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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le diable est au piano » (Léo Henry)

Vingt oscillations magnétiques entre cruauté et jubilation, entre hommage et vertige.

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Ailleurs, en un autre temps ou une autre époque de l’année, Blaise aurait été arrêté et inculpé sur-le-champ, sans considération pour ses origines (helvétiques, quoique tout le monde le crût français) ou sa réputation (flatteuse, bien que limitée). Mais ce dont il est question ici eut lieu à Rio de Janeiro une semaine avant les fêtes de Noël de l’an 1927, et les cariocas étaient alors moins soucieux du meurtre d’un prostitué travesti que de trouver une tenue blanche pour le Réveillon. À trois mille kilomètres plus au nord, Lampião découvrait que les promesses d’amnistie étaient des leurres et, renonçant à défendre sa patrie contre la colonne Prestes, s’en retournait au désert avec la troupe écorcher des fazendeiros, violer des petites filles en robes blanches et abreuver de pisse sanglante les croûtes sèches de la caatinga (sur lesquelles ne savent pousser que les agaves gris aux feuilles coupantes). Cela semblait également indifférent aux résidents de la capitale, qui n’avaient jamais choisi leur régime politique et vivaient dans une même joie résignée sous le joug d’un empereur, du Christ ou d’un chef démocratiquement élu. L’ignoble assassinat d’Antônio Souza Barreiros – plus connu des passistes de samba et des trafiquants de Lapa sous le pseudonyme professionnel de Pailina Jamais-Non – eut cependant des conséquences remarquables sur l’histoire de la littérature et des péripéties viriles : elle permit à Blaise de rencontrer Corto, lui aussi en rade cet hiver-là, abandonné de ses rêves et traqué par la soif d’alcool, celle-là même qui vit couler, au fil des siècles, tant de marins et tant de capitaines. (« Révélations du prince du Feu »)

Ce recueil de vingt nouvelles (dont onze étaient inédites) de Léo Henry a été publié en 2013 à La Volte, la sélection des textes ayant été conduite par Richard Comballot, et la mise en perspective assurée par une jolie préface de Mélanie Fazi. On y retrouvait logiquement un bon nombre des caractéristiques à géométrie variable de l’art d’écrire de cet auteur passionnant. Les collisions baroques de personnages fictionnels et réels, menées à cent à l’heure, que l’on connaît notamment par le roman « Rouge gueule de bois » (2011) ont la part belle : on aura ainsi la joie de croiser Blaise Cendrars et Corto Maltese à Rio de Janeiro dans les années 1920, autour d’une sombre affaire de serial killer avant la lettre (« Révélations du Prince de feu »), de rencontrer le célébrissime Edgar Allan Pessoa, dans un carambolage digne du Pierre Bayard de « Et si les œuvres changeaient d’auteur ? » (« Quand j’ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage »), de songer à l’écriture du « Petit Prince » avec Antoine de Saint-Exupéry (« Je suis de mon enfance comme d’un pays »), de vouloir améliorer et dépasser « L’invention de Morel » d’Adolfo Bioy Casares grâce à l’énigmatique Alfred Guthmann (« L’invention de Guthmann »), ou encore de permettre à Indiana Jones, George Orwell et Arthur Cravan d’empêcher les nazis de mettre la main sur un nouvel artefact décisif (« Indiana Jones et la phalange du Troisième Secret« ).

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Dans un journal intime publié après sa mort, Crowley prétend avoir, avec la complicité de Pessoa, simulé son propre suicide, dans le but de reconquérir l’affection d’une Hanni qui lui battait froid. Si cette version peut sembler conforme au portrait psychologique du fantasque Aleister, elle colle mal avec la personnalité plurielle de Pessoa. C’est par excès de sincérité, non par dessein de tromper, qu’il éclate en écrivains innombrables, à aucun moment il ne fait de ses créatures des pseudonymes, des faux : ce sont toujours des hétéronymes, personnages dont la fonction est de révéler plus que de masquer. Comment aurait-il accepté de prêter main-forte à ce canular grotesque, et pour de si basses raisons ? Autre point, que nul théoricien n’a, à ce jour, résolu : de quoi ont parlé les deux hommes lors des longues virées au bistro du mois de septembre ? (« Quand j’ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage »)

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® Stéphane Perger

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Tout en ne négligeant pas d’autres figures de la culture populaire, telles le James Bond de « Kiss kiss, bang bang », l’écriture acérée de Léo Henry se tourne volontiers également vers des mystifications littéraires à résonance poétique et fantastique, évoquant les « Fictions » de Jorge Luis Borges comme les « Funambules » d’Antoine Bello : ainsi en est-il des « Fragments retrouvés dans une poubelle de salle de bains, hôtel Venceslau, chambre 604 », toute nourrie de ratures et de Franz Kafka, du somptueux « Supplément au Bibliophage (1994-2003) », puissamment nimbé d’échos volodiniens et yirminadingradiens, encore renforcés par les illustrations de Stéphane Perger qui y correspondent, ou encore du célébré « Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais », qui avait obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2010, où la science-fiction subtile et oppressante déploie ses volutes.

