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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Les Brillants » – Les Brillants 1 (Marcus Sakey)

Le vaste techno-thriller de l’avénement chaotique des surhommes mutants.

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Le jet toucha la piste, rebondit et se stabilisa, avant de ralentir dans le rugissement des réacteurs.
« J’ai eu des nouvelles du bureau, aussi. Il se trame quelque chose.
– Quoi ?
– Rien de précis pour le moment. Juste des bavardages. Mais tout le monde est tendu. »
Quelle surprise. Tout le monde est tendu depuis 1986.
C’était l’année où le Dr Eugene Bryce avait publié une étude dans la revue scientifique Nature, dans laquelle il identifiait spécifiquement les Brillants, dont les plus âgés avaient alors six ans. À ce stade, ils constituaient une curiosité, un phénomène étrange que les gens s’attendaient à voir lié aux pesticides, aux vaccins ou à la dégradation de la couche d’ozone. Une anomalie passagère de l’évolution.
Vingt-sept années s’étaient écoulées depuis cette étude, et bien que des milliers d’autres aient été menées, on n’avait pas avancé le moins du monde dans la compréhension des causes de ce phénomène.
Ce qu’on savait, c’est qu’un tout petit moins de 1 % des enfants naissaient Brillants. La grande majorité d’entre eux possédait des dons de niveau quatre ou cinq : identification calendaire, lecture rapide, mémoire eidétique, calculs complexes. Des capacités incroyables, mais pas problématiques.
Et il y avait ceux de niveau un. Comme Erik Epstein.
Pour Epstein, les mouvements des marchés financiers étaient aussi évidents que l’étaient les codes pour Vasquez. Il avait accumulé une plus-value nette de 300 milliards de dollars avant que le gouvernement ne ferme la Bourse de New York en 2011. La plupart des pays en avaient fait autant. Les marchés mondiaux étaient encore fermés à ce jour. Les créanciers étaient devenus fous. Dans tous les pays, on ne cessait d’enregistrer des procès en droits de propriété. L’entreprenariat s’était évanoui du jour au lendemain. Des capitales avaient fait faillite. Le tiers-monde avait été plus dévasté que jamais.
Tout cela du fait d’un seul homme.
L’humanité dite normale voyait sa ruine imminente. Ce qui avait été une curiosité était désormais perçu comme une menace. Quel que soit le nom qu’on leur donnait – Brillants, génies, surdoués, anormaux, tordus -, ils étaient en train de tout bouleverser.
D’où la création du Département Analyse et Réaction, une tentative pour contrôler un monde en métamorphose radicale. Bien qu’il n’existât que depuis quinze ans, le DAR bénéficiait de fonds discrets plus importants que la NSA. L’agence s’occupait des tests, de la surveillance, des recherches. Elle rédigeait des recommandations à l’attention des législateurs et avait voix au chapitre parmi les conseillers du président. Et chaque fois qu’un ingénieur surdoué produisait un bond technologique d’une décennie, le DAR se voyait attribuer un demi-milliard supplémentaire. Tant que les anormaux étaient des membres productifs de la société, de bons citoyens qui obéissaient aux lois, ils avaient les mêmes droits et la même protection que tout un chacun.
Les Services Équitables s’occupaient de ceux qui ne jouaient pas le jeu.

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Publié en 2013 (et traduit en français en 2015 par Sébastien Raizer dans la Série Noire de Gallimard), le septième roman de Marcus Sakey marque le début d’une trilogie « techno-thriller » légèrement science-fictive qui lui apportera la consécration et le statut de best-seller. À la lecture, on ne peut d’abord que se réjouir, presque 70 ans après A. E. Van Vogt et son « À la poursuite des Slans », 50 ans après la naissance des « X-Men » de Stan Lee et Jack Kirby, de voir ainsi traité sérieusement – et sans les bouffées mégalomaniaques ou involontairement comiques qui hantent le plus souvent le thème dans son traitement historique, dans les comics « classiques » ou par Hollywood – le motif de la population de surhommes mutants menaçant potentiellement, socialement et politiquement en tout cas, la race humaine « ordinaire ». Ce choix d’un traitement en « roman d’espionnage », une partie significative de l’action prenant place dans des sphères familières aux lectrices ou au lecteurs de Robert Littell (« La Compagnie », 2002) ou de Bob Shacochis (« La femme qui avait perdu son âme », 2013), par exemple, permet enfin aux protagonistes symboliques et mythiques, soigneusement personnalisés, de ce jeu d’échecs planétaire de révéler pleinement leur potentiel romanesque et technique, comme si un équivalent de Magnéto ne cherchait pas des effets comiques et parvenait à résister au plaisir d’un bon mot, comme si un émule du Professeur Xavier ne commettait pas régulièrement des bourdes monumentales, ou comme si un autre William Stryker ne se comportait pas avant tout en psychopathe légèrement sadique (quoique…). En ce sens, le savant mélange de jeu d’échecs policier, politique et militaire, à suspense, largement crédible, et de roman orienté vers l’action (certaines scènes de combat, notamment, sont particulièrement époustouflantes) fonctionne très efficacement, pour notre joie de lectrice ou de lecteur.

