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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 8 (Revue)

De la récupération à J.G. Ballard et Richard Powers.

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Inculte 8

Janvier 2006 : le huitième numéro de la revue Inculte (co-publiée par les éditions du même nom et par imho) nous offre d’abord deux grands entretiens pour le prix d’un seul.

Le premier, exceptionnel, permet à Nicolas Richard, qui venait alors d’achever la traduction du « Temps où nous chantions », de questionner Richard Powers à propos de la méthode d’écriture de ce redoutable chef-d’œuvre, en nous rappelant au passage toute la pertinence d’autres travaux tels que la série « Treme » ou le beau roman « Les péchés de nos pères » de Lewis Shiner.

Et c’est à cet instant que l’une de mes convictions s’est écroulée : ce droit qui me paraissait évident de me poser en héritier de la culture européenne, d’être un intellectuel américain cultivé, de jouir de mes privilèges, soudain ne coulait plus de source. Toutes ces certitudes volaient en éclats. Brutalement je voyais une autre Amérique, une Amérique à laquelle je n’avais encore jamais vraiment réfléchi. (Richard Powers)

Si j’ai besoin de renouer avec cette part de l’Amérique qui n’est pas la mienne, me suis-je dit, pourquoi ne pas en inverser les termes, et raconter l’histoire de gens qui, comme moi, ont été élevés par un parent blanc, issu d’un milieu universitaire relativement aisé, cette Amérique blanche que je connaissais relativement bien, sûre de ses convictions culturelles. « Chacun peut décider d’être qui il veut, chacun peut chanter ce qu’il désire » – c’est le rêve américain qui affirme que chacun peut choisir son identité. Autrement dit, il s’agissait de raconter une histoire avec des personnages qui porteraient sur eux-mêmes un regard très proche de celui que je portais sur moi-même, mais qui, en s’aventurant dans le monde, seraient contraints de représenter autre chose, puisqu’ils seraient perçus comme Noirs. (Richard Powers)

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Le deuxième, qui joue aussi le rôle de « réédition d’un épuisé » que nous propose la revue depuis l’origine, voit J.G. Ballard se confier en 1976, peu après la parution de « I.G.H. », à Stan Barets et à Yves Frémion, pour une occasion somme toute assez rare (même si on trouvait des éléments comparables dans le petit recueil critique « J.G. Ballard, hautes altitudes », par exemple) de placer son œuvre alors déjà existante en perspective critique.

Je crois que nos contemporains sont particulièrement aveugles au monde où ils vivent. Ils sont incapables d’examiner cette psychologie de la vie de tous les jours. Et le but que je me suis fixé est exactement le contraire, cela consiste à inventorier les rapports entre ces mythologies modernes, les moyens de communication de masse, et les déformations des psychologies. C’est une géométrie secrète qui relie tous ces éléments entre eux, une logique interne de notre civilisation. Le sens général de l’évolution qui conduit du roman classique à la S.F., c’est ce passage du réalisme à ce que j’appellerais un néo-réalisme.Ce n’est évidemment plus le réalisme au sens où aurait pu l’entendre quelqu’un comme Flaubert, et pourtant, pour moi, La Foire aux atrocités est un livre profondément ancré dans cette nouvelle réalité. Je n’y parle que de ce qui est notre vie. Que ce soit la télé, la pub, les communications, les vedettes, je les traite tous comme des éléments de notre réalité. (J.G. Ballard)

Le dossier central du numéro est consacré à la récupération, à propos de laquelle se succèdent Mathieu Larnaudie (« Reprise, altération – Les grands chevaux »), qui plante puissamment le décor en analysant une controverse de Georges Bataille, celle visant Jean Genet pour mieux toucher Jean-Paul Sartre à travers lui, Bruce Bégout (« Stirner, l’irrécupérable »), qui étudie presque mathématiquement une limite à la récupérabilité avec le cas de l’auteur de « L’unique et sa propriété », Arno Bertina (« Sauver le soldat England ? »), qui détaille avec lucidité le « en laisse » de Dominique Fourcade et sa mise en scène de la soldate américaine Lynndie England, avec ses prisonniers irakiens tenus littéralement comme des chiens, dont les photographies ont fait le tour du monde, Oliver Rohe (« Interpréter et trahir »), qui réussit une brève et pénétrante note à propos de l’injonction de nouveauté et de ses paradoxes, résonnant fortement avec les travaux de Boris Groys dans son « Du nouveau » (1992), Johann Faerber (« Rester en plan »), qui utilise remarquablement le « Last Days » de Gus Van Sant pour traquer la part d’irrécupérable qui habite certaines images, François Bégaudeau (« Récupérez-moi »), qui se penche sur l’usage polémique usuel de la notion de « récupération » en matière culturelle, particulièrement à propos d’instances et d’acteurs « post-soixante-huitards », et enfin Mathias Énard (« Petite leçon de récupération »), qui nous offre un bien jubilatoire discours académique à propos de la poésie de Michel Jonasz.

