☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Roi. » (Mika Biermann)

Crue et bucolique, cruelle et charnelle, farceuse en diable, une chronique déjantée de la chute de la dernière cité étrusque indépendante, face aux Romains.

x

62301

Vingt et un ans plus tard, les éléphants d’Hamilcar écraseront les têtes des mercenaires révoltés comme des pastèques, éclaboussant le sable de jets de lymphe, de sang et de cervelle.
En attendant, il faut vivre avec son temps.
Un lézard sur l’écorce d’un pin parasol happe une mouche verte, l’avale, s’enfuit en se dandinant. La fumée d’un feu file vers le ciel où palpite un nuage de martinets. Un minuscule paysan derrière ses bœufs laboure son champ miniature. Les collines flottent sur la clarté de l’horizon. Oh ! du chiendent pousse dans ce ravin ; ou alors de la livèche pour parfumer un ragoût. Tu t’écartes sur le bas-côté pour laisser passer une cohorte de soldats romains chargés d’ustensiles de guerre et de siège, en route pour le sud. Chaque homme porte un pilum, un scutum, une bûche, un pal, un sac. leurs mollets brillent. Le bruit de leurs sandales – tramp, tramp, tramp – scande des promesses. La guerre, sur terre, la guerre, sur mer, la guerre ! L’empire à venir ! Un chariot aux roues pas tout à fait rondes tiré par deux bœufs suit la troupe, cahin-caha.

On avait déjà assisté avec joie au dynamitage par l’Allemand de Marseille, Mika Biermann, du roman d’exploration polaire, où il usait de quelques doses démentes d’enquête policière et de montagne hallucinée et psychopathe (« Un blanc », 2013), du vol au-dessus des nids de coucou de nos pires angoisses psychiatriques (« Palais à volonté », 2014), du roman d’enchâssement à la « Simulacron 3 », en le mâtinant de quête psychologique familiale et maniaque (« Mikki et le village miniature », 2015), du western, qu’il envoyait savamment, farceur, dans la quatrième dimension ou dans la zone crépusculaire, quantique (« Booming », 2015), ou encore du roman de serial killer, qu’il savait faire joliment dérailler dans l’absurde (« Sangs », 2017). Avec ce « Roi. », publié en août 2017 chez Anacharsis, c’est au péplum romain pré-impérial qu’il s’attaque en maître rieur, drapé dans une toge fellinienne, crue et néanmoins bucolique.

x

site_1158_0001-500-335-20130912112554

Nécropoles étrusques ® Unesco

Turpidum existe depuis dix siècles. Le sable des ans a adouci ses arêtes et ses angles, la chaux des murs poudroie, les fondations sont fendillées, les façades penchent. Sur les tuiles faîtières s’alignent des acrotères : scribes assis, chevaux chevauchés, taureaux bondissants se découpent sur le bleu du ciel. Les pauvres se contentent d’un coq vite pétri au sommet d’un mât. Le mastoc temple de Tinia occupe la colline principale. Dix dieux marchent à la queue leu leu sur son toit, têtes dans les nuages. Le grand portail est couvert de clous, un pour chaque année passée. On a construit le palais royal sur la butte en face. Les rois ont rajouté une grange par-ci, un couloir par-là, ici une tour, là quelques dépendances, jusqu’à ce que le labyrinthe de chambres et de terrasses ait tout envahi. Des empreintes de mains rouges et noires entourent les fenêtres. Le sommet des murs est protégé par des tuiles émaillées de bleu. Un taureau et un lion soutiennent le hoplite tombé qui forme le linteau de la porte principale. Dans le tuf tendre, quelqu’un a gravé au clou MAVOTIBA, vieux jeu de mots étrusque : lu de droite à gauche le mot veut dire « château » ; lu de gauche à droite il signifie « sable ».

x

PC180025

261 avant Jésus-Christ. La capitale des douze cités étrusques est tombée trois ans plus tôt sous l’inexorable assaut des Romains, qui ont étendu leur rugueux protectorat sur la Toscane et sur l’Ombrie, avant qu’ils ne se tournent désormais, lentement mais sûrement, vers de plus vastes et lointaines ambitions, que semblent leur offrir les possessions carthaginoises de Sicile. Turpidum, la dernière cité étrusque indépendante, sous l’égide de son tout jeune et malingre roi Larth, semble résister encore, en tout cas pour la façade, et ne pas avoir été intégralement absorbée par sa puissante voisine républicaine. Alors que le peuple prend la vie et la mort au jour le jour, comme elles se présentent, et que le jeune roi semble plus soucieux du comportement de sa jeune épouse, de la gouaille de sa vieille servante, de l’agonie interminable de sa mère, ou encore du maquillage de son ministre oriental, une ambassade romaine se présente aux portes de la cité, désireuse de lever un tribut en or, en armes et en hommes pour participer à la guerre punique qui se profile à l’horizon…