Le garçon avait environ neuf ans, il était pâle et maigre avec des lèvres pleines et une tignasse noire. Malgré sa constitution frêle, il y avait quelque chose de généreux en lui. Cela venait de l’éclat de sa bouche, des boucles de ses cheveux. Il tenait ses mains devant lui comme un boxeur d’un autre temps, et ses avant-bras constituaient une maigre protection.
Le coup de poing de l’autre fut maladroit, mais suffisamment violent pour venir percuter la tête de l’enfant sur le côté. Étourdi, le garçon baissa sa garde, et son adversaire balança un nouveau coup de poing qui cette fois fendit sa lèvre et ensanglanta son nez. Le garçon tomba au sol, tentant de protéger son visage d’un bras et son entrejambe de l’autre. Son agresseur, un gamin blond qui faisait largement une tête de plus, lui tomba dessus et lui assena de violents coups dans le ventre, le dos, les côtes, tout ce qui n’était pas protégé.
Le cercle d’enfants qui les entouraient se resserra. Ils agitaient les poings. La fenêtre du bureau était équipée de double vitrage et Cooper pouvait à peine entendre les hurlements en bas, mais cela suffisait à le ramener dans une dizaine de cours d’école, au souvenir de son visage meurtri contre la porcelaine froide d’une cuvette de toilette. « Pourquoi est-ce que les professeurs n’interviennent pas ? »
– Notre faculté possède de l’expérience. » Le directeur Charles Norridge entrecroisa ses doigts. « Ils interviendront exactement au moment adéquat. »

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C’est peut-être du côté de la technique d’écriture retenue que le bât blesse un peu dès ce premier volume (sans toutefois en rendre la lecture désagréable) : le souci vraisemblable de ne pas « perdre » le lecteur dans une intrigue certes potentiellement complexe, mais pas non plus stratosphérique dans ses ramifications, conduit Marcus Sakey à sous-estimer quelque peu son public, et à lui infliger régulièrement des paragraphes de rappel dignes des pires « Previously in … » que l’on puisse imaginer : attention certes relativement louable à l’égard d’un spectateur visionnant un épisode par semaine de sa série télévisée favorite, mais légèrement fatigant dans le cadre d’un roman conçu a priori pour être lu d’une traite…

Essayer d’analyser une situation sans avoir suffisamment de données, c’était comme regarder la photo d’une balle en plein vol et vouloir deviner sa direction. Elle monte, descend, va de côté ? Est-elle sur le point d’entrer en collision avec une batte de base-ball ? Est-elle seulement en mouvement ? N’y a-t-il pas quelque chose qui la maintient artificiellement en l’air ? Une seule image ne voulait rien dire. Les schémas se fondaient sur des données. Avec suffisamment de données, il était possible de prévoir à peu près tout.
C’était la même chose pour le don de Cooper. Il se manifestait souvent comme une intuition : il pouvait traverser l’appartement de quelqu’un, regarder les photos, l’organisation de l’armoire, s’il y avait de la vaisselle dans l’évier, et à partir de ça, anticiper un schéma, que souvent les banques de données et les équipes de recherche étaient incapables d’élaborer. Mais il ne s’agissait pas de visions reçues du Tout-Puissant, et elles ne pouvaient être forcées. Sans données, il était aussi démuni que n’importe quelle autre personne devant la photo d’une balle.

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