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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « La madrivore » (Roque Larraquy)

Science illimitée et art extrême jouissivement associés pour le pire à un siècle de distance.

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La madrivore

Publié en 2010, traduit en mars 2015 par Mélanie Gros-Balthazard chez Christophe Lucquin, le premier roman de l’Argentin Roque Larraquy offre l’un des plus sulfureux clins d’œil littéraires à étages actuellement disponibles, en deux récits successifs étroitement enchâssés malgré le siècle qui semble les séparer.

En 1907, dans la province de Buenos Aires, le docteur Quintana nous raconte le quotidien d’une clinique huppée où, sous prétexte de tenter un ultime traitement sur des malades atteints du cancer, jugés en phase terminale, un groupe de scientifiques ambitieux et de praticiens dévoués expérimente radicalement, tout au triomphe de la science argentine, afin de pénétrer certains secrets de l’humanité, et tout particulièrement ce mystère insondable : que voit, qu’éprouve, que peut nous dire un être humain, palmipède supérieur, durant les neuf secondes de vie, dit-on, qui subsistent après que sa tête ait été séparée de son corps ?

– Pourquoi ne pas les tuer directement ?
– Vous ne me prenez pas au sérieux, Quintana.
– Je ne voudrais pas vous offenser, Papini. Cet homme est un cas isolé.
– Alors on vous mesure, vous et votre tête dure. Ou on trouve quelqu’un d’autre pour comparer.
– Mesurons mademoiselle Menéndez.
Elle entre dans mon bureau, accompagnée de Papini. Elle sait que cette entrevue ne rentre pas dans ses obligations de service. On le lit sur son visage, qui n’est pas celui qu’on lui connaît, et sur son corps, tout en retenue.
Les explications sont ténues, imprécises. Elle comprend que sa tête est en jeu, mais ignore que Papini espère en faire une criminelle (ou non, n’importe quel résultat fera l’affaire) et moi une épouse. Elle s’assoit sur une chaise et se laisse mesurer. Elle a la peau très blanche, les yeux clairs et une légère inclinaison du nez. Sa réaction face à la douleur (Papini est en train de lui pincer un doigt) est modérée.
Je n’ose pas lui parler. Quel singe gît au fond de mademoiselle Menéndez ? Aucun, selon moi. Je suis disposé à croire qu’elle a eu un passé amphibien, mais rien d’autre.

cerebro-pato

Peu préoccupé, en réalité et comme ses collègues, d’éthique, le docteur Quintana se préoccupe avant tout d’assurer les quotas d’obtentions de consentement qui lui garantiront un avenir radieux dans la clinique, et surtout, de séduire l’infirmière-chef Menéndez, qui semble se dérober à son ardeur, jusqu’à ce que certains événements précis viennent mettre à mal une partie importante de l’échafaudage scientifique et personnel jusqu’alors prévu.

Une fois que vous aurez obtenu l’approbation du patient, que nous appellerons désormais donneur, vous exigerez de lui la plus grande des discrétions. Vous lui ferez signer un contrat de confidentialité, dans lequel seront détaillés, d’une part, le procédé concernant la remise du corps en cercueil fermé aux familles et, d’autre part, les lois qui encadrent l’expérience. La rédaction de ces lois est à charge du gérant de la clinique sous la supervision de Monsieur le Directeur.
Si le donneur a des enfants que personne ne peut prendre en charge, on évitera généreusement que les futurs patriotes en question soient placés sous la tutelle de personnes imprudentes. La clinique se chargera de les confier à l’institution d’État correspondante.
En aucun cas ne sera détaillé au donneur le processus exact de décapitation, ni le fait que le don a lieu de son vivant.

La comemadre

Ce curieux journal, qui contient notamment de précieuses indications sur une variété rarissime d’organisme, la madrivore, particulièrement utile pour se débarrasser de corps trop encombrants ou trop révélateurs de certaines pratiques dont il s’agit de préserver, on l’a vu, la discrétion, échoue dans les mains d’un artiste argentin contemporain, en 2009, étroitement associé à un certain Lucio Lavat, faux jumeau dont dix ans le séparent, mais néanmoins entré en extrême résonance avec lui par la radicalité de leurs visées et de leurs performances, à base d’agressions sur la chair et de mises en perspective de monstres et de malformations. L’artiste décèle dans les écrits oubliés du docteur Quintana de précieux apports possibles à son art déjà gaillardement en voie de succès mondialisé, et la correction d’une thèse qui lui est consacrée l’oblige par ailleurs à dresser un bilan – sans doute provisoire – de son activité.

Il faut retirer l’expression « noyau de son futur talent » et les huit pages sur le scandale avec Damien Hirst. C’est embêtant pour moi et pour ta thèse.
Le Big Mac de Pékin n’a pas le même goût que celui de Toronto ou de Lisbonne, mais les voyageurs croient en l’existence d’une saveur universelle qui les ramène chez eux en deux bouchées : McDonald’s se mange par le nom. C’est exactement ce que je veux pour moi. À vingt-deux ans, reconnu par l’État comme artiste universitaire, je comprends que les portes dont me parlait papa ne s’ouvriront pas grâce aux petites galeries, au bouche à oreille, aux concours ou aux bourses, mais bien grâce à mon prénom. J’ai pour projet de le tatouer sur le front d’un public populaire, ignoré du petit monde de l’art, et de faire en sorte que ces marginaux rayonnent vers l’intérieur et encerclent les consommateurs réels jusqu’à les atteindre. Tous débattent de l’éthique des images. Ces dames le font quand elles tombent sur la dernière paire de fesses exposées dans leur revue favorite en la taxant de graveleuse ; idem pour les gens qui brandissent la photo d’un taré pour défendre la légitimité d’une maison d’arrêt ; ou les gamins qui ouvrent un livre d’anatomie pour y observer des malformations. J’ai besoin d’une première œuvre qui stimule la vulgarité et la honte d’autrui. Une performance nazie ou antinazie où un vrai Juif prend une raclée. La mutilation génitale d’une Africaine projetée en boucle sur les murs d’un hôpital public.
Cette voix longtemps mise en sourdine, plus claire que la mienne, me rappelle qu’il est temps de donner vie au monstre.

Suscitant bien entendu le fantôme de « L’invention de Morel » (1940) d’Adolfo Bioy Casares, elle-même reflet diaboliquement adroit de « L’île du docteur Moreau » (1896) de H.G. Wells, renvoyant aux fantasmes « scientifiques » si bien mis en scène, plus récemment, par le Jean-Philippe Depotte du « Crâne parfait de Lucien Bel » (2012), développant la mise en abîme vengeresse vis-à-vis d’un certain art contemporain dont étaient capables tant le « Rites sanglants de la bourgeoisie » (2010) de Stewart Home que le « Une pause, mille coups ! » (2012) de Maxi Kim,  le premier roman de Roque Larraquy crée une magistrale chambre d’échos dans laquelle se répondent sans fin apparente deux cynismes redoutables déguisés chacun en questionnement altruiste, celui d’une certaine science et celui d’un certain art, deux tentatives de s’abstraire du lot commun pour poursuivre des buts éminemment matériels tout en prétendant œuvrer pour le bien de l’humanité. Sauvage et savoureux, ce roman à l’écriture acérée atteint tous ses buts avoués, et peut-être bien quelques autres.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Roque Larraquy

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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