture : La moitié du fourbi – 1 : « Écrire petit » (Revue)

Sous le signe du « petit », richesse et subtilité sont au rendez-vous de ce n°1 d’une nouvelle revue.

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Publié en février 2015, le n°1 de cette revue de « littérature & appels d’air » est résolument passionnant et élégant. Thème central de ce premier numéro, « écrire petit » n’était pas dépourvu de risque, tant le minimalisme revendiqué ou l’intérêt pour le détail et le mineur peuvent secréter le meilleur et le pire en littérature. Les auteurs s’en sortent ici avec un grand brio, pour nous offrir in fine dix-sept textes et un portfolio photographique toujours intéressants, souvent captivants, voire exceptionnels.

Plusieurs textes sont consacrés à des figures emblématiques de l’ écrire petit (ou du dessiner petit, ou du filmer petit,…) et s’attachent à saisir l’essence fugace de leur art : Pierre Autin-Grenier (Édith Noublanche, « 639 »), Nylso (Clémentine Vongole, « Nylso, rêveur éveillé »), Robert Walser (Anne-Françoise Kavauvea, « Petites topographies walsériennes »), Bruno Dumont (Romain Verger, « Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce ») ; d’autres traquent avec habileté cette composante, cet ingrédient, cette caractéristique chez des artistes ou penseurs moins typés : Walter Benjamin (Zoé Balthus, « Benjamin, la plume à l’envers »), Henri Michaux (Benoît Vincent, « Notes sur le dernier Michaux »), Uri Orlev (Sabine Huynh, « Uri Orlev : écrire caché »).

Nylso parle lui-même de ses albums comme de « bandes dessinées d’apprentissage », dont les personnages, à l’instar des héros de Walser, souvent très jeunes, idéalistes, butés, persévérants, animés d’une foi inébranlable en la littérature et la création, sont confrontés à la violence du monde, à la précarité, à la solitude et au doute. (Clémentine Vongole)

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Robert Walser (1878-1956)

Ses travaux, tous reliés à la mémoire, fouillaient sans cesse la grande Histoire comme les plus petites, son propre passé, ses rêves et son enfance en particulier. Le souvenir avait à ses yeux le pouvoir de tout réduire à une petite échelle. D’une puissance exponentielle, c’était une source de grandes satisfactions pour ce penseur avide. (Zoé Balthus)

Emil Cioran, glissant ami, croit le cerner lorsqu’il décrit Michaux comme un scientifique « swiftien ». Il n’est pourtant pas des auteurs que de fumeux protocoles séduisent, ce n’est pas un être de chiffres (ou de modèles). Plutôt un observateur curieux, et que le réel (ou ce qu’on appelle tel) émerveille.
C’est d’ailleurs toute la part du mystique, trouver le geste liant éparpillement et unification. Aussi bien en l’œuvre qu’en l’homme – de ce point de vue-là, ce nouveau gradin sur la voie de la poussière, qui se répand partout et embrasse uniformément les choses, ce n’est plus la biographie tranchée de la bibliographie qui compte, ces concepts n’opèrent plus ; les scalpels sont de mousse et le médecin est un esprit frappeur. (Benoît Vincent)

Mais ce qui importe vraiment, c’est écrire. La découverte des microgrammes de Walser a créé la légende d’un écrivain compulsif, acharné. Je ne peux prétendre livrer la vérité, mais il semble qu’en déposant ces traces sur tous les supports à sa portée, Robert Walser s’approprie un territoire minuscule, qu’il élargit de ses promenades – le mot « voyage » apparaît rarement dans ses oeuvres. Ces morceaux épars d’écriture pourraient bien être placés bout à bout. Constitueraient-ils un monde ? Sans doute : celui qui s’offre à chacun, composé de bribes, d’éclats, de débris parfois… Le monde ne se mesure pas ; pourtant, les mots inscrits au crayon circonscrivent le lieu de la pensée, du souvenir, de l’imagination. Les empreintes de ses pas dans la neige dessinent une calligraphie que l’on pourrait voir du ciel ; elle est cependant destinée à disparaître lors du dégel, rendant à la nature sa pureté originelle. Ainsi, pour laisser une trace, il faut écrire. La feuille, le ticket, le billet sont des mondes où l’écrivain dépose la marque de sa foulée – elle n’est pas éternelle, les lettres sont vouées à s’effacer elles aussi, mais plus lentement. Plus qu’une conquête du monde, l’écriture est une tentative de maîtrise du temps… (Anne-Françoise Kavauvea)

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(SH 🙂 Tu m’as toujours répété qu’il en allait de ta survie de ne jamais cesser de voir le monde à travers les yeux d’un enfant.
(UO 🙂 Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas, à mes yeux, de façon adulte de parler de ce qui m’est arrivé. Je ne peux y penser que de la façon dont les enfants voient les choses, avec une attention accrue pour toutes sortes de détails étranges, certains étant drôles et d’autres émouvants, des détails qui peuplent les souvenirs des enfants et auxquels ils peuvent se confronter sans problème. Cette façon me convient à moi personnellement (mon cerveau l’a élue), façon que je n’ai pas consciemment choisie et qui s’est juste produite comme ça. (Sabine Huynh & Uri Orlev)

On trouve aussi ici des textes plus délicats à classer, compte-rendus d’expériences hors normes du microscopique et du détail, de leur capacité à réjouir, inquiéter ou alerter les consciences qui sont ensuite exposées à ces abîmes micrographiques : ainsi de Gilles Ortlieb et de son psycho-géographique « Sans le petit Thouars », de Sylvain Prudhomme et de son tragique « WTC on fire, no joke!!! » d’Hélène Gaudy et de son borgésien « L’arbre et la forêt – Sur l’affaire Tamán Shud », de Frédéric Fiolof et de son indiciel « Lisible illisible – Les carnets de Monsieur M », ou encore de Simon Kohn, dont les photographies traquent l’abréviation sur les plaques de rues dans sont « Prière d’abréger ».

À partir de là, les pistes s’étoilent. Les policiers en charge de l’affaire, des professeurs, des étudiants de l’université d’Adelaïde s’usent les yeux sans succès sur ces lettres sans sens. On trouve à la gare de Henley Beach une valise contenant des vêtements dont toutes les étiquettes ont été arrachées ainsi qu’un pinceau à pochoir, une cuiller, un couteau, trois stylos. Un nom, « T. Keane », inscrit sur un sac de linge sale, et le même nom sans le « e » final sur l’étiquette sans doute oubliée d’un maillot de corps. Le réceptionniste de l’hôtel Strathmore, en face de la gare, se rappelle un homme étrange qui aurait occupé la chambre 21 et laissé derrière lui une seringue et une trousse de médecin. Quelques mois plus tard, un enfant de 2 ans dont le père avait tenté d’identifier le mort succombe mystérieusement après un empoisonnement. Trois ans avant, à Sydney, on a retrouvé en Australie le corps d’un ressortissant de Singapour, le recueil de poèmes posé sur sa poitrine.
L’étoile s’élargit, dans le passé, le futur, sur les côtes australiennes et au cœur des lettres persanes, une étoile dont le centre reste muet, opaque, ce corps mort sur cette plage et ces mots dans sa poche, sans lesquels il aurait rejoint les milliers de victimes sans nom et sans histoire.
Dans la brèche ouverte par les mots qui manquent et circonscrite par ceux qui restent – Tamán Shud, cette sonorité orientale, et ces combinaisons de lettres sans queue ni tête – s’engouffrent les friands d’affaires non résolues, cold cases, pistes et retournements, amateurs de polars, de tout ce qui fait accroc dans la toile déjà irrégulière du monde. (Hélène Gaudy)

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Un troisième ensemble que je discerne ici, un peu artificiel évidemment, comme les deux autres, lorsqu’il s’agit de rendre compte d’un matériau aussi riche, varié et, ma foi, audacieux, regrouperait des textes contrastant et confrontant, de manière saisissante, l’ampleur d’un dessein et sa peu évidente contrepartie micrographique, qu’il s’agisse des pattes de mouche de Werner Herzog confiant une expérience unique alors qu’il tente de réaliser son titanesque « Fitzcarraldo » (Anthony Poiraudeau, « Le délire de la jungle »), de la lecture d’un devenir de petite taille dans la gigantesque forêt équatoriale congolaise (Guillaume Duprat, « Mondes pygmées »), de l’atroce cynisme des « conservateurs » chiliens alors que se jouent bien des survies physiques et mentales (Samuel Gallet, « Autour de la Moneda – Une expérience chilienne », l’un de mes textes préférés de ce numéro un de la revue), ou de l’inscription de l’infiniment petit des formes les plus ramassées possibles dans l’infiniment grand de la poésie (Jacques Jouët, « Petit, petit, petit… »).

Werner Herzog et la forêt vierge se sondent l’un l’autre, mais, pris dans leurs peurs et leurs instincts, ils échouent à établir une compréhension mutuelle. La jungle qui cerne Herzog lui manifeste la conscience qu’elle a de lui, mais ses intentions demeurent indéchiffrables, car elle ne dispose d’aucun langage humain. Dans ses croyances animistes, le cinéaste reste étranger à tout anthropomorphisme : la nature, même pensante, est radicalement non-humaine, ou du moins radicalement étrangère à tout ce qui en l’homme procède lui aussi de la nature, de telle sorte que la conscience humaine individuelle ne peut davantage comprendre les profondeurs de sa propre âme que les vécus intérieurs d’un animal sauvage. (Anthony Poiraudeau)

Le lumineux texte d’Anthony Poiraudeau vient aussi indirectement rappeler à quel point la lecture du « Sur le fleuve » de Léo Henry et Jacques Mucchielli constitue un complément indispensable à cette tentative d’appréhension d’une réalité fuyante.