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J.G. Ballard

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En laisse est donc, a priori, avant même d’être ouvert, un livre passionnant du fait de l’armada de questions qu’il soulève. Armada qui rappelle avec force – et malgré le silence des médias et le faible nombre de lecteurs – que c’est aussi dans le champ de la poésie que cela se passe, où la langue française et les représentations sont mises en jeu et en question d’une manière peut-être plus urgente et puissante que dans la prose, grosse machine lourde / lente, vrai moteur diesel d’il y a encore 10 ans. (Arno Bertina, « Sauver le soldat England ? »)

Pour compléter cet – à nouveau – excellent numéro, Inculte nous offre encore deux interventions remarquables, celle d’Umberto Galimberti (« La psyché conformiste »), qui traite incisivement de la médicalisation de la peur, évoquant aussi bien le Hugues Jallon de « Zone de combat » et la Lucie Taïeb de « Safe » que le Serge Quadruppani de « La politique de la peur », et celle d’Alban Lefranc (« Le fils et Gudrun Esslin »), somptueuse voie d’approche poétique en direction de son roman « Si les bouches se ferment », où la mémoire non-morte du nazisme et la Fraction Armée Rouge se télescopent déjà avec force. La réédition traditionnelle est celle de l’article « Les Violents », regroupant trois textes soixante-huitards d’Alain Jouffroy, de Philippe Garrel et d’un anonyme à propos d’usage ontologique de la violence en situation insurrectionnelle ou non. Les deux fictions proposées sont l’impressionnante « Caution » de Daniel Foucard, et la superbe « Mondocane » de Jacques Barbéri, nouvelle ramassée et puissante qui donnera lieu sensiblement plus tard au roman du même nom.

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index

Au centre à peu près exact du land de Bade-Würtemberg, main dans la main, légèrement raidis par l’effort de concentration que réclament leurs études de théologie ou de germanistique, des étudiants marchent à petits pas dans la ville de Tübingen. Des recherches assez fouillées n’ont pas permis d’établir l’existence, dans les rues, au fond des puits ou dans les caves, d’autres sortes d’humains que les susnommés, théologiens ou germanistes. Le temps s’est immobilisé tout à fait, et l’on peut affirmer sans crainte d’être contredit qu’il ne se passe plus rien ici et qu’il ne s’y passera plus jamais rien. (Alban Lefranc, « Le fils et Gudrun Ensslin »)

La fin de la guerre vit la naissance des hommes-bouteilles et des ruches à homoncules. La guerre avait laissé derrière elle la Terre saignante et boursouflée. Les plaies se remplissaient au fil des années d’eau et de sable, transformant les villes en désert et les continents en îlots.
Ce qui s’était vraiment passé personne ne le savait. Un glissement de forces, une haine incontrôlable…
Des hommes s’étaient retrouvés attirés par de grands malades, cancéreux, lépreux, diabétiques. Ils étaient tractés par une force mystérieuse, traînés comme des chiens le long des rues poussiéreuses. Aspirés. Et ils s’engouffraient, désarticulés, dans les couloirs des cliniques, des hôpitaux, pour terminer leurs courses dans les salles d’opération, collés au corps du mourant. De gigantesques pyramides se formaient, faisant éclater les murs des édifices, des bâtiments poreux.
De nouvelles montagnes envahissaient ainsi la géographie changeante du globe. (Jacques Barbéri, « Mondocane »)

Les numéros précédents sur ce blog :
Numéro 1
Numéro 2
Numéro 3
Numéro 4
Numéro 5
Numéro 6
Numéro 7

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