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Notes de lecture 2016, Nouveautés, Revues

Note de lecture : La moitié du fourbi – 3 : « Visage » (Revue)

Après « Écrire petit » et « Trahir », voici « Visage », magnifique.

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Publié en avril 2016, le troisième numéro de la passionnante revue La moitié du fourbi, après « Écrire petit » et « Trahir », se consacre au « Visage ».

Tout d’abord, alors que je n’avais pas été convaincu par l’exercice dans le dernier numéro, « L’Œil de l’Oulipo » de Daniel Levin Becker est ici réellement remarquable, livrant avec malice et érudition des clefs possibles d’un visage sous contrainte.

Hermann Rorschach, psychiatre suisse et inventeur du diagnostic éponyme – où le sujet interprète dix tâches d’encre symétriques qui évoquent normalement des humains ou des animaux – s’est probablement inspiré d’un livre du médecin allemand Justinus Kerner intitulé Kleksographien : un recueil de poèmes dont chacun est fondé sur, et illustré par une tache d’encre « accidentelle ». Le premier geste novateur de Rorschach fut sans doute de ne pas accepter tel quel ce dernier mot. (Daniel Levin Becker, « L’Œil de l’Oulipo »)

Marcel Bénabou, dans Jette ce livre avant qu’il ne soit trop tard, dresse un portrait du lecteur averti par excellence : celui-ci, refusant d’accepter que le texte qu’il lit ne soit pas règlementé par une contrainte cachée, s’épuise à essayer chaque clef de son trousseau (immense) pour la trouver. Il ne se contentera jamais d’un motif de sa propre invention, comprend-on finalement : une signification appartenant à son esprit plutôt qu’à la réalité ne lui sera jamais suffisante. Voilà qui le rend digne, soit de notre admiration, soit de notre pitié. (Daniel Levin Becker, « L’Œil de l’Oulipo »)

Ainsi : l’image dans le tapis ; le visage dans l’abîme ; le bonhomme dans la roche ; l’âme dans la toile ; le fantôme dans la machine. Quelques heures après avoir achevé la rédaction de La vie mode d’emploi, Perec vend son IBM à boule à Paul Fournel, qui l’emporte chez lui, la branche, et se rend compte qu’elle ne fonctionnera plus jamais. « Il y a des manuscrits dont les machines ne se remettent pas », constate Fournel. Il décide de la garder quand même, car c’est la machine qui a dactylographié La vie mode d’emploi. (Daniel Levin Becker, « L’Œil de l’Oulipo »)

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® Bona Mangangu

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Après cette vigoureuse introduction, Hélène Gaudy, déjà captivante précédemment avec son extrait de « Une île, une forteresse », nous donne une féroce envie de lire ou relire les « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar, en épiant sous toutes les coutures les figures d’Antinoüs, dans son « Le jeune homme et l’empereur ». Sabine Huynh, sur une encre de Bona Mangangu, nous offre avec sa « Sans-visage aux saxifrages » une somptueuse poésie lisant toute l’essence d’une relation dans un seul dessin.

La sans-visage le seul visage qu’elle a c’est celui qu’on a souillé, le choc à chaque fois qu’elle capte son reflet dans le miroir. C’est pas elle ça c’est pas elle c’est qui, elle s’imaginait avenante, ce qui la regarde n’est que couteau et méfiance. Imbuvables traits oubliables sur pâle face triste pile ou face c’est pareil, c’est à la fois hurlant et muet de jouissance et de douleur les gifles d’amour sale, les coups en boucles de ceinture zèbrent le coeur enrayent le chant, les mots déraillent pour dire ce jour où la chope de bière mutila le mur à quelques centimètres de son tympan droit, entraînée par l’avalanche d’insultes elle chuta bouche bée. Elle a ce visage brisable qui trahit la rupture du lien maternel. (Sabine Huynh, « La sans-visage aux saxifrages »)

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« Transfiguration » ® Olivier de Sagazan

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Nous poursuivons avec Sylvain Prudhomme, décryptant les paradoxes de Pancho Villa dans les clichés tardifs de l’époque de sa « retraite », quelques mois ou années avant son assassinat en 1923, dans le subtil et poignant « Pancho Villa à Parral » (qui me rappelle qu’il est vraiment plus que temps que je me plonge aussi dans le grand texte que consacre Paco Ignacio Taibo II au révolutionnaire mexicain – et qu’on ne relit jamais non plus assez le beau « Fragments d’une révolution » de Sébastien Doubinsky). Antoni Casas Ros réussit un tour de force, évoquant avec une retenue presque magique de justesse la nécessité du silence et de l’ellipse en littérature, dans son « Trois visages dans l’ombre des mots », y mêlant sourdement une réflexion poétique sur le masque de l’écrivain. Romain Verger, à partir d’une performance  d’Olivier de Sagazan, propose avec « Transfiguration » une lecture pénétrante du travail du corps et de la chair à l’œuvre derrière le changement d’un visage.

