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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « J’ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton cœur » (Laure Limongi)

Neuf textes pour s’emparer, dans le jeu, le tragique et l’imagination, du lieu des langues – et de ce qui y évolue ou dévolue.

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Quelques mois après les superbes secrets corses et leur engendrement d’une radicale indocilité que proposait « On ne peut pas tenir la mer entre ses mains », Laure Limongi nous offre en mars 2020 aux éditions de l’Attente ce recueil de neuf textes, précédemment parus dans diverses revues et remaniés à différents degrés pour l’occasion, entre nouvelle, conte et essai incisif, textes que rassemble le sous-titre rusé et évocateur de « Grammaire provisoire en 9 mouvements ».

J’ai toujours pensé les langues comme un lieu. (Edgardo Cozarinsky)

L’exergue du romancier argentin brille sur ce recueil, où il va bien être question d’exploration et de mystère géographique et psychologique au cœur mobile et vibrant du langage – ou plutôt des langages. Du langage apparemment inconnu, engendrant la barrière sociale radicale, et dont l’existence hautement improbable en un certain lieu est pourtant avérée in fine en un autre (« Umiki ») à l’exercice de style joueur et simultanément sérieux pratiqué par une intelligence artificielle en quête d’inventions humaines et de perfectionnements subversifs (« Ensuite, j’ai rêvé de papayes et de bananes », déjà publié et hautement apprécié au Monte-en-l’air, ici), qui se permet centralement un formidable et alerte recensement des langages artificiels, justement (on se souviendra alors certainement de certains méandres évocateurs du « Hildegarde » de Léo Henry, et de la poésie des langages de programmation abordée avec une grâce équivalente par Hugues Leroy dans La Moitié du Fourbi n°1).

Marc Liblin comptait sans doute sur le Pacifique pour apaiser son destin. Hélas, cet homme pâle habité de mots qu’on ne lui a jamais appris est apparu comme une chimère, un démon, une malédiction débarquée sur l’île. Mystère en France, il resta mystère à Rapa, phénomène dont on se méfiait, signe d’un malheur imminent, symbole de ces dominateurs qui s’approprient tout, sans honte. On évitait sa route, il ne fallait pas croiser son regard et encore moins l’entendre proférer cette langue qui n’était pas la sienne, tout en l’étant. Au moins son anomalie conjuguée lui avait-elle donné l’amour. (« Umiki »)

De la poésie spontanée qui peut naître, presque sans effort si ce n’est celui de l’attention et de la curiosité, de l’usage immodéré de la métaphore en matière culinaire et des malentendus linguistiques qui en découleraient fatalement (« Le cauchemar de la langue ») au télescopage inattendu et redoutable entre un Hirō Onoda – qui ne se rend pas – et un Shozo Numa – qui inscrit la reddition au centre d’une folle aventure littéraire et psychologique avec son « Yapou, bétail humain » (« Hankotsu ») : sous le signe apparemment enjoué des Suédois d’Abba, il s’opère bien un tragique renversement délétère de la prétendue mondialisation heureuse.

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Publiée dans sa première version dans la revue Espace(s) du Centre National d’Études Spatiales en 2012, « Axolotls en impesanteur », même si elle n’est sans doute pas ici la plus directement spéculative, est probablement la nouvelle à laquelle je me suis senti le plus attaché dans ce recueil. Cet équipage spatial multinational, logiquement multilingue, lancé dans un voyage à la longueur inhabituelle, en compagnie peu à peu émergente d’axolotls et de Julio Cortázar, babel symbolique dont le cœur linguistique doit s’adapter de force pour résister à l’érosion granulaire de son destin, joue à la frontière de la condensation du « Aniara » d’Harry Martinson, pour nous offrir une puissance objectivement poignante et légèrement vertigineuse.

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Vincent Livair, biologiste. J’ai soutenu une thèse en biologie cellulaire et en exobiologie. J’ai été recruté dans le cadre de la mission d’exploration internationale Beyond. Ce projet a pour but de tester les conditions de vie d’astronautes en isolement pendant deux mille jours. Nous serons cinq : la capitaine Alice Kingstone (Etats-Unis) ; les ingénieurs de vol Vassili Akhmenko (Russie) et Claudio Aquino (Brésil) – Claudio étant également chargé de cartographier les zones traversées ; la médecin et géologue Nan Jia Li (Chine) et moi-même. Nous nous dirigerons vers l’exoplanète KOI-423b en améliorant la cartographie du parcours, réalisant diverses expériences biologiques et recueillant le plus d’informations possible sur les exoplanètes potentiellement habitables.
La préparation à l’expédition a été très rude. Et je n’ai eu l’assurance ferme de ma participation au voyage qu’il y a quinze jours puisque nous étions, au départ, trente candidats pour quatre places… Exercices en centrifugeuse, tests d’endurance extrême mais aussi séquences d’isolement avec tortures psychiques inspirées, dit-on, de Guantanamo. Des vieux tubes des années 2000 à fond dans les oreilles avec lumières clignotantes et infrabasses saturées pendant des heures et des heures – je pense même des jours voire des semaines. Pour tester notre résistance. Il paraît que la désorientation endurée n’est rien à côté de ce que fait subir l’impesanteur. Ceux qui devaient craquer ont craqué. J’ai résisté, avec quelques migraines et troubles mineurs de l’équilibre. Et un dégoût de Madonna.
J’ai la chance d’avoir une excellente condition physique mais le challenge est également psychologique. En cela, cette expérience est une première très risquée. Pour mémoire, je rappelle qu’elle est motivée par la dégradation écologique irréversible actuellement au stade 4/5 de la Terre. Dans une trentaine d’années, tout au plus, il nous faudra avoir trouvé des solutions de survie extra-planétaire. Trente, c’est ce qui est officiellement annoncé. Puisque ce document est confidentiel, j’estimerai davantage ce laps à quinze ans. C’est très court au vu de nos avancées actuelles, justifiant des missions que d’aucuns qualifient de suicide. Je reste plus optimiste en parlant de danger calculé. Mes motivations : œuvrer à la survie de l’espèce, bien sûr ; mais aussi faire partie d’une étape historique de la post-humanité. Inscrire son nom dans le marbre lorsqu’il n’y en aura plus, en y songeant, ça a quelque chose d’absurde. Mais les plus grandes avancées de l’humanité ont eu besoin d’élans démesurés. (« Axolotls en impesanteur »)

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« Le grain de la langue », publié pour la première fois dans La Moitié du Fourbi n°7, en 2018, est le savoureux mélange, à plus d’un titre, d’une relecture nécessaire de souvenirs d’enfance à mesure qu’une histoire familiale se dévoile (on songera naturellement au précédent roman de l’autrice, mentionné plus haut) et d’une relecture politique totale, désormais affirmée, d’une saga publicitaire télévisée, impériale, de nos jeunesses, tandis que « Trahison, tradition » pratique un exercice redoutable en exhibant l’idéologie rance qui peut si aisément se révéler dans chaque guide de conversation courante en langue étrangère, ou dans chaque mini-lexique remis au touriste naturellement si bien intentionné, si aveugle ou si bardé de préjugés encouragés (comme lorsque Bernard Lavilliers, jadis, nous « parlait un peu de l’Espagne »)

« Le chant de la moquette »  (suivi de l’étrange « Les maux bleus », qui se contente, si l’on ose dire, de remplacer le mot amour par le mot travail dans un certain nombre de citations fameuses ou moins fameuses, avec un résultat pour le moins corrosif) parvient à imaginer ce que susurrerait probablement, indirectement et par sa seule présence, une confortable, silencieuse et orientée moquette corporate, dans l’un de ces immeubles de bureaux si caractéristique d’une époque, au creux de l’âme des employés et cadres qui s’y déplaceraient, innocemment ou non, tandis que « Jan, Laure, Sorio et moi », texte profondément impressionnant, conclut le recueil en associant le hacking des fatras documentaires qui encombrent désormais potentiellement les toiles de nos vies, et les algorithmes restant encore à concevoir pour réintroduire le sens et l’humour au sein de ces amoncellements factices, disparates, traîtres et insensés.

Au bout de plusieurs jours, on perçoit qu’on sursaute souvent. Des personnes qu’on n’avait pas entendues arriver surgissent tout à coup dans notre champ de vision. Près, trop près. Leur haleine se pose sur la peau avant même que le regard ait pu atteindre leurs pupilles. Ces collègues ou supérieurs ne sont pas pieds nus ni chaussés de mocassins de sioux que l’on voit dans les westerns. Ils portent des chaussures de ville, fort classiques pour la plupart. Escarpins, babies, salomés, Charles IX, bottines, derbies, Richelieu, loafers, mocassins, boots. Reste donc à accuser le support qui se révèle soudain dans toute sa sournoise efficacité : la moquette. C’est elle qui transforme ses usagers en proies potentielles. La roue tourne : chaque prédateur peut devenir proie à la faveur d’une situation. Et vice versa. Le DRH à la parole trop libre espionné par le stagiaire répétant ses propos à l’assistant surpris par le directeur. Les fibres dissimulent une toile d’araignée extrêmement efficace, adhérente, sous l’aspect soyeux. Personne ne peut échapper à l’étouffement des pas. Tout le monde est relié par le poyamide et la teinte neutre. (« Le chant de la moquette »)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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