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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Aniara » (Harry Martinson)

En 1956, le poème épique, en 150 pages, d’un vaisseau spatial avec 8 000 humains à bord, fonçant par accident, durant vingt ans, vers sa perte inévitable dans l’espace. Un objet littéraire extraordinaire.

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Ma première rencontre avec ma Doris rayonne
d’une lumière capable d’embellir la lumière même.
Mais la simple vérité est que ma première
et tout aussi simple rencontre avec ma Doris
est désormais une image que chacun peut voir
chaque jour devant lui dans toutes les halles
par où transitent les fugitifs vers l’aire de départ
pour les vols d’urgence vers le globe-toundra
en ces années où la Terre est si mal en point que,
pour cause de rayonnement toxique, il lui est accordé
une période de repos solitaire, une quarantaine.

Elle remplit les cartes, cinq petits ongles luisent,
ampoules opalines, dans la pénombre de la salle.
Elle dit : écrivez votre nom sur cette ligne
éclairée par la lueur de ma blondeur.

Elle dit : conservez toujours sur vous
cette carte et, dans l’éventualité où
un péril de la nature mentionnée à la page
deux cent huit frapperait la Terre et le temps,
venez ici et notez à cet endroit, scrupuleusement,
ce que vous pouvez avoir sur le cœur.
Il convient de préciser ici sur quelle partie de Mars,
toundra est ou ouest, vous désirez arriver.
Il est stipulé que chacun doit emporter
dans un récipient de la terre non contaminée.
Au moins trois pieds cubes par tête de passager
seront par mes soins notés et mis sous scellés.

Elle m’observe avec le mépris dont la beauté
peut aisément se parer lorsque, autour d’elle, elle voit
les gens monter et descendre les escaliers de l’aire de départ
en forme de béquilles vrillées tels des paragraphes.
Vers une issue de secours donnant sur d’autres mondes
elle les regarde s’éloigner en flots sans cesse croissants.

Le grand ridicule attaché au fait de vivre
est parfaitement clair aux yeux de tous ceux qui,
année après année, tentèrent d’atteindre une fente
laissant pénétrer un rien de la lueur de l’espoir
en cette halle où les émigrants numérotés
se lèvent d’un bond chaque fois qu’ils entendent
vrombir la sirène d’une fusée spatiale.

La Terre est gravement malade, du fait, devine-t-on d’effets climatiques violents induits par la pollution et les accidents nucléaires à répétition… La population en est évacuée, le plus vite possible, au fur et à mesure que des vaisseaux spatiaux se libèrent et sont construits, vers Mars et Vénus, où la terraformation est lancée le plus vigoureusement possible, où les conditions de vie demeurent pour l’instant extrêmement difficiles, mais où la survie de l’espèce humaine, à la différence de la Terre en perdition, reste possible, en attendant une hypothétique « récupération » du globe après un repos salvateur.

Ce motif science-fictif pourrait sembler de prime abord banal, voire éculé. Mais « Aniara – Une odyssée de l’espace » a été publié en 1956, quinze ans avant que les fins du monde techniques et systémiques de Philip Wylie ou, surtout, de John Brunner (« Le troupeau aveugle », 1972), apparaissent en littérature, douze ans avant que le vaisseau spatial du tandem Arthur C. Clarke / Stanley Kubrick, emportant à son bord un explorateur humain, trois cadavres et les restes d’un ordinateur capricieux, ne s’élance vers son destin de « 2001 ». Et Harry Martinson, à l’époque en bonne voie d’être considéré comme le plus grand auteur suédois vivant (il sera récompensé par le prix Nobel de littérature dix-huit ans plus tard, en 1974), a fait de cette odyssée un poème épique en cent trois chants.

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La goldonde Aniara se ferme, la sirène donne le signal
de sortie des champs selon la routine éprouvée
et le gyrospineur commence à piloter le vaisseau
vers le haut, en direction du zénith de la lumière,
où les magnétrines neutralisant la force des champs
indiquent position zéro et la translation intervient.
Et, telle une chrysalide géante dépourvue de poids,
Aniara s’éloigne de la Terre en tournoyant
sans la moindre vibration ni perturbation.
Opération de routine, dépourvue d’aventure,
simple translation du champ gyromatique.
Qui aurait pu se douter qu’un voyage si banal
était voué à se muer en une expédition spatiale
nous séparant à jamais du Soleil et de la Terre,
de Mars et de Vénus ainsi que de Doris et de son val ?

Dès les trois premiers chants en effet, ce qui aurait dû n’être pour les 8 000 passagers de l’Aniara qu’un saut de puce durant trois semaines se transforme, par la faute d’un astéroïde survenu au mauvais moment, en voyage vers la galaxie de la Lyre, voyage sans retour et sans fin à l’échelle humaine – et donc matière forte et vivante à épopée. Extraordinaire mise en métaphore d’une humanité – réduite à l’échantillon représenté par un vaisseau spatial « ordinaire » – allant, en connaissance de cause, à sa perte – et de ce qu’elle fait ou ne fait pas, sur le chemin -, le poème de Harry Martinson, condensant vingt années de perdition à péripéties (que la lectrice ou le lecteur auront la joie – teintée de sombre – de découvrir) en moins de cent cinquante pages, est devenu un objet de culte littéraire quasiment dès sa parution en Suède, où les personnages de Daisi Doody, Chefone, Libidel ou Isagel, sont parfaitement connus du grand public, alors que dans le monde anglo-saxon, Theodore Sturgeon, par exemple, voua instantanément une profonde admiration à ce chef-d’œuvre. Le célèbre opéra de Karl-Bilger Blomdahl et d’Erik Lindegren, créé en 1959, le téléfilm d’Arne Arnbom (avec la collaboration de l’auteur lui-même) en 1960 et son remake éblouissant en 2018 par Pella Kågerman et Hugo Lilja, (il faut lire la recension qu’en fait luvan, ici) voire les productions musicales des artistes Seventh Wonder en 2010 et Kleerup en 2012, auront naturellement contribué à entretenir et magnifier cette extraordinaire légende littéraire. Surprenante dans ses envolées épiques comme il se doit, malicieuse dans certains de ses choix narratifs et techniques, inventive dans ses néologismes, audacieuse dans son traitement du super-ordinateur de bord, avant tout machine de divertissement (la mima, dont le technicien ou la technicienne attitrée se trouve être aussi, sans hasard, le narrateur de l’épopée), rusée dans les configurations sociales, politiques qu’elle invente à bord, « Aniara », malgré sa brièveté relative, propose réellement un monde entier en miniature, accélérée.

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Dans les vastes salles de réunion de l’arrière,
un membre du Commandement s’adresse à la foule.
Il la prie de ne pas désespérer et de voir son destin
à la lumière limpide de la science. Il dit
que ce n’est pas la première fois que cela se produit.
Voici soixante ans, une grande goldonde
avec quatorze mille âmes à bord alla se perdre,
suite à une panne, dans la direction d’Orion.
Elle plongea, à vitesse sans cesse accélérée,
vers Jupiter et dans ses déserts fut avalée,
enterrée dans la lourde enveloppe de l’astre géant,
dans le funeste matelas d’hydrogène congelé
qui cuirasse cette diabolique étoile
d’une couche de gel et d’hélium de près de dix mille kilomètres.
Les choses auraient pu être aussi graves ici.
Mais nous avons de la chance. Nous n’avons heurté
nulle planète ni aucun de ses satellites.
À la place, l’espace s’ouvre devant nous
pour un périple d’une vie entière vers une fin
qui devait survenir, un jour, et qui surviendra.

Due à Philippe Bouquet et à Björn Larsson (grâce à qui cet ouvrage a bondi hors de ma pile de lectures en attente – parfois depuis fort longtemps – après l’avoir lu vanter indirectement tous les mérites de la poésie science-fictive d’Harry Martinson dans son « Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers »), la traduction / adaptation française, publiée en 2004 chez Agone, est assortie d’une superbe postface d’Yvla Lundberg et Samuel Autexier, et d’une préface de l’auteur lui-même, dans laquelle il revendique avec force, alors même qu’il est perçu comme un poète et romancier reconnu en littérature générale, l’ancrage indispensable de son épopée dans la science-fiction, dans celle qu’il lit attentivement à l’époque, depuis plusieurs années, celle d’Alfred Elton Van Vogt ou de Ray Bradbury, alors que les résonances en infrabasses de son poème la tireraient sans doute plutôt aujourd’hui du côté du souffle politique d’un Kim Stanley Robinson ou du vertige crypté d’un Pierre Alferi. En tout état de cause, un objet littéraire extraordinaire, au sens propre comme au sens figuré, à ne pas manquer.

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