Quand je sonne chez le citoyen, il est vingt et une heures dix et je devrais être chez moi depuis longtemps.
C’est une de ces journées où l’on croit intelligent de s’acharner alors qu’on serait mieux à vider une bière devant un film de gangsters, à fumer des cigarillos à la vanille, à feuilleter un recueil de poésie post-contemporaine. La journée est mauvaise. Deux de mes clients changent d’adresse sans prévenir. Le bas de mon veston est maculé de sauce vinaigrette. Un taxi hargneux me lâche à l’autre bout de la ville parce que je n’ai pas la monnaie. Et, en appelant au bureau, j’apprends que l’historien Paulus Gerger, en visite secrète, a été arrêté par la police politique de la Fédération. Pas plus que mes collègues, je ne le crois capable de survivre une semaine en détention. Encore un client, et je rentre chez moi. (« Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais »)

C’est peut-être toutefois lorsqu’il plonge pleinement dans le fantastique et la science-fiction, et qu’il délaisse (un instant) la malice pour développer une poétique très personnelle, cruelle et tendre à la fois, que Léo Henry obtient pour moi ici le maximum d’impact, avec « Un festin de pierre », avec « Soixante-dix-huit pin-up », avec « À bord du Gergelim« , avec « Nataraja », avec l’étonnante « L’envers du diable », avec la poignante « Arbre sec, arbre seul », avec le tremplin terminal que propose « Au carrefour agenouillé », avec les magnifiques « La pelle et le pétrin » et « Sur le chemin du retour », sans doute mes deux nouvelles préférées de ce recueil, justifiant à mon avis à elles seules son acquisition et sa lecture, et enfin avec le bel hommage à l’ami Jean-Marc Agrati que dessine « Laisse couler, bonhomme », et avec le déchirant adieu au frère d’écriture décédé, Jacques Mucchielli, qu’est entre autres belles choses « Goudron mouillé, prière dérisoire ».

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® Stéphane Perger

« Nous sommes les Teguetchis, a-t-elle dit, tandis que je buvais trois tasses de son jus, me resservant sans qu’elle ne s’interrompe. Nous sommes le peuple de la langue vraie et de la mémoire préservée, de la tradition sans défaut. Notre savoir remonte aux temps pariétaux, au-delà des âges souterrains du durcissement des boues et des ancêtres primordiaux, au temps où l’humanité était duelle et où les dieux étaient encore en gestation dans la chair de nos femmes. Nous appartenons au peuple des purs, dont la science des temps révolus n’a jamais été compromise ou altérée. Nous habitons notre culture comme d’autres occupent une maison, ou leur propre corps. Où que nous soyons, sur nos terres, à l’étranger, sous le soleil ou dans la tombe, nous ne connaissons jamais le véritable exil. Nous sommes impérissables dans notre pureté. »
Elle opinait, s’approuvant elle-même, et je n’osais évoquer les doléances de ses fils, l’inquiétude de ses petits-enfants. Elle devait avoir cent ans. Elle vivait. J’ai posé mon godet et demandé :
« Avez-vous vu mon ami ? Il était avec moi, hier soir.
– C’est une pension honnête. Je l’ai chassé. Les fantômes ne sont pas les bienvenus. »
Elle manipulait du bout des doigts un beau collier aux maillons de bois, trois fois passé autour du cou.
« Il ne doit pas être loin, elle a continué, je l’ai vu repasser. Il vous attend sans doute. »
Jacques était dehors, à battre le pavé.
« Ça fait dix-neuf jours », il a dit, quand je l’ai rejoint.
Il frissonnait dans le jour blafard : un midi d’hiver aux tons de crépuscule.
« Dix-neuf jours que je suis mort. Qu’est-ce qu’on fait ? »
Une charrette à bras chargée de bacs en polystyrène remontait la rue. Deux silhouettes sèches la tractaient, pardessus, chapeaux cloches. Mois j’avais faim et toute la peau me tirait.
« On va marcher un peu, j’ai dit. On va faire un dernier tour et puis on va rentrer chez nous. »
Jacques n’avait aucun sens de l’orientation, aussi ne se fixa-t-on aucune destination. De fait, nous n’avions rien de plus urgent à faire. Au hasard de Yirminadingrad, pour la dernière fois, nous avons marché tous les deux.
(« Goudron mouillé, prière dérisoire »)

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