Pourtant dans ses yeux le feu semble éteint. L’évidence est là : il s’ennuie. On ne tourne pas impunément le dos à l’odeur de poudre et à l’adrénaline des batailles. Par deux fois, à l’approche des élections présidentielles, il n’a pu s’empêcher de faire savoir le mal qu’il pensait du candidat gouvernemental. Dès le lendemain, le Correo, le Siglo et même l’Universal de Mexico ont publié des sondages révélant sa popularité et ses chances d’être élu s’il se présentait. Des journalistes américains du El Paso Morning Times sont venus l’interroger à Camatillo. Ils l’ont montré assagi, soucieux de l’avenir du Mexique, rêvant d’une vie meilleure pour les plus humbles d’entre ses compatriotes. (Sylvain Prudhomme, « Pancho Villa à Parral »)

Tu as perdu la face, mais tu respires enfin, revenu à toi, à ton ivresse d’homme arraché à la mort. Tu chancelles, vacilles d’un bord à l’autre du cadre, à moins que tu n’ébauches un mouvement de danse sacrée. Tes rémiges blancs de ptérodactyle flottent en suspension, semblent esquisser dans l’air éthéré d’invisibles visages : des gueules irradiées, décomposées, fondues, atomisées, ensevelies, soufflées, cassées, anonymées. Tu les inspires par ces six trous  – œil ou bouche, qu’importe ? – élargis au bâton et au doigt, et creusés en naseaux, comme en ont les crânes de buffles et de chevaux couchés sur les tables des marchés aux fétiches de Lomé, parmi les armes sacrificielles dont tu te traverses à présent la tête, piquant ici ou là, gâchant chaque nouvelle montée en chair et coupant court à l’espoir d’une figuration. Et voilà déjà qu’il te faudrait recommencer, avant que le plâtre ne te fige la face. (Romain Verger, « Transfiguration »)

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« M le Maudit », 1931

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Philippe Rahmy et son « Un portrait du Fayoum » nous propose ensuite une terrible perspective, sous son air modeste, autour du visage évoqué de son père, y insufflant le choc ressenti lors de la mesure concrète de ce qui sépare Israël de ses voisins, en un théoriquement anodin contrôle à l’aéroport, qui révèle ce qu’un nom aux consonances arabes et un certain faciès peuvent impliquer, immédiatement, fût-ce pour un athée aux religions familiales aussi juives que musulmanes. Anne-Françoise Kavauvea compose une étonnante ode à Peter Lorre, nous permettant de pénétrer l’intimité  de László Löwenstein et de son visage devenu à soi seul emblème d’un art cinématographique, avec son « Alias ». Brian Joseph Davis, commenté par Hugues Leroy, expose quelques-uns de ses « Composites », visages de personnages littéraires échafaudés en introduisant leurs caractéristiques dans des logiciels professionnels de profilage criminel. Zoé Balthus, avec « Le rose aux joues », analyse les multiples possibilités signifiantes et poétiques des momies de l’oasis égyptienne du Fayoum, et de ce que leurs visages, leurs fards, leurs khôls ou leurs monstruosités éventuelles peuvent nous évoquer. Sylvain Pattieu utilise, dans son « Combien ça dure un visage », le visage bordé de rouge d’une fresque exhumée du quartier de Trinquetaille, à Arles, pour en porter le feu potentiel sur son enfance et sur sa famille. Frank Smith, avec son « Gros plan », tente de discerner le peuple, les peuples qui habitent le visage, et nous offre ainsi un incisif moment de poésie.

qu’est-ce qu’un visage ? / qu’est-ce qu’un visage sinon / une intensité /
qu’est-ce qu’un visage sinon / une intensité de peuples /
qu’est-ce qu’un visage sinon / une intensité de peuples en mouvement /

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Tombes sur l’île Beechey.

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Hugues Leroy, dans ses « Visages de la Loi », explore à nouveau avec réussite un carrefour technique contemporain, en se penchant sur toutes les implications et les non-dits de la photographie d’identité, telle qu’elle est désormais « rigoureusement » définie, principalement à l’usage des machines. Anthony Poiraudeau, avec « Trois marins morts sur l’île Beechey », nous invite à une saisissante réflexion sur la vue, la photographie et le témoignage, sur le fond mouvant de l’expédition Franklin en quête maudite du passage du Nord-Ouest dont usait aussi avec bonheur le William T. Vollmann des « Fusils ». Alessandro Mercuri et sa « Paréidolie martienne » nous proposent une jubilatoire mise en abîme des théories complotistes autour du célèbre « visage martien », en un joli freak show sachant aussi s’appuyer sur Norman Mailer et sur David Bowie. Frédéric Fiolof, enfin, avec son « Dernier visage », en empruntant les yeux de Jean Genet pour contempler le visage du condamné à mort Maurice Pilorge, décapité en 1939, signe un vibrant et subtil hommage.

Jean Genet, l’orphelin, l’absent au rendez-vous des tout premiers regards, le sait depuis toujours : il n’y a pas de visage. Au mieux une plaie, un vide, une blessure – ou ce néant atone qui flotte derrière nos yeux et passe d’un homme à l’autre. Il n’y a pas de visage, sauf à l’écrire ou le chanter. La littérature, puissante et mélancolique, est là pour ça. (Frédéric Fiolof, « Dernier visage »)

Une revue aussi ambitieuse, aussi réussie, ne peut néanmoins contenter à 100 % une lectrice ou un lecteur donnés : il y a tout de même deux pièces (sur dix-huit !) qui m’ont laissé ici sans enthousiasme, « La crampe », d’Anne De Gelas, que je n’ai pas su comprendre, et la conversation avec Agathe Lichtensztejn, « Envisager le selfie », qui m’a semblé hélas sans intérêt et pour tout dire, un peu à côté d’une plaque (photographique et politique). Ce troisième numéro de « La moitié du fourbi » confirme donc avec éclat la capacité de la revue à fournir tous les trois à six mois une impressionnante collection de textes superbement écrits, jouant eux-mêmes avec les reflets intimes de la poésie et de la littérature, avec la curiosité et l’éclectisme, avec la beauté et l’humour sans ironie.

Pour acheter la revue chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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