Moneda Bombing

Écrire petit. Ordonner. Tailler. Restreindre. Retrancher. Réduire. Couper. Vider. Faire taire. Soumettre. Quadriller les territoires d’une écriture fine et précise. Mailler les espaces. Étouffer les imaginaires avec des respirations sèches, avec peu de respiration, avec une majorité absolue de points finaux. Étouffer et assécher les imaginaires en réduisant les possibles et les significations. Quadriller le réel par les mots. Le rendre étanche. Opaque. Lourd. Immobile. Sans échappée ni imprévu. Effacer. Écrire petit-minus-miniature-incisif. Pour la postérité toujours. Viser l’avenir. Anticiper sur les autres écritures qui pourraient dire autrement, qui pourraient dire ailleurs, qui pourraient proposer d’autres grammaires, d’autres rythmes, périodes ou respirations, d’autres latences. Travailler à prévoir. Écrire en prévoyant. Rédiger l’avenir et laisser aux jeunes générations de ce début du XXIe siècle cette écriture minuscule aussi fine et précise qu’un barbelé. Invisible et illisible pour la plupart au point qu’on oublie qu’il y eut là un travail d’écriture avec ratures corrections points et reprises. Écrire pour faire accepter l’ordre des mots, l’ordre des discours, l’ordre des choses, la régularité des jours, du travail, de la fatigue et de l’oubli. Commencer à rédiger la nouvelle Constitution chilienne une douzaine de jours après le coup d’État militaire du 11 septembre 1973 qui mit un point final à la révolution pacifique et démocratique de l’Unité populaire représentée par Salvador Allende. Alors qu’au dehors les militaires écrivent gros avec de grosses bombes et de grosses mitrailleuses et de gros avions qui déchirent le ciel. Alors qu’ils vident les têtes à coups de crosse d’électricité et de disparitions, plient et soumettent les corps, désespèrent la parole avec toute la vulgarité ténébreuse du fascisme, à l’écart dans les salons constitutionnels de Santiago, Jaime Guzmán, idéologue d’extrême droite, écrit avec son équipe, tranquillement, sûr de l’avenir qui leur appartient pour dix-sept ans, un projet-pays fin serré douloureux et coupant. (Samuel Gallet)

Un texte de sept pages qui, passant allègrement du manifeste à la poésie, réussit la prouesse de distiller l’indispensable rage déconstructrice à l’égard des intellectuels et juristes dévoyés, redoutables émules de Carl Schmitt dans leur volonté d’enserrer le réel dans un tissu subtil d’interdits aussi invisibles que pointilleux, et dont Christian Ingrao sut dresser une autre partie du portrait dans son excellent « Croire et détruire ».

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La revue, enfin, propose un captivant entretien avec Thomas Vinau, dont émerge notamment la figure joyeuse et tourmentée de Richard Brautigan, et un texte enthousiasmant qui vaut à lui seul l’acquisition et la lecture de ce numéro un : « Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit », de Hugues Leroy, exploration insensée et jouissive d’une poétique des langages de programmation qui reste encore largement à écrire.

Ces mythes imprègnent le programmeur. Dans son monde, la prolixité est bannie au profit d’une esthétique exigeante de la concision, visant à contenir l’entropie naturelle du code. Cette orientation s’impose dans la syntaxe des langages informatiques récents. Le langage Python, par exemple, se revendique de ces aphorismes :
Mieux vaut beau que laid.
Mieux vaut explicite qu’implicite.
Mieux vaut simple que complexe.
Mieux vaut complexe que compliqué.
Mieux vaut plat qu’imbriqué.
Mieux vaut concis que dense.
La lisibilité compte.
L’esthétique logicielle souscrit à un principe général d’efficience : elle cherche l’emploi le plus rentable des ressources offertes par le langage ou l’unité de calcul. Au plan formel, elle restreint l’espace de l’expression et le sature d’information. Le modèle symbolique du code idéal, c’est le plateau-repas qu’on vous sert dans l’avion, qui concentre 1 800 calories dans une surface de 42 x 24 cm. Les programmeurs sont les seuls passagers au monde à se passionner pour l’agencement de leur plateau-repas.
Il faut noter que ces considérations d’économie, nées aux âges obscurs de l’informatique, n’ont souvent plus lieu d’être au regard des performances actuelles en calcul et en stockage. Mais elles sont culturellement héritées : elles font partie de l’inconscient du codeur. Il en découle un idéal de concision distribué en diverses figures, que mobilisent les incessantes réécritures du code. Nous tâcherons d’en signaler quelques-unes. (Hugues Leroy)

Ce coup d’essai est un coup de maître, et devrait satisfaire les lectrices et les lecteurs les plus exigeants et les plus curieux, tant la variété et la subtilité du matériau présenté sous le signe du « petit » emportent ici l’adhésion.

Pour acheter ce numéro de la revue chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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