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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Zone 1 » (Colson Whitehead)

Face aux zombies, alors que sonne le temps de la reconquête pour la civilisation. Une fable redoutable et rusée.

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Il avait toujours voulu vivre à New York. Son oncle Lloyd habitait Lafayette Street, en plein centre-ville, et dans les longs intervalles entre deux visites il rêvait tout éveillé de loger dans son appartement. Quand ses parents le traînaient jusqu’à la ville pour l’expo annuelle prévue de longue date ou le-succès-de-Broadway-qui-donne-la-pêche, ils faisaient généralement un saut chez l’oncle Lloyd pour dire bonjour. Ces après-midi étaient immortalisés par une série de photos prises par des inconnus. En cette ère de polyvalence numérique, ses parents faisaient de la résistance et labouraient la glèbe d’enclaves esseulées : une cafetière qui ne donnait pas d’heure, des dictionnaires en papier, un appareil photo qui se contentait de prendre des photos. L’appareil familial ne transmettait pas leurs coordonnées à un quelconque satellite. Il ne leur permettait pas de réserver un billet d’avion pour une station balnéaire avec accès facile à la forêt équatoriale par la navette de l’hôtel. Aucun espoir de vidéo, fût-elle en basse définition. Cet appareil était si rétrograde que le moindre énergumène titubant embauché par son père parmi les passants était capable de l’utiliser sans tâtonner, malgré toute la vacuité bovine de son regard de touriste ou toute la misère indigène qui lui tordait les vertèbres. La famille posait sur les marches du musée ou sous la marquise scintillante, tandis que l’affiche hurlait par-dessus leur épaule gauche. La composition était immuable. Le garçon au milieu, les mains parentales plaquées sur ses épaules, année après année. Il ne souriait pas sur toutes les photos, seulement sur le pourcentage prélevé pour l’album de famille. Et puis le taxi jusque chez l’oncle, et l’ascenseur après filtrage par le portier de l’immeuble. L’oncle Lloyd, nonchalamment appuyé au chambranle, les accueillait d’un « Bienvenue dans mon petit bungalow » lourd de sous-entendus interlopes.

Un innocent rêve de gosse, une fascination pour la grande ville par excellence, un charmante nostalgie nourrie de photos instantanées : ce pourrait être un retour au décor si alerte tracé par Colson Whitehead dans son documentaire de 2003, « Le colosse de New York ». Mais tout ça, c’était avant. Avant qu’un virus trop difficile à combattre en temps et en heure n’emporte très vite l’essentiel de l’humanité vers un état bien connu de la littérature de fantastique et de fiction, celui de « zombie », mort-vivant avide de chair humaine encore chaude – avec quelques exceptions, celles des « traînards », simplement figés pour l’éternité dans une position aimée et un lieu favori, par-delà la mort cérébrale. L’auteur nous plonge ici, d’emblée ou presque, au cœur battant de la reconquête, dans une période que l’on imaginerait pouvoir se situer après la débandade civilisationnelle mise en scène par exemple dans le « World War Z » (2006) de Max Brooks, mais aussi après les rituels de survie individuelle qui composent l’essentiel de la toile de fond de la bande dessinée « Walking Dead » (2003-) de Robert Kirkman.

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Mark Spitz et le reste de l’Unité Oméga avaient déjà ratissé la moitié du 135 Duane Street à partir du toit, en progressant à un rythme somme toute productif. Jusqu’ici, RAS. À peine quelques signes de désordre. Un tiroir-caisse forcé au 18e, des restes de bouffe de traiteur qui pourrissaient sur des bureaux épars : de l’argent obsolète, un ultime déjeuner. Comme dans la plupart des entreprises qu’ils ratissaient, les bureaux avaient fermé leurs portes avant que la situation dégénère. Les fauteuils étaient sagement rangés contre les bureaux, tels que les avaient disposés les agents de ménage lors de leur dernier jour de travail, de l’ultime soirée normale du monde ; seuls quelques-uns, de traviole face aux portes, trahissaient la panique de l’évacuation.

