☀︎
Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 2 (Revue)

Un deuxième numéro sous le signe du faux, mais aussi de Roberto Bolaño, de Tanger ou de la multitude.

x

RELECTURE

inculte-n2

Publié en novembre 2004, toujours en co-édition entre Inculte et imho, le deuxième numéro de la revue choisit « Le Faux » pour thème central, après le dossier « W.G. Sebald » du premier numéro.

On trouve ainsi dans ce dossier central six articles : une tonique introduction qui en précise les enjeux, entre décodage du culte de l’authentique, lien inextricable entre faux et création, et production de vérités par la création (Oliver Rohe, « La religion du vrai »), un parcours s’insinuant entre les notions d’erreur et celle de bêtise, pour examiner simulation et dissimulation, diabolique et simulacre (Stéphane Legrand, « De quelques puissances du faux »), un examen artistique de quelques composantes possibles du culte du vrai (Arno Bertina, « Guerre à nos blessures »), une robuste, humoristique et néanmoins très juste spéculation entre réalisme et autonomisme de la littérature (François Bégaudeau, « L’hypothèse de la mouche à moto »), une somptueuse dérive organisée dans les auteurs multiples, apocryphes et imaginaires de la littérature persane classique (Mathias Énard, « Le faux n’est qu’un vrai qu’on ignore »), et enfin une magnifique et joueuse glose à propos de « La Réfutation majeure » de Pierre Senges, et du rôle vital du faussaire mystificateur en littérature (Maxime Berrée, « Sur Pierre Senges, faussaire »).

Le vrai, le faux, la vie, l’art… autant de mots qui sont comme des culottes de clown : on entrerait à plusieurs dedans. Et chacun prétendrait y avoir plus de droits que les autres. Chacun y serait plus légitime que son voisin, tous seraient arrivés « le premier ». Tous seraient propriétaires, revendiqueraient leur part du gâteau en arguant de leur amour du vrai, sans voir que l’article (le faux, le vrai) sonne la mise à mort de la belle – au sens où il restreint l’acception du mot, réduisant le faisceau que laisse profus, vibrionnant, l’article indéfini. Mais la substantivation de l’adjectif (une chose vraie devenant le vrai) avait déjà, en amont, opéré une réduction violente, taillant à la serpe dans le buisson touffu des sens possibles. (Le vrai comme un jardin à la française.) (Arno Bertina)

x

5108xjlolsl-_sx195_

Pour l’instant, on en est là. La mouche à moto survole maintenant la notion de filiation dans les sociétés modernes. Partie de rien, partie de la seule décision arbitraire de ses signes, partie à moto comme elle aurait pu enfourcher un albatros, elle rencontre, inopinément mais fatalement, le monde. Entre Patrice et Patrick, entre le réalisme de l’un et l’autonomisme de l’autre, des livres s’écrivent, arrimés aux mots de quoi jaillissent des choses. Entre le vrai et le faux, place pour une économie de l’hypothèse. Comme les jeux d’enfant, le livre part d’un on aurait dit. On aurait dit qu’il neigeait des éléphants. C’est pour de vrai ou c’est pour de faux ? On s’en fiche, on aurait dit et c’est tout. Et alors, qu’est-ce que ça fait, une neige d’éléphants ? Qu’est-ce que ça fait vraiment ? (François Bégaudeau)

C’est un plaisir délicat que celui proposé par Pierre Senges, loin de la simplicité ignorante des mystères  de ce monde du roman réaliste. Il invite à se délecter d’un faux qui sera toujours plus parfait qu’un original improbable, malmène la fameuse suspension de l’incrédulité dont la littérature devrait avoir l’apanage et demande un lecteur mature, joyeux, rompu aux voltiges fantaisistes et à l’art de la chute. (Maxime Berrée)

Succédant au William Gibson du premier numéro, c’est au tour de Michael Hardt de s’entretenir avec Mathieu Larnaudie et Jérôme Schmidt, autour de son essai « Multitude » co-écrit avec Antonio Negri en 2004. Un échange passionnant qui permet, en quelques pages, de saisir les points essentiels de ce concept introduit et testé par les deux auteurs, l’Américain et l’Italien, après celui d’empire en 2000.

x

61spxbmxl-_ac_ul320_sr208320_

Votre projet de « multitude » remet également en cause l’idée de classe ouvrière.
Nous croyons qu’il est impossible d’entendre la classe ouvrière comme une seule société virtuelle d’ouvriers industrialisés. C’est une définition qui n’est plus valide, pas plus que le terme de prolétariat qui ne regroupe que les gens qui produisent pour le capitalisme. Dans la multitude, il faut penser la production sociale du monde entier, car, d’un point de vue biopolitique, c’est la société tout entière qui produit, dans des réseaux extensifs : même les chômeurs produisent ! Il faut repenser entièrement la subjectivité du travail, comme l’ont fait par exemple les Piqueteros en Argentine, qui étaient des sortes de syndicats dégroupés, incluant un syndicat des chômeurs. Ils ont même réussi à organiser des grèves de chômeurs, en arrêtant la ville entière. C’est un bon exemple d’extension de la notion de classe ouvrière.
Comme Deleuze, vous dites que le capital a remplacé l’état transcendantal…
Nous pensons en effet que l’opposition entre biopolitique et biopouvoir ne se résume plus en une simple différence entre immanence et transcendance. Il ne faut pas croire que la logique de réseaux est uniquement celle de la multitude. L’Empire se forme lui aussi dans les réseaux, qui travaillent dans une logique de transcendance multipliée. Le réseau n’est pas en lui-même une forme de résistance, et le biopouvoir sait également imposer sa domination en réseau. Ne pas avoir de centre du pouvoir n’est pas une condition suffisante pour la démocratie : il existe autant de réseaux d’oppression que de réseaux égalitaires. Et, en effet, le capital a désormais une diffusion et une expansion immanentes. C’est pour cela que nous pouvons parler d’axiomatique capitaliste globale.

On trouvera ici également, pendant de celle d’un article de Maurice Blanchot dans le premier numéro, une réédition du texte « Propositions sur Nietzsche » de Georges Bataille, initialement paru en 1937 dans la revue Acéphale.

Parmi les textes divers, Bruce Bégout nous offre une vision inhabituelle et stimulante de l’activité philosophique elle-même (« Portrait du philosophe en trafiquant d’armes »), Mathieu Larnaudie traque les formes sulfureuses du mythe littéraire que constitue la ville de Tanger (« Sur Sheeper, d’Irving Rosenthal »), Claro imagine les traits principaux d’une archéologie de la traduction qui resterait à écrire, et du fantasme éditorial qui l’accompagne, sous le signe d’Antonin Artaud (« Traduire : du drame au pari »), Douglas Coupland développe une surprenante défense et illustration de la nécessité d’une frontière canadienne face à son grand voisin du Sud (« Souvenirs du Canada : Zed »), et Mathias Énard, en quatre pages, réalise un drôle d’hommage brûlant à Roberto Bolaño (« 2666, sur Roberto Bolaño »).

x

1436125996-e7s

Le dialogue lui-même, première forme canonique du philosopher, se déroule dans les rues et sur les places d’Athènes au milieu des marchés et de leurs tractations. Un peu bateleur de foire, un peu maquignon, connaisseur des hommes et non des étoiles, le philosophe est apparu, dans la Grèce antique, au sein des rassemblements de curieux qui avaient du temps et de l’argent à perdre. Sa réputation, il l’a acquise sur le terrain, parmi les boutiquiers et les vendeurs. Il y a fourbi ses armes, perfectionné ses arguments. Très vite, on a dû s’apercevoir de son incomparable talent à attirer l’attention sur ses produits immatériels, inédits et nécessaires : les idées. Dans la foule des clients et des concurrents, il importe avant tout pour lui d’emporter la mise. Tous les moyens sont bons : mythes, allégories, énigmes. La sophistique devient philosophie lorsqu’elle est persuadée de la dignité de sa fin. (Bruce Bégout)

J’aurais pourtant mieux fait de penser à Bolaño, et pas uniquement pour une bête concordance de dates, bien que celle-ci eût dû me mettre sur la voie. Les Détectives sauvages est aussi un grand roman d’initiation, un roman de l’itinéraire de la création, même si la critique y a surtout vu, jusqu’à présent, une déclaration de guerre aux « héritiers » du Boom latino-américain, Allende, Sepúlveda, et à García Marquez lui-même. Effectivement, Les Détectives sauvages ouvre de nouveaux espaces narratifs et tue certes le réalisme magique, mais ce n’est pas sa seule dimension. Comme dit le critique Ignacio Etchevarria, Les Détectives serait le genre de roman que Borges aurait consenti à écrire : protubérant, plein d’humour, complexe et brillant. Mais pour le sujet me préoccupant alors, devenir poète professionnel et trouver les 2666 euros qui me manquaient pour y parvenir, Les Détectives offraient tout un ensemble de solutions à travers la vie et l’œuvre de Juan García Madero, poète que je sentais à ma portée. (…) Dans une dernière note rédigée peu avant de mourir, Bolaño déclare que le narrateur de 2666 est en réalité Belano, et lui passe définitivement la parole, bouclant ainsi la boucle ouverte avec les Viscéraux Réalistes de Mexico en 1975. De l’initiation à la maturité et au décès, j’avais devant moi – et pour une somme bien plus modique – tout ce que le cours de la Escuela de Letras souhaitait enseigner, y compris le plus déprimant peut-être, la révélation que mon destin de poète était semblable à celui de García Madero, le narrateur des Détectives : amant déçu, expert en métrique latine, docteur ès devinettes absurdes, contraint de marcher jusqu’à la fin des temps dans ses souvenirs du désert de Sonora, entouré de personnages et sans réel poids sur le monde. (Mathias Énard)

x

26045

Les excellentes notes de lecture proposées concernent « Quartier de On ! » de Onuma Nemon, « Le Dévoilement des effets du voyage » de Ibn ‘Arabî, « La casuistique des repas romains » de Thomas de Quincey, « Carte muette » de Philippe Vasset, et « Mégalomachine » de Mark Leyner.

Deux fictions concluent le numéro : « Nous », par Emmanuel Adely, trois pages torrentielles et terribles pour inscrire dans les replis reptiliens du cerveau masculin une culture du viol qui ne veut pas s’avouer telle, et « Trois histoires brèves », par Rick Moody, dont les titres à eux seuls distillent déjà le plaisir pervers de la micro-narration incisive, de « La cigarette du condamné » à « Le patinage peut changer votre vie », en passant par « De l’interface entre un utilisateur physiquement adaptatif et une installation hydraulique domestique ».

Elle se retourne parce qu’elle vérifie que je suis bien là et je sais que ça la fait sourire quand bien même son visage affecte l’ennui ou la peur je sais qu’elle sourit même quand je ne vois que sa nuque ses hanches son corps sourit le corps de toutes les femmes sourit et si ce n’est pas cette femme ce sera une autre femme le parcours me fait ricocher d’une femme à une autre femme sans doute la première n’est pas celle que je plierai sous mon poids ni même la deuxième je suis une femme puis une autre femme parfois l’une disparaît dans un immeuble et parfois l’autre rejoint des parents mais il y a toujours une femme qui marche et réapparaît au milieu de mon souffle et chacune est une étape qui mène vers celle qui connaîtra mon poids. (Emmanuel Adely)

x

groupe2

logo-achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :