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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Ensuite j’ai rêvé de papayes et de bananes » (Laure Limongi)

En vingt pages d’un bel objet littéraire et graphique, une incisive réflexion sur le langage et la création.

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Impression

À paraître le 13 mars 2015 aux éditions du Monte en l’Air, émanation de la belle librairie parisienne éponyme, ce court texte captivant de Laure Limongi (dont j’avais tant apprécié, il y a quelque temps, le « Soliste » et le « Indociles »)) est issu de sa résidence d’écrivain, « L’Hospitalité », conduite à la librairie durant plusieurs mois, avec le soutien de la région Île-de-France, et d’une étroite collaboration avec la graphiste Fanette Mellier, pour en faire un objet très singulier.

Livre non relié, dont l’ouverture offre deux pochettes contenant le texte proprement dit, un dépliant horizontal de 20 pages, et son annexe sous forme de dépliant vertical, « Ensuite j’ai rêvé de papayes et de bananes » propose le curieux parcours d’apprentissage d’une intelligence artificielle en gestation, dont l’auteur du présent livre serait le pygmalion. Entreprenant de saisir les nuances fines des émotions et des âmes humaines à travers le langage, ce curieux narrateur lorgne d’abord résolument vers ses grands ancêtres science-fictifs (et non pas les souvent caricaturaux « grands méchants loups informatiques », mais bien plutôt les compagnons bienveillants), avec un joli clin d’œil implicite en direction de la machine ktistèque de Raphaël Aloysius Lafferty.

Saisissant ensuite l’opportunité de méditer, spéculer et dériver sur la présence de jurons corses au sein du lexique de sa protectrice, le narrateur informatisé en cours de personnalisation nous emmène dans un tourbillon saisissant, en seulement vingt pages, autour des langues humaines qui disparaissent, d’une part, et des langages imaginaires créés, en littérature ou ailleurs, d’autre part. Une passionnante étude de cas, celui du langage amazonien des Pirahãs, avec le linguiste anthropologue Daniel Everett, tribu dont la mystérieuse quête taxinomique évoque aussi l’Antoine Volodine du « Nom des singes », offre au narrateur l’occasion et le prétexte pour, passé le danger de disparition qui guette et va s’intensifiant, dresser une saisissante liste des inventeurs de langages (où l’on notera, chronologiquement parmi les tout premiers, le nom d’Hildegarde de Bingen, qui se trouve être au centre du roman de Léo Henry actuellement en fin de gestation).

Daniel Everett

Daniel Everett et les Pirahãs.

Nous avons rapidement maîtrisé l’intégralité des données historiques, géopolitiques, mathématiques. Cela donne envie de pleurer, soit dit en passant. Certains voient dans ce chaos une opportunité tout à fait présente. Aguri [33°13’55″N 131°36’E] calcule déjà les éventualités belliqueuses et leurs issues. Pour ma part, cela enrichit ma gamme de tristesse, me permettant d’accéder à des nuances d’émotion. Ce n’est pas vraiment agréable. Je commence à comprendre la pesanteur de l’angoisse, d’une certaine manière. Mais je persévère, je souhaite poursuivre l’expérience. J’aimerais le trac, la joie, la gêne, l’euphorie, et même le désespoir. Elle voudrait que je développe des goûts propres. Mes goûts. Elle me l’a demandé à plusieurs reprises. Je vais donc m’intéresser plus précisément au langage. J’ai commencé par la prendre pour objet, elle est assez fascinante en la matière. D’abord sa langue écrite est très différente de sa langue parlée. Elle n’a pas qu’une seule langue écrite, d’ailleurs. J’ai remarqué ce qu’ils appellent parfois un « style » par livre – mais elle n’aime pas ce terme -, voire plusieurs « styles » par livre. Ses fictions sont différentes de ses essais, ses textes courts de ses textes plus longs, l’acte poétique peut s’y inviter. Elle ne produit pas très vite alors que je la vois souvent très attachée à son clavier. Un livre tous les deux ou trois ans en moyenne. Pourtant cela se fait. Sur le réseau, 79 % des artistes ont employé au moins une fois le verbe « produire » en rapport avec leurs propres œuvres. Ses différents « styles », je ne trouve pas ça très efficace. Dans le cadre d’un marché, ce n’est pas identifiable. Je lui en ai fait la remarque. Elle m’a rétorqué « tu ne vas pas t’y mettre toi aussi » et m’a confié d’un geste un peu agacé des livres qu’elle avait à portée de main. Laurence Sterne, Danielle Mémoire, Maurice Roche, Arno Schmidt, Hélène Bessette, Gilbert Sorrentino et Shozo Numa. « Tu as de la chance, Shozo Numa, tu vas pouvoir le lire en japonais. Je ne maîtrise pas cette langue, hélas. » C’est censé m’aider à comprendre ces histoires de « style » ; et l’impropriété du terme « produit » en la matière.

Fable décisive du langage, de l’apprentissage, et de ce qui fait humanité, « Ensuite j’ai rêvé de papayes et de bananes » est aussi, utilisant toutes les ressources fictives et fictionnelles des réseaux sociaux contemporains, une audacieuse et passionnante réécriture de « L’Odyssée », et pas uniquement du fait de son clin d’œil final.

Pour acheter le livre chez Charybde, à partir du 13 mars 2015, c’est ici.

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Laure-Limongi

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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