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Notes de lecture 2016

Note de lecture bis : « Le jardin des silences » (Mélanie Fazi)

Douze nouvelles puissantes, sur le fil de situations quotidiennes et intimes qui basculent vers le fantastique et le merveilleux.

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Publié en octobre 2014 chez Bragelonne, et maintenant disponible en poche, ce troisième recueil de nouvelles écrites entre 2005 et 2013 de Mélanie Fazi permet de retrouver avec une grande délectation l’auteur de «Serpentine» et de «Notre-Dame-aux-Écailles».

Dans un registre fantastique toujours empreint de délicatesse, chaque nouvelle de Mélanie Fazi grave durablement dans la mémoire du lecteur  des images d’une netteté photographique malgré le halo de brume qui les enveloppe souvent, comme avec cet épisode quotidien qui tout à coup bascule dans un univers parallèle («L’autre route»), comme dans «L’arbre et les corneilles» qui évoque de manière poétique les souvenirs familiaux qui ressurgissent au moment de Noël, ou encore la poignante nouvelle animale et musicale qui clôt ce recueil, «Trois renards».

Renouvellement subtil des thèmes du fantastique, telle cette fascination potentiellement morbide pour les automates dans «Miroir de porcelaine», autour du talent narcissique d’une artiste capable de faire danser des marionnettes à l’apparence humaines ; réinvention des contes et des histoires d’enfance dans «Le pollen de minuit» qui évoque la fable du marchand de sable, ou dans «Swan le bien nommé», où la narratrice Élise, habitée de visions depuis l’enfance, quitte le foyer pour échapper aux envoûtements malfaisants de sa belle-mère : Mélanie Fazi réussit toujours à entremêler les registres du fantastique avec des sujets plus intimes comme le passage délicat de l’enfance vers l’âge adulte, la rébellion de jeunesse, le rapport aux désirs et angoisses de la maternité, les ruptures amoureuses ou encore la nécessité de s’extraire d’un destin verrouillé pour tracer sa propre voie, quel qu’en soit le prix («L’été dans la vallée»).

Le-Jardin-des-silences-couv-defJe n’ai jamais su pourquoi je voyais le Ferme-l’Œil et pas lui. Parce que j’étais insomniaque ? Ou mieux disposée à le croire ? Certains jours, avec le recul, j’y vois un dessein secret. Il forgeait mon caractère et mes valeurs. Il me racontait le monde à travers un prisme.
Par moments, Swan arrivait à me faire douter de son existence. Je me demande si je n’ai pas rêvé certaines de ses visites. Mes fois où il me promenait à l’intérieur de tableaux ou m’invitait à des fêtes données par mes poupées. Mes jouets s’animaient toujours à sa demande. Mais d’autres récits étaient trop structurés pour des songes. Je me les rappelle encore nettement, avec leur faune hétéroclite et leurs motifs récurrents. Peuplés de princes et de princesses, d’objets parlants, de souris et de soldats de plomb. Je ne l’ai compris que sur le tard, mais beaucoup racontaient la même histoire. Un roi redevenu veuf se remariait. Elle chassait les enfants de son nouvel époux.
Je crois qu’il me préparait. Il savait qu’il me faudrait un jour rétablir un équilibre.
Swan le bien nommé»)

La nouvelle éponyme est emblématique du miracle d’équilibre et du dosage subtil de ces nouvelles, entre le merveilleux et l’abîme qui menace, avec un jardin qui apparaît miraculeusement à la narratrice lors de promenades nocturnes dans Paris et lui permet de lever le silence pesant sur un souvenir de jeunesse trop longtemps tu.

garden2Quand il s’ouvrait à moi, je le trouvais toujours désert. Il y régnait la tiédeur accueillante des soirées d’été. Le décor se déformait sensiblement, un soir après l’autre : les arbres de plus en plus noueux, les bancs dont le métal et le bois ondulaient. Comme si son camouflage initial se craquelait. Il me dévoilait chaque soir de nouvelles surprises. Le malaise du premier jour n’avait pas disparu, mais je finirais bien par en cerner la cause. L’important, c’était que mon jardin me parle.Le jardin des silences»)

Même lorsqu’elle s’aventure dans le territoire de la fantasy comme dans Les sœurs de la Tarasque où la narratrice attend avec d’autres jeunes filles dans un pensionnat dirigé par des sœurs, que l’une d’elles soit choisie comme épouse et reproductrice par le dragon qui dort sous l’île, Mélanie Fazi impressionne à chaque récit par sa sensibilité et sa justesse.

En réalité, le plus dur, c’est de ne pas être certaine que j’arriverai à aimer le Dragon. Quand les autres en parlent, elles ont des étoiles dans les yeux. Je vois bien qu’elles comptent les jours. Elles ne pensent qu’à ça, quand elles ne pensent pas aux garçons. Mais je n’y peux rien, j’ai peur du Dragon. Et presque aussi peur que les Sœurs s’en aperçoivent. («Les Sœurs de la Tarasque»)

Mon ami et collègue Charybde 2 parle magnifiquement de ce recueil sur ce même blog, ici.

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est par là.

Mélanie Fazi, 2014. © Vinciane Verguethen.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Un rapport  (Brian Evenson) | «Charybde 27 : le Blog - 17 février 2017

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