☀︎
Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Un traître à notre goût »

Un maître éclatant dans un magnifique choc entre amateurs et professionnels, sur fond de mafias russes, de politiciens corrompus et de blanchiment à très grande échelle.

x

RELECTURE

36581

Anticipant de neuf ans le tout récent « Retour de service », dont il est séparé par deux autres romans, « Un traître à notre goût », publié en 2010 et traduit en 2011 au Seuil par Isabelle Perrin, débute lui aussi par un échange sportif : c’est un match de tennis à Antigua qui annonce ainsi un futur match de badminton à Londres, dans un contexte pourtant bien différent. Respectivement quatorze ans et neuf ans après « Le tailleur de Panama » et « La constance du jardinier », qui ont démontré avec éclat la capacité du plus brillant analyste littéraire de l’espionnage durant la guerre froide à traiter avec une immense crédibilité les problématiques du renseignement d’après, lorsque les menées plus ou moins discrètes des entreprises multinationales et des diverses mafias mondiales, avec, dans les deux cas, leurs relais politiques stipendiés, appuyées par un dense réseau de places offshore et d’officines spécialisées policées, ont avantageusement dépassé ou presque les luttes frontales d’État à État dans leur aveuglement mortifère, égoïste et dévastateur.

À 7 heures du matin sur l’île caribéenne d’Antigua, un certain Peregrine Makepiece, surnommé Perry, athlète amateur complet de haut niveau et récemment encore enseignant de littérature anglaise dans un college réputé de l’université d’Oxford, disputait un match au meilleur des trois sets contre un quinquagénaire russe musclé et chauve, aux yeux marron, au dos raide et au port altier, du nom de Dima. Les événements qui avaient abouti à ce match firent bientôt l’objet d’intenses investigations de la part d’agents britanniques que leur profession ne disposait guère à croire au hasard. Et pourtant, sur ce point, Perry n’avait rien à se reprocher.
La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs.
(…)
Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ?
Ne voyant aucune réaction sur les visages interdits des étudiants qui le fixaient, il s’était donné la réponse lui-même : jamais, au grand jamais, Orwell n’aurait pu croire cela possible, ou alors il serait descendu dans la rue caillasser des vitrines à tour de bras.

x

91ijz1BUphL

Particularité relativement rare chez John Le Carré, « Un traître à notre goût » compte parmi ses protagonistes essentiels – certains diraient même principaux, mais la galerie de personnages, comme toujours chez l’auteur, est ici infiniment plus complexe qu’il n’y semble de prime abord – un couple de véritables amateurs, n’ayant a priori aucun lien, même le plus ténu, avec le monde du renseignement contemporain et de la sécurité d’État. Cette pratique était fréquente chez Pierre Nord (1900-1985), qui, bien qu’ancré à l’origine dans l’espionnage de la deuxième guerre mondiale, avait bien des atouts pour prétendre au titre de Le Carré français, avec des romans aussi remarquables que « L’Espion de la première paix mondiale » (1965), « Rendez-vous à Jérusalem » (1968) ou « Le treizième suicidé » (1969), s’il n’avait quelque peu gâché son talent par une production à un rythme trop soutenu et trop répétitif, finissant par s’installer dans le stéréotype conservateur moderne. John Le Carré, une fois de plus, apporte une grâce particulière – travaillée dans sa fragilité – au service de tout ce qu’il aborde, des circuits financiers semi-occultes, aux confins de Chypre, de la Suisse et du Liechtenstein, aux ramifications du crime organisé russe (et de ses naissances contrastées au sein de la zone droit commun de la Kolyma – Peregrine Makepiece se révèlera le moment venu fin lecteur de Varlam Chalamov, mais aussi de Joseph Conrad et de ses héros faillibles), des imbroglios entre services occidentaux aux compromissions habiles et cyniques du Kremlin, des palinodies de politiciens britanniques aux doutes et aux habiletés des professionnels du MI-6 blanchis sous le harnais (les personnages de Luke et de Hector, notamment, peuvent aisément s’inscrire dans le panthéon des meilleurs agents créés par Le Carré). Réaliste et donc nécessairement sombre, malgré les élans courageux et volontaires de certains protagonistes, « Un traître à notre goût » compte certainement parmi les meilleurs romans post-guerre froide conçus par un maître justement réputé.

x

Un-gang-mafieux-de-Vory-v-Zakone-demantele-en-France

À supposer qu’ils aient l’un ou l’autre songé à décliner l’invitation de Dima, précisa Gail, ils ne se l’avouèrent pas.
« On a dit oui pour les enfants. Une fête d’anniversaire pour deux grands ados jumeaux : youpi ! C’est comme ça qu’on nous a présenté l’invitation et c’est comme ça qu’on l’a prise? Ce qui m’a décidée, moi, c’étaient les deux petites, expliqua-t-elle en se félicitant, cette fois encore, de n’avoir pas mentionné Natasha. Alors que Perry, c’était…, commença-t-elle en lui lançant un regard incertain.
– Perry, c’était quoi ? relança Luke en l’absence de réaction dudit.
– Il était juste fasciné par tout ça, fit-elle en noyant le poisson pour protéger son homme. Hein, Perry ? Dima, sa personnalité, sa force vitale, l’homme accompli. Une bande de hors-la-loi russes. Le danger. L’étrangeté totale. Tu… enfin… tu construisais un relationnel. Je suis injuste ?
– Ça fait un peu jargon de psy, commenta Perry d’un ton bourru avant de se refermer comme une huître.
– Bon, en gros, vous aviez tous les deux des motivations complexes, intervint promptement le petit Luke, éternel conciliateur, en homme rompu aux motivations complexes. Quel mal à cela ? La situation était assez complexe, elle aussi : le pistolet de Vanya, les rumeurs de fric russe dans des sacs à linge sale, deux petites orphelines qui avaient désespérément besoin de vous… et les adultes aussi peut-être, pour ce que vous en saviez. Et puis, c’était l’anniversaire des jumeaux. Bref, pour des gens bien, comme vous, impossible de refuser.
– Et sur une île, en plus, lui rappela Gail.
– Exactement. Et par-dessus tout, osons le dire, vous étiez rudement curieux de voir ça. Qui vous jetterait la pierre ? Je veux dire, ça fait un cocktail irrésistible. Je suis sûr que je serais tombé dans le panneau, moi aussi. »
Gail n’en doutait pas. Elle avait le sentiment que le petit Luke était tombé dans bien des panneaux, en son temps, et qu’il en gardait quelque défiance vis-à-vis de lui-même.

x

capture_4819583

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :