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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Point du jour » (Léo Henry & Stéphane Perger)

Un univers entier, souterrain et gluant, à parcourir aux côtés de Bobi la gynoïde, de Gin la lombric, d’Ishmaël et de Double Brasse : Point du jour.

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« Qu’est-ce que t’en dis ? j’ai demandé à la fille qui marchait avec moi. Elle a hoché la tête, le soleil lui a fait un nimbe poudreux, au moins deux jours qu’il n’était pas descendu, deux jours sans un peu de nuit. Allons-y, allons cueillir ce qui nous revient de droit.
J’ai sorti ma lame et les grains ont crissé au fourreau puis, calant mes pas dans le ru étroit, raviné par les pluies de printemps, je suis allé voir ce qu’il y avait à voir. Bobi me suivait, légère. Sa robe en madras était un papillon pris et les pierres qui roulaient sous ses pas avaient des bruits anciens de fond de ruisseau. (« Au carrefour agenouillé »)

Le recueil « Point du jour », publié en juin 2017 dans la collection « 111111 » des éditions Scylla, voit Léo Henry reprendre certains personnages de la nouvelle « Au carrefour agenouillé », déjà l’une des plus impressionnantes du recueil « Le diable est au piano », et qui inaugure donc, en rappel nécessaire, cette édition-ci, pour développer, autour de la novella centrale « La ballade de Gin et Bobi » (qui correspond, elle, aux contraintes et à l’esprit de la collection amorcée il y a deux ans par le beau « Il faudrait pour grandir oublier la frontière » de Sébastien Juillard : 111 111 signes de la première lettre de son titre à son point final), l’univers souterrain et ramifié de Point du jour. Neuf nouvelles (dont deux totalement inédites) et une novella exceptionnelle pour insuffler encore plus de vie et une cohérence insolente, inquiétante, dans le fatras que semble pouvoir parcourir inlassablement la gynoïde Bobi, héroïne magnifique de ces temps et de ces lieux ô combien insensés.

Double Brasse passe la rivière entre chien et loup puis, sous l’abri d’une marquise couverte de feuilles mortes, déroule un tapis de crin pour déplier son long corps un demi-pouce au-dessus du pergélisol. Cela se passe dans très longtemps, après que se sont éteints les derniers foyers des émeutes de la fin, après que la mémoire des tribus a achevé de se dissiper dans l’air ténu de Point du jour : les crépuscules y sont sempiternels et le gel absolu. (« Une chanson pour l’homme inquiet »)

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® Stéphane Perger

Comme la lectrice ou le lecteur en aura pris l’habitude, peut-être, avec l’univers désormais « partagé » de Yirminadingrad – avec ses quatre composantes : « Yama Loka Terminus » (2008), « Bara Yogoï » (2010), « Tadjélé » (2012) et « Adar » (2016), les dessins de Stéphane Perger qui se glissent en soutien et en résonance du texte sont ici une partie intégrante de l’œuvre, et non une « simple » illustration. Personnages interlopes, ombres à configurations multiples, métaphores faites chairs désastreuses, analogies gluantes et rencontres inavouables prennent des dimensions neuves et folles à chaque croisement avec l’une de ces quatorze planches ou insertions. Les chemins arpentés par les protagonistes, qu’ils soient surmontés de soleils improbables ou noyés dans les fluides souterrains équivoques, même seulement esquissés, bruissent de traits et de langues grâce à cette singulière conjonction.

Point du jour est cousu de voies de chemin de fer sur lesquelles aucun convoi, jamais, ne passe, mais qui dessinent sous l’œil terrible du soleil une dentelle de traverses, de rails et de ballast dont les ramifications s’étirent à l’infini. On les appelle voies souterraines quoique peu d’entre elles se poursuivent en deçà de la surface et que les tunnels qui perçaient dalles et condominiums se soient effondrés depuis longtemps. les saignées des rails font des cañons dans les quartiers, des places pour les marchés, des couloirs aux jeux des mômes. Plus loin, ce sont des repères pour nos cartes, les unes copiant le tracé des autres. Partout ailleurs, des veines et des réseaux nerveux. (« Dark Was The Night (Cold Was The Ground) »)

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® Stéphane Perger

La langue atteinte dans ces pages par Léo Henry est plus habitée que jamais. Mêlant avec aisance et élégance des registres fort différents, convoquant les paysages urbains et les désolations nécessaires, distillant ses indices de différence radicale comme ceux d’empathies possibles par-delà le physique des mots, elle volte et virevolte, elle ouvre des perspectives brutales, elle condense des échos venus d’autres territoires littéraires (on en dira un bref mot ci-dessous), elle crustace (comme pourrait le dire Claro) diaboliquement. Elle confirme aussi, s’il en était besoin, que Léo Henry compte à coup sûr parmi les plus brillants stylistes de la littérature contemporaine, tous genres confondus – et qu’il ne sacrifie jamais la beauté subtile des mots à la noirceur supposée de ses rêves.

Mais non. Ne vous en allez pas.
Il va se passer des choses.
D’une : le coin n’est pas sûr. À peine derrière le bidonville, dans les bois repoussés, il y a une voie de traverse pour peuples migratoires. Quand Bobi est en veille, elle entend les convois chuchoter en passant. Ils vont à la queue leu leu, sans cesse murmurant pour, dans le noir, se compter sans répit et ne pas cesser de croire en leur propre existence. Bobi ignore ce qu’ils feraient s’ils la trouvaient ici. Elle craint la délation. Sa cavale est une solitude, se faire prendre serait  sans retour. Elle sait aussi ce que font les lamproies lorsqu’elles devinent en vous un bon client : elles vous bouffent un morceau, vous agrippent au-dedans et vous gardent comme monture jusqu’à ce que vous caniez.
Ceci dit sans juger ni critiquer. J’ai d’excellentes amies lamproies. Vous avouerez cependant. (« La Ballade de Gin & Bobi – Chapitre deux »)

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® Stéphane Perger

On sent ici aussi le bruissement vociféré bassmannien ou soudaievien d’un compagnon de route possible du post-exotisme. On devine la rigueur féroce en écho combattant du « Ka Ta » de Céline Minard. On entrevoit certaines créatures craquelées et voraces, comme les fantômes des variqueux ténias de Scott Baker. Il pointe même peut-être par endroits une discrète et jouissive parodie de la positronique sagesse asimovienne, ou ailleurs une tacite mais ferme entreprise qui ramènerait les fantasmes lovecraftiens à leur claquement primordial des chairs. Et il faudra se déplacer dans les trois chronologies proposées in fine, celles de la table des matières, de la narration et de la collation (sans parler de la playlist qui n’aurait éventuellement rien d’aléatoire) pour mesurer la folie lucide, transfigurée par Léo Henry, qui pourrait suinter de la « Marelle » de Julio Cortazar ou de la « Vitesse des choses » de Rodrigo Fresan, les Heartbreak hotels omniprésents proposant bien des marqueurs aussi sensibles que les villages ailleurs nommés Canciones tristes.

Le complexe est désert et poétique, foutrement déprimant. Gin s’en fout, qui a renié la culture de ses pairs, et Bobi n’a nul besoin de se mirer dans le regard d’autrui. Mais Max court un plus grand danger du fait de l’isolation. Il lui faudra sous peu une société plus dense pour pousser et grandir, acquérir des us, des défauts et quelques-unes de ces névroses destructrices indispensables à une existence complète dans la gloire de Point du jour.
C’est en faisant ses courses dans les niveaux moins obscurs de la surface que Bobi finit par tomber sur l’atelier de Double Brasse : un cul-de-sac minuscule, si bien empli d’établis et d’armoires qu’on y circule comme dans une tranchée. Des trucs partout, monceaux de machines-outils, de bouts de camarades. Dans les bacs des congélos baignent de grandes peaux repliées sous vide. Alignements de nez, d’oreilles, canettes de grains de beauté, pelotes de poils pubiens. Bobi s’imagine tendre la main et caresser ces pièces comme, au bord d’un trou, on se devine capable d’avancer, de se jeter. Les consoles ronflent dans un coin, fraises et disqueuses ployées, reliées au fauteuil opératoire par un bouquet de bras articulés. Bobi a peur et hâte et la nausée. (« La Ballade de Gin & Bobi – Chapitre dix »)

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Si vous aimez la danse des mots qui insufflent l’épaisseur poisseuse du rêve aux émotions et aux idées, lisez Léo Henry, de grâce.

Point du jour est vide de bonté. Cherchez-la ! Arpentez monts et vaux ! Avancez, intranquilles ! Vous êtes des milliers hors des tribus à espérer qu’un jour surgira une lumière. À rêver à un monde qui ressemble à un rêve. Point du jour est chiche en grâce, aride et capricieux. L’effort infini seul y accouche parfois de trésors ambigus. La fosse, au bout du compte, fait six pieds de fond  sur six de long et trois de large, et ce qui y gît est plus nu d’avoir la trappe thoracique entrebâillée. L’homme le prend à bras-le-corps et l’extrait avec peine, l’allonge le long du trou. Un nuage noir d’orage obscurcit, cet instant, l’essentiel du soleil. Des gouttes tièdes crachées piquent la terre épuisée. Le temps coule à nouveau. Notre héros halète, dos voûté, nez dans la mécanique. Quelques câbles arrachés, une batterie de guingois sont les seules conséquences des violences subies : une vibration rapide du corps tout entier signale sobrement le retour à la vie. Le gynoïde, sous la pluie, s’assied. De l’eau douce coule dans les yeux du pécheur. Qui es-tu ? lui demande la femme noire. Comment dois-je t’appeler ? Je ne sais pas, répond celui qui n’est plus, désormais, ni borgne, ni un rat. Choisis. Tout m’ira. Elle tourne la tête, lent panoramique et, comme souvent chez nous, il n’y a rien à voir, que la drache soudaine, inespérée et vaine, l’averse hors-saison sur la décharge des robots au rebut, le flou gris et moche, et elle dit : on va trouver. On va y réfléchir. Je suis contente d’être là. Merci. (« Le Bon Dieu n’est pas gentil »)

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À propos de charybde2

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