En temps de guerre, tout le monde a son mot à dire :
Le général d’infanterie : « Les tailles moyennes, qui peuvent se ramasser sous le bouclier, valent mieux à la guerre que celles qui dépassent les autres, et qui offrent en tous sens une grande surface aux blessures. »
Le jeune hoplite du quatrième rang : « La pièce d’équipement la plus importante, avant de marcher sur l’ennemi, et qu’il faut traiter avec le plus grand respect et soin, est la sandale. Un lacet de sandale défait peut défaire une armée entière. »
Le chef de la cavalerie : « En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères ; en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils ; entre les deux, tout le monde enterre un peu tout le monde là où il y a de la place. »
Le stratigos : « Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent nos armes, nous ne devons jamais perdre de vue : la doctrine, le temps, l’espace, le commandement, la discipline. »
Le wêzir : « Le devoir d’un roi n’est pas de songer à la victoire, mais de savoir quand il faut y renoncer. »
Le vieil hoplite du premier rang : « En toute bataille les premiers vaincus sont les yeux. »
Le lieutenant d’infanterie : « La tendance d’un carré d’hoplites à dévier vers la gauche en avançant  est due aux premiers soldats à droite de chaque rangée, dont la moitié droite n’est pas protégée par le quart du bouclier de son voisin de gauche, et qui serre instinctivement à gauche pour mettre son côté droit à l’abri. On a déjà vu des formations ennemies se rater complètement à cause de ce phénomène. »
Le potier : « Ce n’est pas parce qu’un homme tend un hamac entre deux arbres qu’il n’est pas patriote. »
La prostituée : « Allez-y, messieurs, au retour, c’est gratuit. »
Le chef de rang : « Si ton épée est trop courte, allonge-la d’un pas ! »
Le joueur d’aulos : « Une bataille sans musique ? Plutôt mourir ! »
Le sonneur de buccin : « Si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique. »
Le marchand de vin : « Je paierais volontiers quelqu’un pour se faire tuer à ma place, mais ça m’embête de payer quelqu’un pour vaincre à ma place.’
Ramtha, reine de Turpidum : « Je voudrais qu’on fasse une pyramide avec les couilles coupées aux Romains, et je donnerais des coups de pied dedans pour les éparpiller aux quatre coins de l’Italie. »
Larth, roi de Turpidum : « Je me demande depuis toujours où est la place du roi dans une bataille. »

x

18435704

Multipliant clins d’œil hilarants, anachronismes de langage plutôt que de technique et références aussi sauvages que discrètes, Mika Biermann s’écarte résolument d’un traitement historique fictif tel celui d’Ursula K. Le Guin sur les alentours de la naissance de Rome (« Lavinia », 2008), injecte de savantes doses de paillardise qui appellent en effet le mix redoutable du « Satyricon » de Federico Fellini et du « Caligula » de Tinto Brass, revisités par l’archéologie du combat hoplitique du Victor Davis Hanson du « Modèle occidental de la guerre », en ne négligeant ni le rire ni les larmes, ni le sperme ni le sang (l’introduction du combat à mort parmi les gladiateurs ou les obsessions sexuelles de la reine en morceaux de bravoure), instille la toile de fond politique (grâce aux interventions calculées de « trois marchands ») qui hante aussi, vingt siècles plus tard, « L’ordre du jour » d’Éric Vuillard, et offre même aux dieux étrusques des scènes personnalisées jubilatoires qui rappellent les subtils non-dits du « Soldat des brumes » de Gene Wolfe.

Laissant ses personnages truculents osciller librement entre une quête pirandellienne d’auteur et de sens et une transformation des clichés (intertitres inclus) à la Quentin Tarantino, l’auteur nous offre une construction bizarrement débridée qui d’ambassade en jeux et de bataille en temps de Rome, lui permet en épilogue de saisir philosophiquement et fort parodiquement l’instinct trompeur du carpe diem face à l’emballement de l’Histoire et de ses périls. Et c’est ainsi que l’humour rusé de Mika Biermann fait à nouveau merveille.

Les Romains se battaient avec une absence de romantisme que seule l’expérience confère au soldat. 20 % de fatalisme, 50 % de réalisme, 15 % d’autisme, 10 % de sadisme, et 5 % d’héroïsme, l’ensemble forgé dans les montagnes de Bénévent et dans la poussière sicilienne. Un légionnaire qui a fait déguerpir un éléphant de combat en armure à l’aide d’un simple glaive ne peut craindre trois hoplites novices d’un peuple gras à l’éternel sourire. Pan, dans la gueule, vlan, les tripes à l’air, zip, la gorge tranchée, pas de quoi en faire un flan.

x

aut-biermann-mika

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :