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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 5 (Revue)

Un puissant entretien avec Jean-Pierre Faye, et la saveur hybride des discours politiques

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RELECTURE

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Publié en mai 2005, le cinquième numéro de la revue Inculte, co-édité par les éditions du même nom et par imho, nous offre d’abord un rare et puissant entretien avec le grand Jean-Pierre Faye (dont les controverses parfois fort vives qu’il a suscitées, à l’image de sa dernière charge de 2013 sur Derrida, ne doivent jamais faire oublier la profonde culture et le sens aiguisé de l’analyse philosophique et politique), autour de la réédition en 2004, dans une version largement augmentée, de son « Langages totalitaires » de 1972. En racontant sa quête initiale de la généalogie du mot « totalitarisme », sa traque de l’oublié Forsthoff et son décodage précoce de Carl Schmitt, Jean-Pierre Faye montre la manière dont le conservatisme s’approprie des concepts qui ne sont pas les siens, détourne Nietzsche, et secrète, flamboyante, la fraude heidegerienne – tout en mesurant l’apport décisif du « LTI » de Victor Klemperer, ou le lent pourrissement représenté par exemple par un Leo Strauss. Un entretien précieux, mené d’un pas alerte et furieux, entre philosophie fondamentale et politique du présent, bien à l’image de l’auteur du « Dictionnaire politique portatif ».

Or la philosophie va recevoir un coup terrible, quand elle va enfin comprendre ce qui s’est passé avec ce penseur de l’être qui nous dit, dans sa Gesamtausgabe, que « l’expérience de l’être jaillit de la pensée de la race ». Quand on va vraiment voir, noir sur blanc, traduits en français, les prolongements en réseau de cette proposition, avec le texte même en note… Mais alors la philosophie, c’est quoi ? Si elle est capable de cette fraude intelligente, gérée avec une autorité extraordinaire ? Comment peut-on produire une telle fraude, où le fraudeur est lui-même fraudé – car on a l’impression qu’il n’aurait pu tenir le coup s’il n’y avait pas cru lui-même, au fur et à mesure que s’inventait ce discours ? Et nous ? Nous sommes devant l’atelier crucial de cette fraude. Il faut s’y plonger. Dans beaucoup d’autres aussi : toute la philosophie est un atelier, un atelier qui nous permet de déchiffrer les ateliers de l’histoire, du langage… Les cahiers de Nietzsche sont également un laboratoire complexe et difficile, car ils comptent des choses qu’on ne peut pas accepter. Mais lui, il retourne tout de suite le problème, il regarde autrement, il contourne la façade – c’est ce qu’avait vu tout de suite Lou Salomé : attention, il y a une « philosophie de façade » chez Nietzsche, il faut savoir la discerner de l’autre, de la sienne propre. Pourquoi expérimente-t-il ce travail de façade, auquel il ne croit qu’un instant, le temps d’en expérimenter l’hypothèse ? C’est une autre énigme de langage. Mais il permet, en tout cas, de mettre à l’épreuve les transformations, de son propre point de vue. Il pratique le retournement, ou bien la transvaluation, la pensée transformante, la pensée des transformants… Même s’il est parfois pris au piège un moment.
C’est cela qui nous intéresse. Notre siècle va être « heureux » d’entrer dans cette pensée des transformants, car nous avons vu tant de choses se retourner, la tête en bas. Il faut acquérir une sorte de souplesse, devant ce gymnase des langues. Quand on voit que le peuple qui a libéré l’Europe a voulu l’entraîner dans le trou noir de la Mésopotamie, mise au pillage… Le musée de Bagdad pillé, avec toute notre mémoire… L’invention de l’écriture, les tablettes sumériennes fracassées, sans même que l’on ait pensé à mettre un planton devant, alors qu’on a su en mettre devant les banques… Le renversement des rôles, là encore, est une tragédie effrayante, qui va faire se perpétuer l’inflammation.
Ce qui est important si l’on s’aventure dans les langages totalitaires, c’est qu’on y apprend nos propres langages, et à s’exercer à leur déchiffrement. Bien sûr, aucune solution n’est « livrée »…

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Le dossier thématique de ce numéro se consacre aux discours politiques, avec une magnifique analyse, justement, du « LTI » de Victor Klemperer (« La langue des héros », Mathieu Larnaudie), un étonnant texte à quatre voix, celles de deux écrivains, d’un photographe et d’un graphiste typographe, pour composer un palimpseste dans lequel abondent les ratures, inventant le langage de la prise du pouvoir par l’empereur romain Auguste, texte qui résonne curieusement avec l’ « Auguste fulminant » d’Alain Nadaud (« Auguste en Apollon douteux ou l’absent de tout bouquet politique », Arno Bertina, Bastien Gallet, Ludovic Michaux et Yoan De Roeck), un rapide retour sur l’arsenal rhétorique du mouvement d’extrême-droite Occident et sur le devenir de sa langue lorsque ses chefs s’intégrèrent à la droite « classique » (« Permanence d’Occident », François Bégaudeau), et enfin un bel exercice de style autour de la possibilité d’un amendement passe-partout, apte à saisir toutes les opportunités dans le champ d’une assemblée législative (« Séance parlementaire », Marc-Antoine Du Hénault).