À partir d’un matériau charnel et fouillé, proposé à travers le regard d’un ratisseur, que l’on ne connaîtra que sous son ironique surnom de Mark Spitz (car il ne sait pas nager), ayant survécu d’abord en solitaire à la folie avant de rejoindre la « civilisation » qui semble se reprendre, civilisation ordonnant depuis son lointain quartier général de Buffalo la sécurisation de Manhattan, les unités de marines reconstituées ayant déblayé le terrain pour que la traque des scories, des zombs résiduels, puisse être entreprise, avant de pouvoir décréter un nouveau départ, Colson Whitehead, dans ce cinquième roman, publié en 2011 (et traduit en français en 2014 par Serge Chauvin chez Gallimard), douze ans après ses impressionnants débuts dans « L’intuitionniste », réussit un tour de force non négligeable, qui pourrait évoquer techniquement certaines des magies mises en œuvre par Emily St. John Mandel dans son « Station Eleven » : confronter d’une manière extrêmement réaliste et minutieuse un avant et un après, utiliser le flashback à la fiabilité parfois douteuse comme une arme de chasse, renvoyer les échafaudages mentaux et organisationnels de la survie à leur précarité et à l’inanité qui les guette fatalement.

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Mark Spitz le ressentit intensément, à la seconde où ils poussèrent les portes en verre et virent le nom de la firme planer en sévères lettres d’acier au-dessus de l’accueil : ces mecs sont sans pitié. La tradition, les contrats âprement négociés, les clauses inviolables qui survivraient à leurs concepteurs. Il ignorait la nature de leur activité. Peut-être ne représentaient-ils que des organisations caritatives à but non lucratif, mais dans ce cas, il en était sûr, ces clients sur-bienfaisaient, sur-ONGeaient, sur-charitaient la concurrence, si tant est qu’on puisse parler de concurrence caritative. Mais forcément, se dit-il. Même les anges sont des bêtes.

Comme dans « L’intuitionniste », et comme les meilleurs textes de science-fiction savent si bien le faire aussi, Colson Whitehead impressionne par la rigueur de sa construction imaginaire, par la cohérence psychologique de ses personnages pourtant toutes et tous authentiquement déboussolés dans ce monde à la fois radicalement différent et terriblement familier, par son talent de raconteur d’histoires implacables et d’organisateur féroce d’enjeux politiques et philosophiques, comme mine de rien – pour bien davantage d’efficacité in fine que bien des textes en apparence plus théoriques.

2,4 traînards par étage dans ce type de bâtiment, 0,05 dans celui-là. Ces statistiques permettraient à Buffalo d’extrapoler toute la ville à partir de la Zone 1, de projeter combien de temps il faudrait à X nombre d’unités de trois ratisseurs pour sécuriser l’île zone après zone, du nord au sud et d’un fleuve à l’autre. Pour passer à d’autres villes. New York n’avait pas d’équivalent, mais les centres-villes silencieux attendaient leur heure dans tout le pays avec leur micropopulation, complices des principes de la géométrie urbaine. Les réalités de cette grille et de sa logique rectiligne, ses conséquences, la façon qu’avaient les gens de vivre et de se mouvoir dans ses limites, avaient déjà été appliquées aux grandes villes du pays au fil des décennies, partout où l’activité et le désir humains devaient être domestiqués, subjugués. Les bandes de gratte-ciel des communes du Sud-Ouest où coulait l’argent d’Internet, les centres commerciaux stériles des zones piétonnes dans les villes moyennes du Middle West, les docks en ruines, patrimoine historique factice, remaquillés en usines à touristes. Certes, il y avait un problème d’échelle, mais Manhattan était la version extra-large de partout.

La belle chronique (en anglais) de Patrick Ness dans The Guardian peut être lue ici, et celle, superbe, de Glen Duncan dans le New York Times peut l’être .

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Colson-Whitehead

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