☀︎
Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 4 (Revue)

L’ordinaire, l’infra-ordinaire, les jours boum-boum, aux côtés de Vassili Axionov, d’Edward Saïd ou de Marcel Schwob.

x

RELECTURE

inculte-4

Après « W.G. Sebald » (n°1), « Le faux » (n°2) et « La littérature déplacée » (n°3), le n°4 de la revue Inculte, publié en mars 2005 par les éditions du même nom associées aux éditions imho, consacrait son dossier à « L’ordinaire ». Sous ce thème, on trouvait un beau texte de Bruce Bégout sur la force de l’évidence et de l’habitude (« Le mensonge quotidien »), une incroyable parabole du goûteur de mets attaché à un souverain, concoctée par Pierre Senges (« Oreiller de la belle Aurore »), une captivante réflexion de Mathieu Larnaudie sur l’infra-ordinaire chez Georges Perec et chez Jacques Roubaud (« Infra-ordinarités littérales »), ainsi qu’une incisive mise en perspective de la consommation publi-promotionnelle, à travers le « Tout passe » de Bernard Lamarche-Vadel et l’usage de Bossuet, grâce à Arno Bertina (« L’irruption des jours boum-boum »).

« Le scandale, ce n’est pas le coup de grisou, c’est le travail dans les mines » : l’exercice de relevé, de description méthodique du réel est également une manière de contourner le langage médiatique de l’événementiel-sensationnel qui nous désapprend à voir, pour mieux identifier les configurations qui organisent le fonctionnement des choses, et les priorités concrètement vécues qu’elles génèrent. Entendre l’infra-ordinaire, « le bruit de fond qui constitue chaque instant de notre quotidienneté (L’Arc), est ainsi, également, pour Perec, pour Roubaud, le moyen de donner forme à l’attention portée au commun, littéralement et dans tous les sens de ce terme. (Mathieu Larnaudie, « Infra-ordinarités littérales »)

Les « jours boum-boum » sont le point de départ de l’hallucination. La plate-forme à partir de laquelle il rivalisera avec Bossuet. Pour Lamarche-Vadel comme pour Bossuet, il s’agit de faire rendre gorge à une société pleine d’elle-même, sans distance aux représentations qu’elle se donne. « Les questions qui composent les jours boum-boum sont toutes relatives aux jours boum-boum eux-mêmes ; la télévision devient le centre d’une spirale où tous les miroirs et rien qu’eux sont tendus aux jours boum-boum qui se répercutent ainsi à l’infini, nettoyant le spectacle avec soin de tout ce qui ne serait pas eux ou pour le moins de tout ce qui ne les désignerait pas au crayon gras ». Voilà la marche du roman : désigner l’ordinaire comme une chose hallucinatoire. Défaire ce mythe de l’ordinaire. (Arno Bertina, « L’irruption des jours boum-boum »)

x

avt_vassili-axionov_1775

Vassili Axionov

L’entretien, après William Gibson et Michael Hardt, est consacré à Vassili Axionov, à l’occasion notamment de la parution de son « À la Voltaire », un étrange conte construit à partir des échanges épistolaires entre Voltaire et Catherine II de Russie.

Le point le plus intéressant de cette correspondance [NDLR : entre Voltaire et Catherine II] réside dans les longues discussions qu’ils ont entretenues autour de la question de la servitude en Russie. C’est à la lecture de ces textes qu’on peut se rendre compte que la nouvelle servitude, économique, envers ceux qu’on a appelé les « Nouveaux Russes » n’a rien à envier à la servitude établie par l’aristocratie de cette époque. C’est pour ça que je pense que l’on n’a toujours pas quitté ce siècle des Lumières : nous ne sommes toujours pas assez éclairés pour en sortir avant longtemps. (…)
Je suis moi-même surpris par l’omniprésence des problèmes de la Russie contemporaine dans mon œuvre. Il y a une expression qui court les rues depuis quelques années, quand on évoque ces nouveaux apparatchiks : « posséder des âmes » ; celui qui possède le plus d’âmes est ainsi considéré comme le plus puissant. J’ai retrouvé exactement le même terme dans la correspondance de Voltaire et de Catherine II. Il n’y a pas de hasard derrière ça : les rapports de pouvoir fonctionnent exactement de la même manière. L’esclavage moderne fonctionne sur les mêmes schémas archaïques que le servage que voulait abolir Catherine II. (Entretien avec Vassili Axionov)

x

edward_said

Edward Saïd

On trouve ensuite cinq interventions hors du dossier central : « Tu seras un écrivain, mon fils », une pièce pamphlétaire et humoristique de François Bégaudeau, que je n’ai toutefois guère trouvé à la hauteur de ses excellents textes de fiction de l’époque (le fabuleux « Jouer juste » de 2003, mais aussi les très bons « Dans la diagonale » et « Un démocrate : Mick Jagger 1960-1969 » en 2005), « Traduire Pierre Guyotat », une belle réflexion de l’Américain Bruce Benderson sur la langue, la scansion et l’ambivalence, à partir du texte « Prostitution » de 1975, principalement, « Edward Saïd, pianiste », un texte assez exceptionnel de Mathias Énard sur la complexité du destin et de la réception en « Occident » de l’œuvre de l’auteur de « L’orientalisme », à partir de son recueil « Réflexions sur l’exil », « Marcel Schwob – La langue de l’imaginaire », une excellente incursion de Maxime Berrée dans l’univers de cet auteur encore et toujours trop méconnu, et « Notes sur le bonheur et la maladie », une brève et percutante analyse du « Mars » de Fritz Zorn par Olivier Schefer.

C’est la Palestine, le combat pour la Palestine, qui l’ont fait connaître du grand public, et nombreux sont ceux qui ont parcouru Orientalisme après avoir découvert son nom dans le New York Times ou El País. Un rien desservi par les postcolonial studies, les cultural studies, la deconstruction et autre dédales conceptuels du monde académique anglo-saxon, Saïd était vu comme un universitaire foucaldien et tiers-mondiste, suspect de galvauder la pensée du Maître et lu, surtout, par des orientalistes soucieux de se racheter une conduite. Au-delà de l’étrange mépris que nous affichons pour ceux qui prétendent, de l’autre côté de l’Atlantique, s’être nourris de nos penseurs (et lui les revendique un à un, de Bourdieu à Vernant), c’est sans doute parce qu’il est inclassable et irréductible à une identité que Saïd était, jusque récemment, non pas incompris, mais tout simplement absent. (Mathias Énard, « Edward Saïd, pianiste »)

La réédition d’un texte plus ancien, après ceux de Maurice Blanchot, de Georges Bataille et de Kathy Acker, est cette fois celle d’un entretien profondément stimulant de Catherine Clément avec Félix Guattari et Gilles Deleuze, à l’époque de la publication de leur « Anti-Œdipe », paru en 1972 dans la revue de l’Arc.

Les notes de lecture sont dédiées dans ce numéro au « Crash » de J.G. Ballard, à « La mesure de la réalité » d’Alfred W. Crosby, au « Plaidoyer en faveur de l’intolérance – La subjectivité à venir » de Slavoj Žižek, au « Contrecoup » de Nicholson Baker et au « Vous n’êtes pas seul ici » d’Adam Haslett.

Pour finir, comme – déjà – à l’accoutumée, deux fictions : un remarquable vrai-faux exercice schizophrénique d’écrivain se critiquant lui-même (« Cher Laird Hunt », par Laird Hunt), et un conte déjanté express dédié à Brian Evenson, résonnant fortement et joliment avec une certaine « Bunker Anatomie » (« Pranx », par Claro).

x

groupe2

logo-achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :