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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Rhapsodie curieuse » (Alexander Dickow)

Élaborer un monde entier de curiosité linguistique, métaphorique et humaine dans la chair à déguster du fruit kaki et de quelques autres plus rares encore – pour nous d’ici.

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Rhapsodie

C’est bien entendu le tout récent choc ressenti à la lecture du « Premier souper », premier roman somptueux et nettement incalculable paru à La Volte en mars dernier, qui conduit à se précipiter sans attendre sur certains écrits précédents de l’énigmatique universitaire américain, spécialiste notamment du surréalisme français et capable de produire ainsi un objet littéraire aussi révolutionnaire.

Publié chez les excellentes et toujours étonnantes éditions Louise Bottu (que l’on songe par exemple au « Vie des hauts plateaux » de Philippe Annocque, au « Clonck et ses dysfonctionnements » de Pierre Barrault ou au « Discernement » de Guillaume Contré) en 2017, « Rhapsodie curieuse » surprend à son tour, en moins de 50 pages.

Les amours en cage se sont envolées : il ne reste sous le papier des pétales qu’une trace de pâte verdâtre à la place des boules pâles. Trop tôt cueillies, les goyaves sous vide dorment, tandis que vérolés rabougrissent en vrac les figues de barbarie, les fruits de la passion. Quelques mangues puent.
Il y a ceux dont on n’a pas idée : les mangoustans, les pitayas, les tamarillos ; fanés, flétris ou moisis.
C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. À peine quelque téméraire et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors.
Tel l’Européen achetant une pomme à la Réunion, les étrangers cherchent à retrouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est l’Étranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît ni ne comprend, à l’épineux, à l’acide, à l’âcre et au doucereux, à ce qui a des grumeaux ou des épines, au gluant et au puant.

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Cette étonnante échappée s’orchestre en effet, dès son sous-titre (« diospyros kaki ») autour d’un fruit réputé exotique (mais la définition même, silencieuse ou tacite, de l’exotisme se révèlera sans doute l’un des enjeux du texte), celui du plaqueminier du Japon, plus communément connu sous le nom de kaki. Mobilisant aux côtés de cette baie placée ainsi en position centrale un ensemble d’autres fruits, mais aussi quelques légumes, épices, voire autres mets possibles occasionnels, Alexander Dickow transforme subrepticement d’abord les personnages d’Arcimboldo, déjà révoqués en doute dans le si beau « Vanité aux fruits » de Derek Munn, en personnages de kabuki, en conquistadores dévoyés, ou en ambassadeurs secrets d’un nouvel universalisme, débarrassé le cas échéant de ses oripeaux coloniaux. En une sarabande des goûts bien plus que des couleurs, il rejoint certaines préoccupations de Ryoko Sekiguchi et notamment celles de son « L’astringent », pour transformer progressivement un « simple » tour d’horizon des saveurs oubliées, méprisées ou banalement inconnues en un plaidoyer qui va s’affirmer au fil des pages comme rusé, et politique en diable. Prenant en apparence progressivement la contraposée du « Éloge de la fadeur » de François Jullien, nous voici vite plongés au cœur d’une guerre du goût, conflit à basse intensité mais néanmoins décisif à bien des égards.

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Les langues, il faudrait les toutes apprendre. Peut-être dès lors on saurait entendre une langue du monde, une langue de choses perpétuellement en ébullalation, en tant que la somme de toutes langues.
On toucherait enfin à la diversité du monde sans reste.
Pour aujourd’hui je dois me contenter de quelques bien pauvres richesses.
Car j’ignore encore le goût de l’American persimmon qu’on cuit encore en pains et puddings en Pennsylvanie, en Virginie, sur la côte est.
Et j’ignore les goma japonais si prisés : le maru et le hyakume aux saveurs de cannelle, les tsurunoko aux chairs couleur de chocolat.
J’ignore l’équateur plissé du tapoman !
Et j’ignore les petits fruits du diosporos lotus, la plaquemine d’Europe.
Je ne connais pas les mabolos rouge vif des Philippines.
Des fruits comme autant de monde que je ne connais pas encore.

La guerre du goût – qui est bien plutôt, fort peu bourdieusienne par là même, une esquisse d’anthropologie du jugement de goût par le biais de la curiosité – dévoile ensuite ses véritables enjeux, sans doute : suivant un cheminement souvent parallèle à, et largement aussi rusé que, celui de l’intelligence artificielle discrètement mise en scène par Laure Limongi dans « Ensuite j’ai rêvé de papayes et de bananes » (et reprise dans « J’ai conjugué ce verbe pour marcher sur ton cœur ») – et on songera aussi certainement, ici, à celle construite par Ian Soliane dans « Basqu.I.A.t »), le terrain des opérations se déplace vers celui de la langue – et peut-être davantage encore vers celui de la traduction, autre métier d’Alexander Dickow. Jouant d’abord de fruits spécifiques dont l’apparence même – ou, mieux, le changement de goût durant leur absorption – sonnerait comme une véritable trahison potentielle, il introduit au fur et à mesure de l’avancée de cette thèse masquée des tournures américaines, des syntaxes italiennes, des effets grammaticaux espagnols, pour mieux miner, faire claudiquer, faire résonner et faire raisonner cette langue française qui est ici le vecteur principal de la démonstration en cours.

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Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent, ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire.
Toute traduction dans une autre langue de ce qu’on signifie dans celle-ci bute sur une part d’intraduisible. Inversement, toute parole dans cette langue-ci est une traduction sans reste de ce qu’on a presque dit.
Ce sont de bien traîtres mots qu’on comprend.
Mais soyons bien clair :
Que les mots et le monde soient séparés va de soi et le constat ne vaut rien. Les mots ne rejoignent pas le monde, inutile de poursuivre. Qu’on ne nous achoppe pas à ce problème à nouveau, cela ne mènera qu’à la case départ, sans cesse. J’ai l’air de vouloir dire un fruit. Non : rien à voir.
C’est une affaire de sentiment. Dire, à travers la jouissance, la privation, puis tirer, comme un chameau du chas, jubilation d’un amertume ; constater lassitude en tout appétit, en tout désir déréliction ; le fil montrer entre les lignes tout blanc, puis rebrousser chemin, déguiser tout à l’envers ; crever le trop-plein, déverser enfin un baril de couleurs sur le noir vainement – ; c’est une affaire de Danaïdes.

Et c’est bien ainsi que la double puissance, apparente et cachée, de la métaphore littéraire au long cours – comme elle éclate avec flamboyance et gourmandise dans « Le premier souper » – naît et se développe dans quelques sanctuaires protégés à l’image de celui-ci.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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