Frappé par l’interdiction d’enseigner, de fréquenter les bibliothèques, de ses procurer des livres ; destitué de sa chaire à l’université de Dresde, réaffecté en tant qu’ « ouvrier juif » à une usine éloignée de la « maison de Juifs » où il était contraint de résider, c’est dans le journal qu’il tint clandestinement, et dont sa femme, « aryenne », parvint à mettre les feuillets à l’abri grâce à la complicité d’une amie, que le philologue, spécialiste de littérature française du dix-huitième siècle, exerça pendant toute la durée du Troisième Reich, le matin dès quatre heures, son acuité critique sur les mots dont il rencontrait et subissait les effets dans la journée, au travail ou dans la rue. Interroger dans ses transformations, dans le processus des tendances sémantiques qui s’y déclaraient, la « langue du temps », ainsi que Klemperer la dénomme, devint alors l’unique méthode de sa stratégie de survie intellectuelle. (Mathieu Larnaudie, « La langue des héros »)

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Du fascisme déjà ringard au moment de sa remise en route par les rockers d’Occident, au goût de la compétition déclinée aujourd’hui dans tous les sens par le libéralisme qu’on appelle néo, il y aurait ce pont. Une certaine façon de priser la force, de reconduire par le libre jeu des échanges la lutte naturelle et de nettoyer les restes comme les loups se débarrassent de l’élément faible. Comme disait le philosophe Alain Delon, connu à une époque pour ses amitiés croisées avec Raymond Barre (autre libéral aux propos parfois douteux) et Jean-Marie Le Pen : les chardons, on les arrache. Entre un certain libéralisme décomplexé et la pensée fasciste, il y a, au plus profond, à la base si l’on veut, une volonté commune de rabattre les lois organiques sur le champ social. Et l’image du visage de l’octogénaire fatigué, et au fond inoffensif, à côté de celui de Chirac au soir du 21 avril, ne doit pas masquer celle, par exemple, d’un Haider habillé sportswear posant au milieu de la triomphale équipe autrichienne de ski. Prêt pour la compétition, bien décidé à gagner. (François Bégaudeau, « Permanence d’Occident »)

Le numéro se poursuit avec quatre interventions hors du dossier thématique, un beau travail sur l’ordinaire du cinéma, rejoignant comme gentiment « en retard » la thématique centrale du numéro précédent, le quatrième (Sandra Laugier, « Figures de l’ordinaire – Stanley Cavell, le scepticisme et le cinéma »), une superbe synthèse sur l’œuvre si méconnue du précurseur sud-américain Osvaldo Lamborghini (Cesar Aira, « Osvaldo Lamborghini et son œuvre »), une formidable revue, à la fois sérieuse et hilarante, des motifs possibles, pour le meilleur et pour le pire, pour l’encenser ou l’assassiner, par lesquels se qualifierait le roman dit « expérimental » (Laird Hunt, « Roman expérimental »), et une réflexion philosophique et psychologique à propos de norme et, à nouveau, d’ordinaire (Guillaume Le Blanc, « Pour une réouverture des déviations »).

Le désormais traditionnel « texte ancien » est ici celui d’un inédit orchestré par Olivier Schefer, « Extraits de la correspondance de Novalis à son frère Érasme », tandis que, plus chiches que lors des précédents numéros, les notes de lecture ne sont que trois, portant sur « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio, « Terminal Frigo » de Jean Rolin, et « L’Œil qui voyage » d’Henry Miller.

Le numéro s’achève par une unique fiction, cette fois, la superbe « Boîte invisible » de Brian Evenson, dont on ne dira jamais assez à quel point, à côté de ses romans, il est un exceptionnel nouvelliste, comme en témoignent par exemple ses recueils « Contagion », « La langue d’Altmann » ou « Un rapport ».

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  1. Pingback: Note de lecture : Inculte – 6 (Revue) | Charybde 27 : le Blog - 7 mars 2017

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